CHAPITRE IV 6l
qu'en France, et il en résulte une émigration innnense vers les camps d'abatis du Canada et les villes de la Nouvel le- Angleterre, où ils vivent groupés, conservant leur langue et leurs coutumes. Une de ces villes en abrite une colonie de neuf mille sur une totalité de douze mille habitants. Mais ils ne disent jamais adieu à leur pays natal comme les Anglo- Saxons ou les Anglo-Canadiens qui émigrent aux Etats-Unis, et ils ne se font généralement pas citoyens américains. Ils restent attachés de cœur aux grands pâturages, aux villages et aux clochers de leur vieux Québec. Quand ils ont dans leur poche la paye de quelques mois, il leur arrive de revenir voir leurs amis pour s'amuser un peu avec eux, et lorsqu'ils ont mis de côté une bonne partie de leur salaire de plusieurs années, ils reviennent définitivement. D'autres partent seulement pour gagner de quoi libérer les champs paternels d'une hypothèque; ils louent la terre à un voisin, ferment la maison, vont travailler dans la Nouvelle- Angleterre et reviennent, lorsqu'ils peuvent payer leurs dettes, reprendre leur ancienne vie dans leur vieille maison. On voit assez fréquemment des demeures fermées et désertes pour cette raison. Bien que frugal et assez économe, l'habitant a, en effet, le défaut de s'endetter facilement.
A propos de la division extrême des propriétés, nous savons que l'on a beaucoup exagéré cette particularité, surtout dans les livres des écrivains pittoresques traitant du Bas-Canada. Il est probable que le vieux système de cadastre français a frappé beaucoup de voyageurs de passage, la plupart des fermes n'ayant guère jamais plus d'un arpent et demi de façade sur la route. Chaque membre de la famille reçoit ou est supposé recevoir sa part de la propriété. « Je pense que
votre frère va avoir sa part », disait un de nos amis à un riche fermier, vivant à une cinquantaine de kilomètres de Québec, en parlant d'un jeune homme qui allait quitter la famille. Sur sa réponse affirmative et comme il était assez familier avec lui, il lui demanda à combien s'élèverait approximativement cette part : « Ma foi, répondit le fermier, je pense qu'il sera content avec cinq dollars. » Et ces gens, quoique illettrés, étaient très à leur aise, possédant plus de cent hectares. L'habitant, loin du voisinage immédiat des villes, ne manie jamais en espèces que des sommes in&mes. L'attitude du jeune homme en question paraîtra peutêtre grotesque au lecteur, mais elle est assez typique, car l'habitant arrange sa vie de telle façon qu'un billet de cinq dollars prend à ses yeux une valeur tout à fait disproportionnée avec ce qu'il représente réellement.
Cet amour du sol natal et du foyer n'est -il pas admirable.^ Le patriotisme dans le Haut-Canada est, certes, très vif et se développe toujours, mais il ne s'attache pas à la vallée ou aux champs des ancêtres. Aussi estil très heureux que ce soient les Franco-Canadiens qui occupent la province de Québec. C'est très bien de sourire de leur manque d'initiative et de leur esprit arriéré, mais, en somme, leur pays qui ne peut produire que du foin a atteint un état de prospérité satisfaisant. Bien qu'il y ait de notables exceptions, la qualité du sol est quelconque et si c'étaient les Anglais qui eussent colonisé Québec dans les premiers temps, il est bien probable qu'ils l'auraient déserté en si grand nombre pour se rendre dans l'Ouest que la province se trouverait dans un triste état. En outre, les Français ont donné à ce pays un caractère et un charme tout particuliers qui sont inappréciables pour lé touriste, le chasseur et tous ceux qui viennent y passer l'été.