CHAPITRE VIII
de voies ferrées, on y aperçoit, le long de la route, autant d'églises et d'écoles, et, surtout, beaucoup de fermes, pour cette bonne raison qu'elles sont toujours, comme on l'a vu, de peu d'étendue. Les fermiers de l'Ontario aiment à se bâtir de solides maisons de briques ou de pierre, entourées de pelouses, avec quelques arbres ombreux et, quelquefois, des fleurs, bien que les exigences de la vie agricole laissent peu de temps et de ressources pour s'offrir ce luxe; un vaste verger, bien taillé et prospère, fournit, en automne, à l'arrivée des acheteurs, des récoltes de cinquante à cent barils de pommes saines; une rangée de peupliers de Lombardie, dont la cime se balance sous la brice perpétuelle du Canada, domine l'habitation ou borde la grand'route, donnant un air plus familial à ce tableau, que l'on rencontre à chaque pas. Si solides que soient les maisons, ce sont les granges auxquelles les fermiers de l'Ontario consacrent surtout leur attention. Abritant le bétail pendant tout l'hiver, la grange canadienne est un édiflce imposant, de douze mètres sur vingt-cinq, en moyenne, avec des appentis sur l'un ou l'autre côté. Bâtie, autant que possible, à flanc de coteau, les chevaux et les bestiaux sont logés au rez-de-chaussée, tandis que l'on peut faire entrer les chariots au-dessus de leur tête et déverser le foin ou le grain dans les profonds greniers. On se rend compte alors de l'aspect que peut avoir l'Ontario, lorsque l'on sait que l'on y rencontre une ferme avec ses dépendances tous les quarante hectares. Il y a jusqu'à dix ou douze champs sur la même concession, entourés, les uns avec les anciennes clôtures, les autres, plus fréquemment, avec des ûls de fer munis de ronces, portés par des poteaux bien équarris.
Il y a vingt-cinq ans, la moitié des champs était
couverte de moissons, et surtout de blé ; un quart de siècle auparavant, lors de la guerre de Crimée, et pendant la guerre civile américaine, le blé était la principale récolte. Durant la première moitié du dix-neuvième siècle, et surtout pendant ces périodes de guerre, où les cours étaient très élevés, on ne défrichait pas assez vite les terres fertiles de l'Ontario. Quand les difficultés de la première colonisation furent surmontées, le défrichement et la culture du blé avancèrent à pas de géant. Des vieillards nous ont souvent conté avec quelle hâte fébrile leurs pères abattaient les taillis, débarrassaient le terrain et semaient du blé qui, dans les meilleures régions de la province, rendait, sur un sol vierge, de 25 à 35 hectolitres à l'hectare. En fait, la vaste étendue qui va de Kingston à Toronto et la grande et fertile presqu'île qui la continue à l'ouest ne contient pas plus de bois que la campagne anglaise : c'est un témoignage de l'énergie acharnée des grandspères et des pères des fermiers et, en général, des habitants de l'Ontario. Ces fermes aisées, qui parsèment le pays par milliers, furent bâties surtout de 1830 à 1870, et l'on retrouve souvent encore, dans leurs dépendances, la vieille cabane de troncs d'arbres élevée par le premier colon, dans le désert des bois. Un peu avant 1880 se produisit la baisse des grains, qui frappa durement les fermiers de l'Ontario, comme les fermiers anglais. Certains avaient mis de l'argent de côté, mais, généralement, ils avaient employé leurs économies à construire des granges et à améliorer leur matériel. D'autres encore étaient obérés d'une hypothèque à huit ou neuf pour cent, taux courant à cette époque, contractée pour l'établissement de leurs fils dans les affaires ou pour perfectionner leurs moyens d'exploitation.