CHAPITRE VIII
jours, d'ailleurs, tout en abondance; une robuste santc et un climat très sain, le plus sain qui soit au monde, aiguisent l'appétit, et jamais ceux qui se réunissent autour de la table commune n'ont l'impression de manquer de quoi que ce soit, quelles que puissent être, à cet égard, l'opinion et les moqueries des gens plus délicats des villes.
Cependant, il semble que la vie soit devenue moins austère dans les fermes canadiennes. Les mêmes gens qui, autrefois, se plaisaient à s'apitoyer sur la vie de labeur écrasant des fermiers et le milieu monotone où elle se déroulait, se récrient maintenant lorsque les lilles de ces fermiers n'aident plus autant qu'elles le devraient aux travaux de la laiterie, ne se contentent plus, comme distractions, de chromos et d'harmoniums mécaniques américains, mais veulent avoir leur piano et faire travailler la couturière du voisinage. Le goût des amusements et des réunions entre voisins se répand : on ne considère plus la monotonie d'un labeur incessant, avec, le dimajiche, la promenade en voiture à l'église, comme le but unique de l'existence. Les jeunes gens des villes ont toujours participé, dans une large mesure, et avec raison, aux distractions mondaines; ceux des campagnes n'ont pas eu, en général, leur juste part de ces bonnes choses, et il serait étrange, surtout au milieu d'un tel renouveau de prospérité agricole, que les ûlles et les fi.ls de fermiers consentissent à rester en butte à la pitié ironique et aux sarcasmes déplacés de leurs voisins, employés ou commerçants, qui sont souvent eux-mêmes fils de la terre, et ([ui, au point de vue des ressources, ne sont pas mieux à leur affaire, ni peut-être même aussi bien. Seuls, des cœurs braves et des bras vigoureux ont pu amener l'Ontario, désert perdu et couvert de forêts, à l'état
de prospérité où on le voit maintenant. Et pourtant, il a toujours été de mode, dans les villes, même parmi les gens d'origine rurale, de sourire en parlant du fermier, de se moquer non de ses travaux, mais de ses manières, de sa mesquinerie, de sa parcimonie, de son esprit conservateur, de ses vêtements, de son indifférence aux agréments de la vie. La plupart des Canadiens des villes lèvent les bras au ciel à l'idée de vivre dans une ferme. C'est un fait remarquable, et surtout curieux dans une province créée principalement par des fermiers, et dans laquelle les hommes les plus capables dans toutes les branches sont, le plus souvent, issus de fermiers. Les causes de ce mépris de la vie rurale sont nombreuses, et l'on peut s'expliquer cette aversion, mais la façon dont elle se manifeste souvent surprend désagréablement celui qui connaît bien la province et son histoire.
On peut appeler, sans injustice, V habitant francocanadien un paysan, car il en est un par tempérament, par son peu d'instruction, quelle que soit l'étendue de ses champs ; mais rien ne serait moins vrai du fermier de l'Ontario : cette appellation serait ridicule et insultante; on pourrait plutôt lui donner le vieux nom du tenancier anglais, yeoman. Il a reçu, à l'école, une bonne instruction primaire. Pendant les soirées d'hiv^er, seul moment de loisir qui s'offre à lui, il lit les journaux agricoles et locaux, et, en ces jours de publications populaires, beaucoup de choses sans valeur, comme d'ailleurs bien d'autres qui, eux, ont l'avantage de la position sociale et de l'instruction. Il s'occupe beaucoup de politique, provinciale et fédérale : il s'intéresse aux hommes et aux partis, ^Deut-être plus qu'aux principes. Il a enfin, pour but de ses ambitions, le conseil municioal et le conseil de comté.