‹ Le Canada, empire des bois et des blésChapitre 43 sur 135 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Nous les avons traversés un de ces derniers étés, un jour où une bourrasque de l'est frappait droit sur les brisants et secouait terriblement le bateau. Il y avait peu de passagers à bord : parmi eux se trouvaient deux campagnards du Vermont formant un délicieux contraste : un fermier d'un certain âge, à la forte carrure, le visage frais et éclairé de bons yeux bleus, avec son fils âgé de vingt-cinq ans. C'étaient des gens qu'il était reposant de regarder car, quoique bien habillés et évidemment à leur affaire, ils n'étaient guère jamais sortis de leur com de terre, se trouvant un beau jour délégués à Montréal pour y discuter des questions d' antialcoolisme. Ils n'auraient certainement pas pris le bateau, ni fait l'excursion des rapides, si le vieux s'était rendu compte de ce que c'était, car il voulait tout le temps s'en aller et retourner à terre chaque fois que nous plongions dans un nouveau remous. Nous regagnâmes avec eux notre hôtel qui se trouvait être également le leur. Le jeune homme ne s'était jamais vu auparavant dans une grande ville, et son père était superbe de rusticité. C'était une vraie comédie de voir le père et le fils faire des sauts effarés au milieu des voitures et des tramvv^ays dans les rues encombrées. Le vieux resta à l'hôtel pour se remettre des dangers auxquels il avait échappé sur terre et sur l'eau, tandis que l'autre partit visiter la ville. Il nous entretint avec bonheur de sa ferme qu'il avait quittée la veille à contrecœur, exprimant à sa façon son amour pour les verdoyantes collines du Vermont. Il nous raconta aussi qu'il avait essayé, en 1881, de s'établir dans les prairies du Minnesota et qu'il en avait eu assez au bout de deux ans. (( Pour rien au monde, disait-il, on ne me ferait vivre dans un pays (c'est la prairie qu'il décrivait ainsi) où il faut mettre un écriteau sur sa ferme

QO T.F. CANADA

en la quittant le matin, si on veut la reconnaître parmi les autres en revenant le soir. » Au bout d'une heure, comme il voulait partir à la recherche de son &ls, nous lui fîmes remarquer combien cette entreprise nous paraissait hasardée dans la plus grande ville du Canada, objection qui parut avoir de l'effet sur lui. Bientôt après, le jeune homme revint de sa première promenade à travers la ville sur laquelle soufflait encore une brise violente. <( Eh bien ! lui dit le gérant de l'hôtel que ce couple original intéressait beaucoup; qu'est-ce que vous avez fait en ville? — Je crois bien, Monsieur, répondit le jeune homme en regardant d'un air désolé des taches de boue qui salissaient son feutre neuf, que j'ai passé mon temps à courir après mon chapeau depuis que j'ai quitté l'hôtel. » Cette réponse montrait que la vie champêtre n'éraousse pas, du moins en Amérique, le sens de l'humour.

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