CHAPITRE III
comme en Angleterre; V habitant et sa femme circulent en calèche ou en buggy, et tout le travail de la ferme se fait sur de petites charrettes à deux roues. Au mois d'août, on en rencontre des files, chargées de caisses pleines de myrtilles et conduites par leurs petits propriétaires nerveux, aux cheveux bruns, se rendant de la campagne aux stations balnéaires. Ces habitants ont la politesse dans le sang, et la façon dont ils soulèvent leur chapeau en disant bonjour à un étranger est bien faite pour surprendre l'Américain ou le Canadien anglais habitué aux manières brusques de l'Ouest. On voit aussi des hommes et des femmes faire la moisson avec les antiques faucilles. Bien mieux, nous avons rencontré un colporteur qui se traînait de maison en maison, courbé sous une cargaison de rouets; du reste, ie drap tissé par les habitants trouve beaucoup d'amateurs parmi les étrangers. C'est peut-être là, à quelques kilomètres dans l'intérieur des terres, que l'on rencontre la naïveté provinciale la plus parfaite de toute l'Amérique du Nord. On raconte qu'un habitant d'un village de ces cantons retirés, apprenant que le roi Edouard venait de monter sur le trône, s'écria : (c Mon Dieu, il va avoir du fil à retordre avec Laurier ! » Que l'anecdote soit plus ou moins authentique, elle est cependant absolument typique.
La qualité du terrain est de second et même de troisième ordre dans toute cette région située au nord du fleuve : en général, elle n'égale pas celle de la rive méridionale ou du haut Saint-Laurent; on y récolte surtout du foin, comme nous l'avons dit plus haut. Les émigrants anglais ne s'y arrêtent naturellement pas. Il est curieux de remarquer, au point de vue de la situation économique du Canada rural, que beaucoup do propriétés sont hypothéquées et souvent au profit d'un
voisin plus prospère. On ne peut évidemment tirer une règle générale de quelques cas particuliers, mais on peut se risquer ici plus sûrement à le faire que dans la plupart des autres pays. Les Canadiens français sont des fermiers quelconques. Y.' habitant est loin d'être paresseux; il est même assez industrieux, mais il travaille à sa façon : il n'a pas l'idolâtrie du travail manuel et ne se fait pas un crime de se reposer un instant comme l'ont toujours fait les fermiers de l'Ontario pour leur bien, mais quelquefois aussi à leur détriment. D'avril à octobre, c'est-à-dire tant que la saison le lui permet, il travaille à la ferme du matin au soir, mais cependant moins vite et pas aussi habilement que l'Ecossais de l'Ontario. En hiver, la rigueur de la température lui interdit toute occupation extérieure. Il a relativement peu de bétail à soigner et il ne quitte pas sa maison pour chercher du travail dans les chantiers d'abatis avec ses chevaux, comme le font si souvent ses voisins anglais. Il y a des milliers de Franco-Canadiens, il est vrai, dans le commerce des bois et des milliers vont chercher un travail régulier dans les usines et manufactures de la Nouvelle- Angleterre ; mais le fils de fermier, qui hérite de la ferme paternelle, regarde l'hiver comme une saison de repos et de distractions.
Il n'y a peut-être pas de gens qui se laissent autant vivre que les Canadiens français : d'abord, ils se contentent de ce qu'ils ont, ce qui est naturellement un grave défaut aux yeux des Américains ; de plus, ils n'ont guère d'instruction. On dit qu'ils se chauffent trop en hiver, avec de grands poêles dans de petites pièces et sans aucun souci de la ventilation. Des Canadiens anglais qui y vont au printemps répètent que leurs enfants sont pâles et ont l'air maladif à cause de cela, après