‹ Le Canada, empire des bois et des blésChapitre 25 sur 135 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

l'énorme étendue d'eau regorgeant de truites qui existe dans la province de Québec. Non seulement il y a des quantités de lacs dans lesquels on n'a jamais pêche encore, mais il y en a beaucoup que nul n'a jamais vus et qui ne figurent sur aucune carte. On y rencontre des ours, des daims et aussi des élans (les chasseurs n'ont le droit d'en abattre que deux par saison); quant au gibier ailé, à part le canard, moins bon d'ailleurs que dans l'Ontario et le Grand-Ouest, et la fausse perdrix, il ne compte guère dans la province, pas plus qu'en général, dans les forêts canadiennes.

Montons en calèche, quittons la côte avec sa population cosmopolite et prenons une des routes abruptes qui remontent à travers champs la vallée de la Murray. C'est un tableau d'un caractère bien franco-canadien : la rivière limpide et agitée court sur des rapides ou tourbillonne en de sombres cuvettes, entre des rives escarpées couvertes d'aunes, d'épinettes et de saules; elle emporte de loin en loin des troncs d'arbres ou des bandes d'écorce qui tournoient dans les remous, rappelant la grande industrie canadienne et le voisinage des scieries. Des fermes bordent la route; leur aspe'-t est peu varié : elles ont presque toujours un étage sous comble avec le toit débordant et les lucarnes. Elles sont généralement peintes en blanc avec les portes et fenêtres en couleurs vives; quelques-unes en bleu, safran ou même en vert clair. Les toits sont en bois de cèdre et souvent peints en rouge foncé. Des plantes grimpantes s'enroulent aux vérandas. Les jardins, petits, mais pleins de légumes, de fleurs et de fruits variés, sont luxuriants et revêtus de teintes vives au mois d'août; ils contiennent toujours le petit carré de tabac que chaque habitant fait pousser pour sa coasontmation personnelle. Mais c'est surtout du foin qu'on

récolte dans les champs voisins. On entend parfois le

cliquetis d'une faucheuse à travers les herbes et le trèfle ; pourtant, dans ces cantons arriérés, on voit plutôt les hommes se courber sur la faux de l'ancien temps et les femmes lier le foin en petites bottes sur la prairie. Les granges et les fours à cuire en plein air sont très pittoresques et uniques en leur genre dans l'Amérique du Nord : les granges, faites de troncs d'arbres, sont longues et basses et couvertes de roseaux qui ressemblent à db chaume; le four, souvent construit en face de la maison, de l'autre côté de la route, est d'une forme étrange et fait songer à un mammouth qui se serait glissé sous un abri en plein vent il y a des siècles et s'y serait pétrifié.

Le pays est presque complètement déboisé jusqu'au pied et même parfois presque jusqu'au sommet des collines. Mais alors commencent d'immenses forêts de pins qui, couvrant toutes les ondulations du terrain de leur vert manteau, ne se fondent au loin en temtes grises et bleuâtres que là où de plus hautes montagnes se découpent sur le bleu étincelant du ciel canadien. Le premier plan a l'aspect des vieilles civilisations. Les prés tranquilles, dépouillés depuis des générations de la rudesse des terres nouvellement défrichées ; les petites fermes pittoresques, où une propreté très digne s'allie à des conceptions primitives; les mœurs figées, en quelque sorte, des gens qui les habitent, tout cela ne fait que donner plus de grandeur à ces montagnes sauvages et mystérieuses et les rendre plus impressionnantes.

Les routes sont acceptables par un temps sec, mais, après la pluie, elles sont gluantes et les pentes sont extrêmement rapides. Ici, de même que dans les provinces anglaises, les fermiers ne vont pas à cheval

Page 1