CHAPITRE VIII
pour avoir conduit les Indiens pendant les deux guerres contre les Américains.
Les Highlanders de Glengarr}-, à l'extrémité est de la province, forment également une communauté importante et distincte.
Enfin, en 1825, arrivèrent 2 000 catholiques irlandais, amenés par un membre de la famille Beverley- Robinson, et qui fondèrent la ville et le district de Peterborough. Les Irlandais ne sont d'ailleurs pas à négliger parmi les groupements de l'Ontario. Dans certains endroits, ils sont restés maîtres de cantons et districts entiers; dans d'autres, ils sont disséminés, mais en général on peut dire qu'ils se sont montrés de bons citoyens et ne sont pas, comme aux Etats-Unis, une acquisition plus ou moins avantageuse. Autrefois, il y a quarante ans, les Irlandais et les protestants célébraient leurs fêtes respectives par des batailles dans les rues de Peterborough, où l'on trouve encore, côte à côte, des groupes catholiques et protestants; mais ce genre de rencontres a disparu depuis longtemps : elles répondaient plutôt à l'exagération de rivalités locales et à un besoin de dépense d'activité physique qu'à un ressentiment sérieux et profondément ancré.
L'Ontario possède un superbe collège d'agriculture, à Guelph, ou quelque deux cents jeunes gens, la plupart fils de fermiers, ayant déjà l'expérience de la pratique, étudient la théorie et la science agricoles. C'est une institution nationale : le centre d'expériences et d'information de toute la province. Ses diplômés reviennent à la ferme paternelle avec des idées plus larges, non seulement en agriculture, mais aussi sur leurs concitoyens. On les recherche beaucoup, et ils
sont bien appointés, comme régisseurs, par les premiers éleveurs américains.
Le Canada possède, en outre, cinq fermes expérimentales : la ferme centrale se trouve à Ottawa; il y en a deux dans le Nord-Ouest, à Brandon et à Indian Head ; une dans la Colombie Britannique, à Agassiz; une dans la Nouvelle-Ecosse, à Nappan. On y fait des expériences de culture, intéressantes à tous les points de vue, dont on fait connaître les résultats par des bulletins distribués aux cultivateurs. Ces fermes distribuent également d'immenses quantités de graines.
Derrière les districts que nous avons parcourus, et qui constituent la masse de l'Ontario défriché, entre eux et les forêts vierges, s'étendent des espaces considérables de terrain m.oins fertile et de moindre valeur. On y voit des maisons de bois sans peinture, des champs encore parsemés de souches et de quartiers de rocs, entourés de clôtures rudimentaires, dénotant non pas les débuts de la prospérité, mais la lutte contre un sol de qualité inférieure. On rencontre surtout ce dernier dans la partie nord de la zone qui sépare Montréal de Toronto. Il est quand même cultivé, car il y a toujours des gens qui préfèrent ne pas s'expatrier et rester dans un pays boisé, plutôt que de gagner les riches prairies de l'Ouest.
La question finale se pose maintenant : l'Ontario est-il la province oti il est désirable que s'installe l'émigrant ? Si on la considère comme un terrain d'expérimentation avant de s'établir dans l'Ouest, on ne peut que la recommander. Autrement, il se présente deux types d'émigrants : le monsieur d'un revenu modeste, qui veut simplem.ent habiter le Canada par économie ou pour d'autres raisons, le gentleman émigrant ; et celui qui, possédant un certain capital, veut acheter une
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ferme pour en vivre. Examinons le cas de ce dernier : nous écarterons d'abord le colon qui ne possède que quelques milliers de francs. A celui-là, l'Ouest offre beaucoup plus d'avantag-es que les terres pauvres, perdues et en friche du vieil Ontario qui, seules, seraient accessibles à un si petit capital. Considérons donc, par exemple, un homme qui arrive avec une soixantaine de mille francs. Il va sans dire qu'il aurait tout intérêt à s'établir dans le Nord-Ouest, mais voyons pourtant ce qu'une bonne ferme de l'Ontario peut offrir. Une ferme de 60 hectares revenant, par exemple, à 45 000 francs, le chiffre le plus bas auquel il puisse trouver une bonne terre et tme maison convenable, représente la moyenne de ce qu'il aura à dépenser, quoique ce genre de domaine dépasse souvent ce prix. Il faut compter au moins 15 000 francs pour monter l'exploitation, y compris les dépenses indispensables. En supposant que le colon ait acquis l'expérience nécessaire, par un stage d'un an ou deux chez un fermier, qu'il ait le don d'appliquer ce qu'il sait, et un goût réel pour le travail, il arrivera à gagner à peu près sa vie, — comme l'on vit à la ferme, — se faire, par exemple, un revenu de huit pour cent, en comptant pour rien son travail personnel, et ce sont là des chiffres optimistes. Mais ses soixante mille francs lui rapporteraient cinq pour cent sur une bonne hypothèque, à vivre rentier ou en s'occupant à autre chose. Encore, le fermier de l'Ontario travaille-t-il très dur et abatil plus d'ouvrage en moins de temps. Aussi, le colon qui ne veut pas mener ce genre de vie fera-t-il bien mieux de mettre son argent dans une banque et de s'occuper à autre chose. On voit qu'il n'y a guère à gagner ainsi, surtout pour un homme d'un certain âge, qui s'expatrierait avec sa famille, pour se trouver
devant de nouveaux visages, un nouveau mode d'existence et des méthodes nouvelles de culture.
Pour conclure, examinons un instant le cas de ce produit spécialement anglais, le gentleman émigrant, qui s'en va aux colonies dans le seul but de mener une vie plus large qu'en Angleterre, avec un revenu modeste. L'Ontario a toujours été le refuge favori de ces exilés, désireux de se soustraire aux frais inévitables et à la vie monotone que représentent généralement, en Angleterre, pour les gens d'une certaine condition, une grande famille et de faibles ressources. Le métier de fermier dans l'Ontario ne se prête malheureusement pas à ce genre de combinaison, et joue à l'amateur d'assez mauvais tours, réduisant son revenu au lieu de l'accroître, et lui occasionnant toutes sortes de déboires. Les plus avisés ont eu la sagesse de s'établir dans les villes de province, et de placer leur argent aux taux relativement élevés qui sont encore assez fréquents au Canada : ils ont ainsi à peu près atteint leur but. Mais la vie est devenue plus coûteuse dans l'Ontario. Les produits agricoles ne sont pas très chers, mais tout le reste coûte davantage; de plus, l'on n'a, pour ainsi dire, pas de domestiques. Toutefois, une famille comprenant plusieurs jeunes filles peut se tirer d'affaire sans déchoir, et non sans profit pour ces jeunes femmes. Elles mèneront, d'ailleurs, dans leurs moments de loisir, une vie beaucoup plus agréable que dans les milieux équivalents en Angleterre, pourvu, cependant, qu'elles sachent se mettre en bons termes avec leurs voisins canadiens, ce à quoi tous les Anglais n'arrivent malheureusement pas. Les occasions favorables sont aussi plus nombreuses dans im pays neuf, pour lancer ses fils dans le monde, pourvu que l'on y vive et que l'on se fasse à son genre de vie. Pour
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beaucoup de gens, il y a quelque chose de stimulant dans l'air d'un pays jeune, qui prospère et se développe; on se prend pour lui d'une sorte de fierté contagieuse, qui donne un certain charme à la vie. On trouve de belles et solides demeures, vestiges du vieux temps, avec un petit domaine, dans les alentours des villes de province, que l'on peut avoir à très bon compte, parce qu'elles ne sont pas munies des tous derniers perfectionnements dont les Canadiens ne peuvent maintenant se passer quand ils s'installent. Enfin, les lacs, avec la pêche, les parties de bateau, la chasse au canard qu'ils offrent aux amateurs permettent de se déplacer en été, et cela à très peu de frais, si l'on adopte le système si répandu du camping; mais nous en reparlerons.
On a vu qu'en général le Canada, en ce qui concerne l'émigration, est surtout un pays pour les jeunes. Ils ont un grand avantage, en tout cas, sur les gens d'un certain âge, qui sont sujets à être trop fixés dans leurs habitudes et troublés, même par les petites nouveautés de la vie ; et peut-être les classes moins instruites sont-elles plus sensibles à ces changements, bien qu'elles se voient, par contre, mieux considérées dans ce pays nouveau que dans le leur, en raison des mœurs démocratiques. Les travailleurs agricoles sont toujours très dem.andés, ainsi que les ouvriers des différents métiers, du moins dans les périodes de prospérité ; mais on peut toujours se procurer un travail quelconque, et le Canadien qui n'arrive pas à en trouver dans une profession se rejette volontiers sur une autre. Un ouvrier cordonnier européen qui se trouvait sans travail dans une région où la maind'œuvre, quoique bien rétribuée, manquait, nous disait récemment qu'il aimerait mieux mourir de
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faim (ce qui est une façon de parler pour dire qu'il vivrait de la charité sous une forme ou sous une autre) plutôt que d'aller à la campagne et d'y gagner raisonnablement sa vie. fout le monde connaît ce genre de travailleur : il n'a rien à faire au Canada, et le sentiment public serait d'accord pour le laisser mourir de faim avec un ensemble réjouissant. Il n'y a pas non plus disette d'employés ou d'hommes de loi. Il y a déjà, au contraire, beaucoup trop de ces derniers, c'est un fait bien connu au Canada, et il n'est pas besoin de le prouver.
Il existe encore des gens qui se figurent, d'une manière vague, qu'il y a au Canada de mystérieuses sinécures, des fromages, pour lesquels un jeune homme de bonne famille et de capacités nulles n'a qu'à se présenter pour être accueilli comme un rayon sauveur, parmi l'obscurité d'un peuple à demi civilisé ; heureusement, le nombre de ces bonnes personnes diminue rapidement. Il y a, évidemment, au Canada, un grand nombre de fromages pour lesquels on n'a pas besoin d'aptitudes intellectuelles ou commerciales particulières, mais les politiciens savent se les réserver, ou les garder pour leurs amis. S'il y en avait de reste, on préférerait naturellement les donner à des Canadiens. Une fois ceux-ci casés, peut-être alors s'adresserait-on à des étrangers.
La plupart des jeunes gens qui arrivent au Canada commencent toujours par se mettre à la terre, mais la proportion de ceux qui dévient vers d'autres métiers est considérable, et il est difficile qu'il en soit autrement. En effet, loin d'être des paysans de race, évitant les villes, comme, par exemple, les Mennonites, les Doukhobors ou les Finlandais, la majorité des émigrants ignore tout de la culture et, en particulier, de la cul-