CHAPITRE VIll
retrouve encore dans sa répugnance à dépenser de l'argent pour tout ce qui n'est pas un objet de première nécessité.
A côté de l'énergie et de l'amour du travail, on trouve généralement chez lui une certaine résistance au progrès, en ce qui concerne les à-côtés de la vie, du mépris pour ce qu'il considère comme les vaines futilités du citadin. La brièveté des saisons canadiennes et la nécessité de ne pas perdre une minute de lumière, surtout au temps où le labourage dominait, l'ont habitué à ne s'octroyer aucune distraction et à souffrir impatiemment qu'on accorde un instant à autre chose qu'au travail. Il est vrai qu'en hiver il a moins à faire, quoique tous les travaux de la laiterie poient aussi absorbants qu'en été. Les soins et la nourriture des chevaux, des vaches, du jeune bétail et des porcs l'occupent plusieurs fois par jour; presque tout son temps encore est pris à préparer la viande, à couper les navets, à fendre du bois et à en alimenter le poêle. Il faut transporter le lait et le grain qui a pu être battu, le bois ou le foin, et chacun souhaite un hiver assez rigoureux pour permettre l'usage prolongé des traîneaux, car les courses en charrettes à travers la neige fondue et la boue sont mauvaises pour l'homme comme pour le cheval. Comme on ne peut avoir, au Canada, d'hivers doux, il est désirable que le thermomètre reste, autant que possible, au-dessous de zéro.
Le climat de l'Ontario varie très sensiblement depuis Ottawa, la région habitée la plus froide, jusqu'à Toronto, où il jjeut arriver qu'il ne gèle pas pendant la moitié de l'hiver. En général, on peut poursuivre les labours jusqu'à fin novembre, et c'est habituellement dans la première quinzaine d'avril, rarement plus tôt, que le fermier peut se remettre à la
terre. 11 sème le blé à l'automne, mais, dès le printemps, il doit semer l'orge, l'avoine, l'herbe, le trèfle; ensuite, les pois, qui ont toujours constitué une des meilleures récoltes de la région ; puis les mangles et le maïs; il faut rétablir ou consolider les clôtures abattues par les bourrasques de l'hiver ou renversées par la neige, planter le jardin, charrier le fumier et exécuter une quantité de petits travaux qui arrivent tous à la fois, au moment le plus inopportun. Puis, c'est la fenaison, sujet de craintes renouvelées; enfln, la moisson, à la fi.n de juillet et en août, aujourd'hui, il est vrai, moins importante qu'autrefois; beaucoup de fermiers ont des silos, dans lesquels ils abritent du maïs, qui doit servir de fourrage; et, pendant tout ce temps, il faut encore s'occuper de la laiterie, quoique heureusement, dans certains districts, les fromageries se chargent de faire récolter le lait.
Le fermier de l'Ontario est donc fort afiairé. De l'aube au coucher du soleil, on le voit en bras de chemise ou vêtu d'une blouse bleue, travaillant comme un journalier ou dirigeant ses hommes, s'il en a. Le repas de midi, comprenant du porc salé, des pommes de terre, du pain excellent et du beurre, de la tourte aux pommes et du thé vert, l'attend dans la cuisine ou dans la salle commune. A l'automne et en hiver, la salaison est remplacée parfois par de la viande fraiche ou du poisson des grands lacs. Jamais le gibier ne vient varier son ordinaire : la volaille nombreuse qu'il élève est expédiée presque tout entière au marché. Toutefois, il ne faut pas trop généraliser ce régime frugal, car, dans certaines parties de l'Ontario, les fermiers vivent plus largement et consomment une partie de leurs produits de luxe; le boucher fait, en charrette, sa tournée quotidienne, mais c'est plutôt l'exception. On a tou-