CHAPITRE X
posés de conducteurs de trains de bois et commandés par des chefs de chantiers. Quelles qu'aient pu être les vraies raisons de cet état de choses, les pertes en vaisseaux et en hommes, sur ces côtes, étaient devenues absolument proverbiales. Naturellement, tout cela a changé, surtout depuis que les paquebots du C. P. R. font le service.
En pénétrant dans l'étranglement du sablier que forment, pour ainsi dire, les deux lacs, et en se rapprochant du Sault Sainte-Marie et de ses écluses fameuses, le bateau suit des chenaux sinueux parmi des îles boisées, semées d'habitations de pêcheurs et de scieries. On y voit aussi des cottages ou, en été, des tentes d'Américains en villégiature, surmontées de leur inévitable drapeau, tandis que leurs heureux propriétaires se balancent dans des hamacs ou bien pèchent, en bateau ou sur la rive. On croise de grands cargoboats et de longs trains de ces chalands bizarres, en forme de cigares, voguant à fleur d'eau, qu'on appelle dos de baleines et qui sont chargés du blé des élévateurs de l'Ouest.
Sault Sainte-Marie est un point dont l'importance grandit sans cesse. Les célèbres rapides ont environ quinze cents mètres de large; c'est un beau spectacle que celui de leur écume bouillonnante. Sur les deux rives, américaine et canadienne, des villes de plus en plus considérables ont surgi. Ils sont doublés de chaque côté d'un canal, et le chiffre annuel de tonnage des navires qui y déûlent est le triple de celui du canal de Suez, pourtant bien plus célèbre. On y trouve les plus grandes usines de pâte de bois du monde entier, représentant un capital de trois cents ou trois cent cinquante millions de francs. Les machines ronflent et les ouvriers travaillent avec activité dans les magasins et
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les usines de Sault; c'est une véritable oasis d'industrie dans un désert. Une voie ferrée, se dirigeant vers la baie d'Hudson, est en construction dans ces solitudes.
Quoique canadienne, la région doit beaucoup à l'uti de ces capitaines d'industrie, spéciaux aux Etats- Unis, et qui dirigent beaucoup d'entreprises au Canada. M. Clergue, artivé du Maine il y a une quinzaine d'années, établit, avec un capital assez restreint, un bief de cinq mille chevaux, qu'il quadrupla ensuite dans le but de fournir de l'énergie aux industriels. Ceux-ci n'arrivant pas, il se fatigua d'attendre et se mit à fabriquer de la pâte de bois sur une très grande échelle : sa compagnie possède, en outre, maintenant, avec le service des eaux, des usines de lumière et d'énergie électriques, des chemins de fer, des lignes de télégraphie et de navigation, des mines de fer, des usines électrochimiques, des fonderies et des forges. Il n'y a pas de houille aux alentours de Sault, mais on fabrique du charbon de bois par un procédé nouveau, dans d'immenses forêts appartenant au syndicat.
Cet extraordinaire M. Clergue a fait l'apprentissage de la banque et du droit, mais c'est, au fond, un mécanicien de génie. On raconte qu'ayant, un jour, besoin d'un appareil pour sécher la pulpe, afin de gagner au fret sur le poids considérable de l'humidité, il inventa les plans d'une machiné; les experts refusèrent dé la construire, sous prétexte qu'elle était impraticable. M. Clergue se mit, sans émoi, à l'établir dans ses ateliers : elle fonctionne avec tant de succès qu'elle lui fait économiser, dit-on, innq mille francs par jour. 11 y a un certain notnbre d'années, la pâte de bois ne servait à faire qu'un dixième environ du papier du monde entier ; aujourd'hui, elle en fournit les quatre