‹ Le Canada, empire des bois et des blésChapitre 61 sur 135 · CHAPITRE Vm · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vm

Pendant une quinzaine d'années, depuis lors, alourdies par le marasme des affaires, les prix très bas, la cherté et la rareté de la main-d'œuvre, et souvent par les hypothèques, le fermier de l'Ontario eut à soutenir, presque constamment, une lutte sombre et acharnée. Ses fils et, souvent, ses voisins, émigraient en foule dans le Manitoba ; les journaliers eux-mêmes suivaient le mouvement et y colonisaient à leur compte. Le blé et l'orge se vendaient presque à perte. Le sol en était déjà arrivé, depuis un certain nombre d'années, au point où il réclame des soins judicieux : on les lui donnait, mais, par suite du manque d'argent liquide, le fermage devenait plus difficile. Un fermier ne peut pas changer, en quelques jours, les méthodes de culture qu'il a pratiquées pendant toute sa vie. Cependant, en 1900, une évolution s'était accomplie : non seulement le fermier de l'Ontario s'était rendu compte que l'Ouest l'avait bien battu, mais il avait déjà commencé à réparer le dommage. Il ne considère plus, maintenant, le blé et l'orge comme sa principale ressource : il les fait surtout pousser pour la paille. Son attention se concentre aujourd'hui sur le foin et les pâturages, la laiterie et le bétail, les fruits et la volaille. Des fabriques de beurre et de fromages couvrent le pays et lui achètent, comptant, le produit de ses étables. Même à l'époque où il ne s'occupait que du blé, le fermier de l'Ontario aimait toujours à avoir du bétail de bonne qualité; dans ces derniers temps, il s'est consacré à l'élevage avec ardeur et succès.

Quand le porc se vend bien, il engraisse les plus beaux spécimens de berkshires, de tamworths et de chesters. Comme vaches laitières, on voit sur ses prés les plus belles bêtes de Holstein, à la solide membrure noire et blanche. Ses bœufs sont surtout des courtes

cornes, et il importe fréquemment les meilleurs reproducteurs d'Angleterre. Souvent, il possède lui-même un troupeau de race, qui remporte des prix, non seulement dans les concours agricoles d'Ottawa, mais au loin, aux Etats-Unis, où il les vend à prix d'or. L'Ontario convient, en effet, d'une façon toute spéciale au bétail de choix, et les races qu'élèvent généralement les fermiers sont celles qui sont le plus susceptibles d'un bon rapport. Comme moutons, les shropshires sont les plus répandus, et au moins une vingtaine de fermiers se rendent, à intervalles réguliers, en Angleterre pour leurs achats.

L'élevage des chevaux est peu florissant ; on ne monte pas à cheval dans les vieilles provinces ; les trams électriques ont banni les omnibus des villes, et il semble que la traction automobile menace d'une réduction assez prochaine la race chevaline. Le fermier de l'Ontario possède une ou deux couples de chevaux de gros trait, shires ou percherons, il a toujours un buggy ou une coquette charrette à ressorts et, généralement, un cheval rapide pour l'attelage.

Ce fermier de l'Ontario est, sans aucun doute, l'un des plus acharnés travailleurs que le monde ait jamais vus. Secondé par son fils, il abat quotidiennement, jDendant toute la saison, une tâche double de celle du journalier anglais moyen. Sa femme ne lui cède en rien au point de vue de l'énergie et de l'épargne. Les fi-lles, autrefois, n'étaient pas moins actives que leur mère, dans la basse-cour, à la laiterie, à la machine à coudre : on voyait rarement des servantes dans les fermes canadiennes. On dit que ces jeunes filles recherchent, maintenant, plus de liberté et de distractions, qu'elles sont plus coquettes, et on ne peut guère

Page 1