CHAPITRE m
l'hiver; la petite vérole, quoique bénigne, y est extrêmement répandue. Ils ne lisent pas, mais passent les longues soirées d'hiver à chanter et à danser ; le répertoire de chansons, quoique assez restreint, ne lassi jamais le villageois prisonnier de la neige. « La clairo fontaine » a toujours sa vogue de jadis et même « Malbrouck s'en va-t-en guerre », apporté sans doute par les soldats de Louis XV.
L'église paroissiale est presque aussi grande et décorée dans ces cantons perdus que dans les villes des bords du Saint-Laurent. Quels que soient la pauvreté du sol ou l'éloignement, du moment qu'il se trouve des fidèles, elle se dresse imposante et bien en vue, avec son clocher doré et son large toit, ses murs soigneusement peints à l'extérieur et couverts de peintures ou de boiseries sculptées à l'intérieur. Le clergé lève sa dîme, dont la perception est contrôlée par l'Etat.
Mais, dans un pays où toute la population rurale est ardemment catholique, il y a, pour recueillir les taxes, est-il besoin de le dire, des moyens presque aussi efficaces que l'action judiciaire.
La dîme fut, dans les premiers temps, réduite au vingt-sixième des grains. Les paysans, naturellement, cherchèrent à tourner la difficulté en faisant pousser du foin, mais l'Eglise riposta à cette ruse en faisant étendre la taxe non seulement au foin, mais encore au bétail. Toutefois, le curé et ses ouailles peuvent s'entendre autrement si les ressources sont limitées, d'autant que le clergé reçoit de nombreuses subventions sans parler des revenus de l'Eglise en fonds d'Etat. 11 y a, en outre, une taxe de deux dollars sur les adultes qui ne possèdent pas de propriété imposable. Les Anglo-Canadiens répètent souvent que la moitié
des fermes du Bas-Canada a été hypothéquée pour bâtir les églises. C'est là l'exagération d'un fait réel. Il est vrai que l'Eglise canadienne a prélevé et prélève toujours beaucoup d'argent à cet effet parmi les fi.dèles, mais sa domination, quoique très effective, semble offrir peu de prise à la critique. Comme on ne rencontre pas dans ces provinces d'indigence véritable et que les produits nécessaires à la vie s'y trouvent en abondance, l'habitant arrive tant bien que mal à payer ses redevances à l'Eglise, mais il ne faut pas oublier que sa religion, ou du moins les formes qu'elle revêt, font partie de sa vie : c'est surtout le protestant à demi instruit qui, par ignorance et manque d'imagination, se complaît à s'apitoyer sur son sort.
En tout cas, la réputation du clergé franco-canadien, malgré ses préjugés et quelque étroitesse d'esprit, est excellente. Comme ceux d'Irlande, les prêtres canadiens sont presque tous d'origine rurale. Ils sont plus instruits, croyons-nous, que leurs collègues irlandais : ils mènent leurs ouailles comme ceux-ci, mais sans agir dans une atmosphère d'âpre lutte de parti, car ils ont le champ libre. Les mènent-ils avec la sympathie loyale que la bienveillante attitude de l'Angleterre devrait leur inspirer ? Cette question se rattache à celle très vaste et complexe des sentiments franco-canadiens à l'égard de la métropole, question que nous examinerons plus loin.