CHAPITRE IV
Les Français de l'Ottawa sont répandus selon les nécessités de leur profession sur près de 3 000 kilomètres, entre Halifax et Winnipeg. Tout ce qu'il peut y avoir d'insouciance, d'humeur batailleuse et débridée, et aussi de rude bonté chez un conducteur de trains de bois, trouve sa plus complète expression dans cette race errante. Leur vie tient le milieu entre celle du manœuvre et celle du matelot, avec tout ce que celle-ci comporte de romanesque, puisqu'elle se passe presque continuellement dans le désert et à lutter contre les eaux souvent impétueuses. Les batailles, quoique moins fréquentes qu'autrefois, font toujours partie de la vie de ces hommes. Ils doivent être toujours prêts à engager la lutte et ces sortes de rencontres ne sont guère moins sauvages maintenant qu'il y a trente ans. Toutefois, les Français se battent par bandes, ou si l'un d'eux est seul à se battre, il veut avoir ses amis autour de lui, non pas nécessairement pour le secourir, mais pour le soutenir moralement. Ce sont les Ecossais ou les Anglais qui vident leurs querelles sans témoins et s'adossent contre un mur pour se battre.
A l'embouchure du Saguenay est Tadousac, qui était déjà occupé par les Français avant la fondation de Québec comme poste de commerce : c'est maintenant une station balnéaire florissante avec deux ou trois pulperies, et l'extrême-pointe de la civilisation sur la rive nord du Saint-Laurent. Au sud du Saint-Laurent, au contraire, dans la grande presqu'île, elle s'étend beaucoup plus à l'est, et nulle part la vieille vie française n'est restée aussi bien conservée que dans les cantons des prospères petites villes de Rivière de Loup, Kamarouska, Cacouna et Rimouski; la plupart de ces petites stations de la côte sont des débouchés du commerce des bois, avec des gares sur le chemin de fer inter-
colonial, derrière lequel court la chaîne assez longue mais peu élevée qu'on appelle généralement les monts Notre-Dame; plus bas encore, le long de la frontière du Maine et du Vermont, se trouve le district si particulier des Cantons de V Est, sorte de morceau de Canada anglais en plein pays français, avec Sherbrooke et Richmond, deux petites villes florissantes au milieu d'un pays ondulé, couvert de merveilleuses prairies, arrosé de cours d'eau limpides et traversé par les derniers contreforts des verdoyantes montagnes du Vermont.
Jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, cette région, qui ne renferme pas de grande vallée et n'est pas très heureusement située, avait été laissée en friche par les Français; le gouvernement anglais en fit établir le cadastre et la divisa en sections et en cantons formant damier, comme l'Ontario; peuplée progressivement par des loyalistes de l'Union réfugiés des Etats-Unis et par des colons d'origine anglaise, elle devint bientôt et resta une sorte d'enclave britannique au milieu de la province française de Québec, connue sous le nom de Cantons de l'Est. On y voit même encore quelquesunes des plus belles fermes du Canada, bien que l'ancienne renommée des Cantons soit un peu tombée. Comme dans l'Ontario, beaucoup d'Anglais de bonne famille et instruits s'y établirent de bonne heure; des églises, des collèges, des écoles et des villes s'élevèrent; l'étroite mais belle vallée du Saint-François se couvrit de prés et de champs de trèfle, tandis que les forêts disparaissaient des plateaux, chassées par les blés et les pâturages
Un grand nombre de fermiers américains, au début du dix-huitième siècle, attirés par ce charmant pays, arrivèrent du Maine ou du Vermont et se firent Cana-