CHAPITRE IV
où Ton ne s'occupait que des arbres propres à déBiter en poutres et en charpentes, comme les grands pins et certaines essences de bois durs, les forêts les plus rapprochées furent vite attaquées. D'immenses surfaces furent ainsi dépouillées, non de tous leurs arbres, mais de tous ceux qui avaient une valeur marchande à cette époque.
Les chantiers s'enfonçaient toujours de plus en plus dans l'intérieur du pays qui, heureusement, est presque partout un véritable réseau de rivières et de lacs. Suivant les fluctuations du cours des bois, la grande vague de destruction avançait par bonds ou restait presque sur place. Sur ces entrefaites, les Américains commencèrent à chercher de la pulpe pour la fabrication du papier; l'industrie prit un nouvel essor. C'est de l'épinette qu'il fallait; or, il n'en restait plus guère au sud de la frontière canadienne. Les Américains commencèrent donc à en importer du Canada, ce que le gouvernement du Dominion voulut, avec une juste prévoyance, empêcher par sa législation. Les capitalistes américains, en certains endroits avec l'appoint de financiers canadiens, se mirent à construire des usines en territoire canadien, ce qui était déjà un progrès. Ils en ont établi non seulement au nord du Saint-Laurent, en aval et en amont de Québec, mais encore dans l'Ontario et même dans la Colombie britannique, représentant des millions de dollars, pour exploiter les inépuisables forêts d'épinettes. Quelques-unes fabriquent non seulement la pâte, mais le papier, ce qui est encore plus avantageux pour les Canadiens. Le marché américain est, pour ainsi dire, illimité, et déjà un ou deux journaux de Londres se fournissent directement de papier au Canada. Ce commerce de pâte de bois et de papier est l'une des plus brillantes parmi les nom-
breuses industries qui ont contribué, dans ces derniers temps, au développement tout à fait surprenant du Canada. Ces usines sont dirigées principalement par des Américains ; la masse des ouvriers est naturellement canadienne. L'énorme usine de Grand'Mère, derrière Trois-Rivières, à moitié chemin entre Québec et Montréal, emploie constamment trois cents chevaux et deux mille ouvriers. La plupart d'entre eux sont des Français, mais, ainsi que dans toutes les exploitations forestières, il y a une forte proportion d'Anglais : ils embrassent volontiers une profession pour laquelle, dans ses différentes phases, il faut une assez grande habileté. Comme pour l'abatage des bois de charpente, on les divise en camps de quarante à cinquante hommes qui tiennent les troncs prêts pour le moment oti la fin de l'hiver dégage les rivières et les lacs. On les paie aussitôt après et Ta plupart s'en vont dépenser leur argent en libations à Trois-Rivières, Québec ou Montréal. La tempérance a fait d'énormes progrès au Canada, au cours de ces vingt-cinq dernières années, dans les autres classes de la population, mais les ouvriers des chantiers, au cœur léger, sont restés plutôt conservateurs à cet égard. On embauche alors d'autres hommes, car le flottage et la conduite des trains de bois exigent un personnel spécial.
Il existe des contrastes très intéressants entre les Français de l'Ottawa, les Franco-Canadiens et ceux des provinces éloignées de la Nouvelle-Ecosse et du Nouveau-Brunswick, les Acadiens de jadis. Ces derniers sont de braves gens, mais les Français de Québec ne comprennent; pas très bien leur parler, et l'étude comparée des deux dialectes, à cause de leurs lointaines origines et des raisons romanesques de leur différence, serait très attrayante pour un philologue français.