CHAPITRE VITI I
On se rendra compte, par ce qui précède, de la scission profonde qui sépare, au Canada, la vie des champs de celle des villes, scission que l'on a peine à comprendre au premier abord. Rien n'attire les citadins dans les cantons ruraux. Au point de vue des gens aisés, il n'y a ni chasse, ni domestiques, ni distractions mondaines. Les gens des villes vont très loin passer leurs vacances, dans les bois, sur les lacs, à la montagne, à la mer. Ce qu'on peut appeler la classe mondaine, même dans les villes de province, n'a que peu de rapports avec les fermiers et ne connaît guère que l'aspect de leurs maisons, pour être passée devant elles en voiture. On n'entend jamais, comme en i:.urope, un citadin aspirer aux joies de la vie champêtre. Par contre, le fermier ressent parfois une certaine amertume à l'égard de ses compatriotes des villes. 11 a tendance à croire qu'ils l'exploitent, qu'ils ont la vie trop facile en comparaison de la sienne. Habitué à croire qu'un homme vaut autant qu'un autre, son âme démocratique se froisse de l'air supérieur que prend, en sa présence, l'avoué, l'employé de banque ou même l'épicier. Mais il ne faut pas exagérer ce sentiment; ce qu'il produit de pire est que le fils du fermier croit malheureusement s'élever en passant derrière un comptoir, et que sa fille l'imite ou reste au logis à se morfondre sur son triste sort.
Il ne reste guère d'argent à dépenser, même dans la ferme la mieux dirigée, mais les réunions musicales et les sauteries, les cartes ou la lecture en commun sont peu coûteuses. L'alcool a presque disparu, et les ménagères sont très habiles à préparer les friandises qui font la joie des Canadiens des campagnes. Les m.aisons sont peu éloignées les unes des autres, et l'on a toujours des moyens de transport sous la main.
Il y a, évidemment, des exceptions individuelles et de petites coteries parmi toutes ces fermes, où la vie est devenue plus gaie, mais il ne faut considérer ici que la règle, et non les exceptions.
Nous voudrions encore dire quelques mots de l'Ontario rural, rappeler les premiers établissements dans ses différentes régions, ceux des premiers Loyalistes à Ivingston et à Niagara ; la fondation de Guelph et de Goderich par la Compagnie du Canada ; de Berlin et son voisinage par les palatins allemands. Ceux-ci furent des loyalistes à leur façon; ayant servi l'Angleterre pendant la guerre de l'Indépendance, ils furent récompensés par elle; pleins de reconnaissance, ils s'enfoncèrent dans le désert canadien, avant même qu'il fût exploré. Quoique très allemands encore, à certains égards, après cinq générations, ils comptent maintenant parmi les plus prospères et les plus fidèles sujets canadiens. Le comté de Waterloo oii l'on trouve, avec Berlin et Galt à leur tête, plus de villes et de villages industriels que dans aucun autre, est peut-être, à tous égards, le plus brillant exemple d'une région manufacturière et agricole prospère dans l'Ontario. Les Canadiens eux-mêmes ignorent souvent combien d'Allemands, les uns provenant de régiments licenciés, les autres émigrés d'Europe ou de New- York, étaient établis autrefois le long des lacs et se sont, peu à peu, mêlés aux Anglais; seuls leurs noms et ceux de leurs villes rappellent encore le passé.
On rencontre aussi des groupes de Français aux alentours de Détroit, où se trouvaient autrefois des stations de trafiquants, isolés loin des habitants de l'Est. On découvre encore par là des descendants d'officiers anglais, qui reçurent des concessions de terres,