CHAPITRE VIII
Les districts fermiers de l'Ontario. — Son pittoresque. — Les fermiers : une race industrieuse, — Transformation de la culture. — La vie dans les fermes. — Origine des fermiers de l'Ontario. — L'émigration dans l'Ontario. — Les fermiers et le g-eni/eman émigrant. — Les colonies collectives.
Il ne faut pas croire que les régions agricoles de l'Ontario soient dénuées de tout pittoresque : la province renferme beaucoup d'agréables perspectives et de coins attrayants. L'on ne saurait parcourir des districts un peu éloignés comme ceux de Peterborough, Cobourg, Hamilton, Brantford, Goderich, etc., sans remporter de ces excursions le souvenir de paysages d'un réel caractère artistique : riants plateaux couverts de pâturages, prairies verdoyantes parsemées de bétail, avec un premier plan d'eau miroitante, sur un fond de bois sombres. Les bouquets d'érables, de hêtres et de frênes qui ont pu survivre entre les champs d'orge ou de navets se sont puissamment développés et projettent l'ombre de leurs branchages sur les herbes où paissent moutons et vaches laitières.
Les forêts marécageuses de cèdres, particulières aux campagnes canadiennes, ont aussi un certain charme : de chaque côté de la route dont la chaussée, souvent encore, est faite, comme autrefois, de rangées de troncs d'arbres, s'élèvent deux nmrailies pittoresques de pins odorants et de cèdres en rangs serrés, au-dessus de la bordure de gazon que les rosées de la nuit, même en
plein été, maintiennent verte et fraîche. La nature sauvage, poursuivie par la charrue des fermiers, semble vouloir se réfugier dans ces marécages. La verge d'or, les asters, les buphtalmes et les espèces rares de fougères s'y épanouissent. Les piverts mouchetés, les roitelets d'eau, les loriots, les geais bleus, les merles aux ailes rouges et autres oiseaux sédentaires ou migrateurs viennent y chercher le couvert et la solitude; par les soirs d'été, les moustiques y font rage, comme jadis. Ces marécages plantés de cèdres sont le dernier asile des représentants attardés du gibier que le fermage et le défrichement ininterrompu n'ont pas encore exterminé ou chassé vers l'intérieur des terres. C'est là que le jeune fils du fermier, dès qu'il peut porter le fusil paternel, se dirige et s'amuse toute une saison à tracasser une compagnie de perdrix ou une demi-douzaine de lièvres, qui savent bien se garder. Respirons, par une après-midi de fin d'été, ou aux premiers jours de l'automne, la senteur parfumée des pins dans le vallon frais et humide; notons l'échappée charmante de champs aux vives couleurs, que l'on aperçoit au bout de l'allée, entre les cèdres et les pins noirs qui la bordent ; admirons enfin les chaumes dorés, dont le nombre va diminuant chaque année dans l'Ontario, les prairies vertes et bien rases, la rougeur adoucie du sarrazin, le bleu verdâtre des feuilles de navets de Suède, blanchissant au souffle brûlant de l'été.
Mais interrompons cette description pittoresque pour revenir à l'aspect purement agricole et pratique de l'Ontario. Répétons, pour les lecteurs qui se représentent le Canada comme un désert à demi civilisé, que l'on y voit partout de la vie et de l'activité, comme dans les campagnes d'Europe. On y traverse autant