CHAPITRE X i;ï
de l'hiver, c'est un lugubre spectacle que celui de ces myriades d'arbres calcinés, hérissant d'interminables collines blanches de neige, au bord des eaux endormies sous leur manteau de glace. Mais en été ou en automne, le paysage est, au contraire, assez agréable : les nombreux petits lacs scintillent de vives couleurs; les rocs et le sol pauvre sont colorés de ces teintes chaudes que revêtent les vignes sauvages, les plantes grimpantes et les buissons. En toute saison, d'ailleurs, on a devant soi un superbe panorama, depuis le moment où le train arrive au lac Supérieur jusqu'à Port Arthur : dominant de très haut la rive, la ligne en suit tous les détours, traversant tantôt sur des ponts de charpentes des ravins profonds où se précipitent d'impétueuses rivières, tantôt accrochée au flanc d'abîmes à pic qu'elle contourne. Les localités sont si espacées qu'elles semblent faire seulement ressortir la solitude. Il n'y a souvent, aux stations, qu'un petit bâtiment et un écriteau; pourtant, quelques-unes ont une certaine importance : Sudbury, par exemple, avec ses quatre mille habitants, qui possède le plus grand gisement de nickel connu avec celui de la Nouvelle-Calédonie. A peu de distance à l'est de Port Arthur, on traverse la fameuse rivière Nipigon, qui sort du lac du même nom; elle renferme la plus belle truite que l'on puisse trouver à l'ouest de Québec; aussi pêcheurs canadiens et américains y vont-ils en grand nombre. Entre Fort William et Winnipeg, trajet qui dure une quinzaine d'heures, la ligne traverse presque constamment le même désert stérile, couvert de rochers et de marécages, de bouleaux, d'épinetles, de tamaracks et de pins, et semé de lacs aux eaux bleues. Pourtant, toute proche au sud s'étend la région agricole et forestière du Nouvel Ontario dont nous venons de parler, principalement
le district de la Rivière de la pluie, et qui se couvre, depuis quelques années, d'un si grand nombre de colons.
Mais les districts boisés attirent plutôt l'émigrant venu des provinces de l'Est, habitué à manier la hache, que l'Européen. On assure, et certainement avec raison, que le colon qui achète dans le Nouvel Ontario de la terre à une cinquantaine de francs l'hectare, peut facilement rentrer dans son débours par la vente du bois qu'il abat aux scieries et aux pulperies. En hiver aussi, pendant la longue saison de loisir forcé, le colon de la prairie peut, s'il lui en prend envie, se joindre, avec sa hache et ses chevaux, à une équipe de bûcherons et gagner une dizaine de francs par jour, avec sa nourriture et celle de ses bêtes. Mais en général l'émigrant n'a pas de goût pour la vie des bois, ni d'habileté à la hache, aussi fait-il mieux de se diriger droit vers la prairie.
Au bord du lac des Bois, sur la frontière du Manitoba, se trouve Portage de Rat, ville au nom bizarre, au centre d'une région de scieries et de minoteries : elle distribue dans toutes les directions les produits d'alimentation et autres articles de première nécessité; ses alentours contiennent de l'or en assez grande quantité. Le lac des Bois et la région riveraine offrent aussi de grandes ressources aux chasseurs.
En approchant de Winnipeg, les forêts qui enveloppent, en dehors des régions défrichées, la moitié orientale de l'Amérique du Nord, deviennent moins denses : la prau"ie commence à leur disputer les terrams plus riches et plus unis sur lesquels le train s'engage maintenant en augmentant sa vitesse. La zone accidentée des tunnels et des ponts, des tranchées, des courbes brusques et des viaducs vertigineux, des forêts