CHAPITRE V
somme, la lutte qu'il soutient pour conserver ses ouailles dans leur simplicité, leur ignorance, le contentement de leur sort et leur moralité est couronnée de succès.
Un grand nombre d'émigrants reviennent avec leur nom anglicisé : M. Blanc devient Mr White; Boulanger, Mr Baker; tandis que Roux devient Mr Wheeler Souvent, dans les camps d'abatage, les noms français sont anglicisés pour plus de commodité, non celle de ceux qui les portent, mais pour celle du contremaître anglais qui, voyant un nom français long ou peu familier, inscrit sur sa liste Smith ou Roberts, et il arrive que l'homme garde ce nom pour la vie. Du reste, les Franco-Canadiens ne montrent pas de répugnance à se servir du peu d'anglais qu'ils cormaissent et ils sont assez fiers de le montrer; ils n'ont pas non plus, malgré les batailles fréquentes, de mauvais vouloir à l'égard des Anglais, et, bien qu'ils montrent peu d'enthousiasme pour les entreprises hasardeuses de l'Empire britannique, ils ont maintes fois donné l'assurance que si le Canada était attaqué par les Etats-Unis, la province de Québec serait la dernière à se rendre. « Nous sommes de loyaux sujets du roi, que Dieu garde ! nous disait un Franco-Canadien, mais nous ne voulons pas trop de Joe Chamberlain. » Cette parole résume peutêtre l'attitude d'une nation qui, en fait, se soucie assez peu des affaires du dehors. A ce propos, on peut ajouter qu'en recevant l'excédent de la population du Bas- Canada, la Nouvelle-Angletere joue le rôle d'une soupape de sûreté. Il n'en résulte aucune situation nuisible à la paix intérieure du Dominion; au contraire, si plusieurs centaines de milliers de Franco-Canadiens se portaient par groupes vers l'ouest dans les provinces anglaises, accompagnés de leurs prêtres, on peut dire
qu'il en résulterait des froissements sérieux. Le quartier irlandais à Montréal, que l'on appelle Griffintown, est très peuplé, mais la rivalité ouvrière, jointe aux différences de langue et de race, neutralise la sympathie religieuse et empêche toute action combinée des Irlandais et des Français.
Le Mont boisé, au-dessus de Montréal, avec ses pentes inférieures gazonnées, bordant les quartiers élégants, forme un parc public et un terrain de sport qui n'a peut-être pas son égal dans aucune ville américaine. Une véritable forêt de chênes, d'érables et de pins, dont on a réussi à conserver la beauté primitive, couvre de son manteau de verdure la crête élevée qui domine la ville. D'excellentes allées carrossables montent en lacets sur ses hauteurs; d'innombrables sentiers traversent des vallons et des fourrés d'une réelle beauté sylvestre. Mais c'est le panorama que l'on découvre du belvédère, situé juste au-dessus de la ville et que l'on peut atteindre avec un funiculaire, qui est la vraie merveille. De la vaste plate-forme qui domine les étendues boisées, on distingue tous les quartiers de Montréal, les clochers, les tours, les dômes, les monuments, les squares, on peut suivre les grandes voies. Cela peut sembler plus curieux que pittoresque, mais, en réalité, par un beau jour ensoleillé, l'effet dépasse toute expression. La ville n'est d'ailleurs qu'un premier plan. Au delà, le fleuve, large de plus de 3 kilomètres, allonge son ruban bleu; plus loin, on voit les bois, les prés et les villages s'étendre vers le sud, en un paysage de verdure tacheté de fermes et de cultures jusqu'à la ligne lointaine et estompée des monts de New- York et du Vermont.
Ce panorama merveilleux tient sous le charme les multitudes d'employés et d'artisans qui viennent passer
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leur dimanche sur le Mont et s'amusent à se montrer de loin le toit de leur maison. Tandis que buggies, dog-carts, calcches se suivent à la file le long des allées sinueuses, les trams électriques y déversent leurs milliers de promeneurs des classes ouvrières qui peuvent ainsi se répandre en plein air sur d'énormes surfaces, poux le plus grand bien des familles. Les femmes d'ouvriers, d'artisans et de petits commerçants imitent ici, comme partout ailleurs au Canada, les manières et les réunions mondaines à un point insoupçonné en Europe. Le sourire vient aux lèvres de l'étranger, lorsqu'il entend en tramway ces honnêtes ménagères discuter les relations de leur entourage et échanger des cartes avec leur « jour ». Après tout, il y a là un effort pour agrémenter leur existence en y introduisant les raffinements des classes supérieures, et cela augmente le sentiment de la dignité.
Des grands hôtels de Montréal, comme le Windsor et le Viger, aucun n'est exploité d'après le système européen, et comme ce dernier peut rendre des services à plus d'un voyageur, il ne sera peut-être pas mauvais d'indiquer l'hôtel Carslake, tranquille et confortable, près des gares du Grand Tronc et du C. P. R., où l'on trouve une chambre à partir d'un dollar avec la jouissance des commodités de l'hôtel, le restaurant étant à la carte et facultatif.
Montréal est situé sur une sorte d'île, entre les bouches de l'Ottawa et le Saint-Laurent; cette île est généralement plate et fertile; sur ses bords, par exemple autour du lac des Deux-Montagnes, où l'Ottawa s'élargit entre les bois avant de se précipiter dans le Saint-Laurent, le paysage est hardi et superbe. Beaucoup de Montréalais de marque y ont leurs résidences d'été. L'hiver est la saison gaie dans les villes;
au début de l'été, s'il y a encore des distractions mondaines, il n'y a plus beaucoup de devoirs mondains. La famille tout au moins peut s'établir à la campagne et son chef peut venir la retrouver tous les soirs ou encore pour le week-end. Les grandes nappes d'eau et les bois donnent beaucoup d'agrément et de caractère à la vie de campagne aux alentours de Montréal. On y voit de vastes châteaux de pierre grise entourés de gazons soignés et de fleurs, des cottages de bois ou de pierre, mais tous sont au large et se dressent sur des terrains qu'ombragent de vieux arbres et qui descendent en pente douce vers les rives rocheuses des lacs ou des rivières. Le canotage, la natation, la pêche et la chasse en font un paradis pour la jeunesse. Sur une pointe de terre, près de l'endroit oii le lac se resserre, vers les rapides de Sainte-Anne et dans l'enceinte d'une charmante propriété, se dressent deux monuments curieux : l'un est la forteresse de Bois- Brûlé, construite jadis par les Français contre les incursions des Indiens, maintenant envahie par la végétation ; l'autre, une tour de guetteur sur la hauteur voisine.
Une excursion intéressante à faire de Montréal est celle qui consiste à descendre les rapides de Lachine, la dernière et la plus impétueuse des cataractes du Saint-Laurent. On se rend par le chemin de fer en une demi-heure à Lachine, d'ôîx un vapeur vous ramène à Montréal en descendant les célèbres rapides Ils ont environ quinze cents mètres de large; pendant près de deux kilomètres, le bateau, rudement ballotté, s'enfonce parmi des rocs à fleur d'eau et des remous furieux, piloté avec l'habileté acquise par l'expérience d'une vie entière et semblant à chaque minute près de se briser.