CHAPITRE VI
bonnes fermes à meilleur compte que partout ailleurs au Canada; mais personne ne vient guère du dehors les acheter.
L'Ontario a une superficie voisine de 580000 kilomètres carrés, sa frontière méridionale est d'environ 900 kilomètres, tout entière en bordure du Saint-Laurent et des deux grands lacs Ontario et Erié; son climat va en s'adoucissant, des environs de Montréal jusqu'à Détroit. Toutefois, la partie peuplée de l'Ontario n'est encore qu'une faible fraction de sa superficie géographique et consiste en une bande qui suit la rive sur une profondeur de 65 à 80 kilomètres; à partir de Toronto, elle forme, entre les lacs Huron et Erié, une presqu'île dont les contours rappellent ceux du pays de Galles. Toute la région orientale ainsi que cette presqu'île, qui sont l'une et l'autre d'ime fertilité moyenne remarquable, sont déjà en pleine exploitation depuis au moins trente-cinq ans, et une bonne partie en était colonisée depuis près de cinquante ans auparavant; la valeur des bonnes fermes, à cette époque, était même supérieure à ce qu'elle est maintenant, à cause de la baisse des grains et du défrichement de rOuest.
On peut dire, en gros, que l'Ontario agricole ne s'est pas étendu depuis la dernière génération. La presqu'île, sa partie la plus importante et la plus fertile, est naturellement limitée; quant à la zone située entre Toronto et Montréal, elle précède des étendues qui vont tiès loin vers le nord, mais elles sont généralement pauvres, sauvages et rocheuses, de sorte qu'elles ne valent pas la peine de les défricher. La civilisation, il y a trente-cinq ans, avait donc déjà atteint la limite des bonnes terres. La portion orientale ne s'est guère étendue vers le nord, et l'on peut y tuer des daims
à peu près aux mêmes endoits qu'à cette époque, alors qu'à côté de quelques fermes, on voyait une avantgarde de pauvres colons luttant parmi les clairières pleines de souches et les terrains pierreux, en travaillant de temps à autre dans les camps de bûcherons, pour augmenter leurs ressources. L'unité de propriété rurale s'est toujours maintenue, dans l'Ontario, entre 40 et 80 hectares : une terre de moins de 40 hectares ne permettrait pas à un fermier de prospérer avec sa famille; l'exploitation d'un lot de plus de 80 hectares dépasse ses ressources habituelles.
Il y a trente-cinq ans, comme nous l'avons vu, tout ce qu'il y avait de terre bonne et facilement accessible était déjà occupé. Les âls cadets, qui ne rêvaient pas tant à la vie des villes que maintenant, n'avaient devant eux qu'une alternative : ou bien se créer une ferme dans les terres pauvres et rocailleuses des régions déshéritées, ou chercher leur vie dans la prairie américaine, ce que la plupart firent, d'ailleurs. Heureusement, l'émigration prolongée et regrettable des Anglo-Canadiens aux Etats-Unis s'est considérablement ralentie depuis une quinzaine d'années. On voit même, maintenant, avec plaisir les fils d'un grand nombre de ces exilés regagner le nord-ouest de leur pays d'origine. Vers 1875, au moment oii l'on ouvrit aux colons ce Nord-Ouest canadien, tout le monde se tourna vers les grasses terres à blé de la Rivière Rouge; cependant, tant que la question du Pacifique Canadien, qui résuma toute la politique canadienne pendant des années, ne fut pas réglée, l'émigration de l'est vers l'ouest fut restreinte et timide.
Mais lorsque l'un ouvrit définitivement à l'exploitation le Manitoba, les fermiers cessèrent naturellement de défricher les forêts de l'Ontario et déposèrent la