CHAPITRE VI
hache. Quand on put avoir, dans la prairie, des terres vierges d'une merveilleuse fertilité pour le même prix que des terrains boisés assez pauvres, ceux-ci furent naturellement délaissés. Par suite, l'Ontario n'a guère changé, dans ces trente-cinq dernières années, non pas au point de vue de la science agricole, qui y a fait, au contraire, de grands progrès, mais au point de vue de la superficie cultivée, tandis que des richesses d'une autre nature s'y sont amassées.
L'Ontario fut colonisé, à l'origine, par des réfugiés loyalistes qui s'enfuirent des colonies américaines, lors de la guerre de l'Indépendance. On calcule que 50 000 sujets anglais vinrent ainsi se réfugier dans les forêts canadiennes, les uns volontairement, les autres bannis; tous, en tout cas, proscrits et dépouillés de leurs biens. La moitié d'entre eux environ se porta vers les régions qui sont devenues l'Ontario, et y parvint après beaucoup de privations et de souffrances. Un grand nombre de ces réfugiés étaient des gens cultivés et qui avaient occupé de hautes situations dans les colonies : ils s'étaient, par ce fait, attiré la vengeance du parti populaire; le gouvernement anglais leur vota bien d'importants secours, mais ils arrivèrent trop tard et considérablement diminués; on leur donna des concessions gratuites de terres, mais dans des régions encore inexplorées, et presque tous, qu'ils eussent les mains blanches ou calleuses, les femmes délicates et les jeunes enfants durent commencer une nouvelle vie en plein désert, sans argent et sans aide. Vingt-cinq mille environ arrivèrent dans l'Ontario et fondèrent les établissements d'où sont sortis Kingston, Niagara et Toronto.
Ne pouvant se fusionner avec le Canada français, cette nouvelle province du Haut-Canada fut dotée
d'un gouverneur et d'une législature qui se réunissait dans une cabane en bois, là où s'élève maintenant la magnifique cité de Toronto. Les Loyalistes de l'Union suivant le nom que les premiers colons de l'Ontario se donnèrent fièrement, en souvenir des causes de leur exil, et que l'on donne encore à leurs descendants, conservèrent, au fond des bois, un loyalisme presque féroce, et un ressentiment acharné contre leurs persécuteurs. Ils comptaient parmi eux un petit nombre de colons hollandais et allemands, également attachés à la couronne d'Angleterre, et quelques émigrants anglais; aussi, quand éclata la guerre de 1812, entre les Etats-Unis et l'Angleterre, le Haut-Canada renfermait environ 70 000 habitants, tous anglais d'origine ou de cœur, et beaucoup d'Indiens fidèles.
Lorsque les Américains commencèrent à envahir le pays, il n'y avait, au Canada, qu'un régiment de troupes régulières, mais cette poignée de colons de l'Ontario courut aux armes pour le défendre. La première armée américaine fut faite prisonnière tout entière par des forces très inférieures; la seconde fut battue près de Niagara. La lutte continua encore quelques années, et son résultat le plus durable fut d'augmenter encore l'amertume des colons de l'Ontario contre leurs voisins du Sud, et la ferveur de leur patriotisme. La chaleur de ce patriotisme s'est conservée chez leurs descendants : elle étonne encore aujourd'hui les étrangers qui ne sont pas au courant de leur histoire. Après la fin des guerres napoléoniennes, beaucoup d'officiers anglais et de soldats furent attirés dans le Haut-Canada par des concessions, ou pour d'autres 'raisons. Ces officiers vinrent renforcer les rangs de l'aristocratie qui s'y était réfugiée et des quelques fils de famille qui avaient amené avec eux