CHAPITRE X
brûlées et des rivières rapides que le C. P. R. dut traverser pendant des milliers de kilomètres pour relier entre eux les morceaux de la Confédération, est passée : la ligne s'élance maintenant droit vers les Montagnes Rocheuses. C'est un pays agricole, mi-prairie, mi-boisé, où les fermes sont très dispersées, que l'on traverse maintenant en arrivant à Wmnipeg.
Il ne sera peut-être pas inopportun de rappeler que, jusqu'en 1870, il n'y avait là qu'un poste commercial de la Compagnie de la baie d'Hudson, entouré de petits groupes de colons et de trafiquants écossais, français et de métis; le district renfermait environ dix mille âmes. Un simple village. Fort Garry, ramassé au bord de la rivière, entourait le fort de ce nom. Les Compagnies de la baie d'Hudson et du Nord-Ouest avaient, jusqu'alors, possédé toute la région jusqu'au Pacifique; on en connaissait bien la fertilité, mais le but de ces compagnies était le commerce des fourrures et non le fermage : elles ne désiraient rien moins que la colonisation de ces terres, et il est certain qu'elles s'efforçaient de l'entraver. Au début du siècle, les chasseurs de fourrures avaient traqué et expulsé les colons; une fois même, tout un groupe avait été massacré par les employés de la Compagnie du Nord- Ouest. Mais il en resta tout de même un certain nombre, malgré cette opposition et malgré le fléau des sauterelles, qui était terrible à cette époque.
Peu à peu, les colons se remuèrent et pétitionnèrent auprès du gouvernement canadien, lui demandant d'annexer le pays : cette requête fut accueillie favorablement. Quelques années avant 1870, les fonctionnaires du gouvernement, employés du cadastre et autres, commencèrent leur inspection et jetèrent la terreur parmi les métis de la région, persuadés que l'annexion équi-
vaudrait à la confiscation de leurs biens. On essaya un peu tardivement de les rassurer. Ils se révoltèrent, sous la conduite de Louis Riel, insurrection qui amena, en 1870, l'expédition de la Rivière Rouge, dirigée par Lord Wolseley. La province fut aussitôt organisée et dotée d'un gouvernement.
Ce fut le commencement de l'essor du Manitoba et de Winnipeg. Mais, à cette époque, les Canadiens étaient encore timides et ne s'aventuraient guère dans cette nouvelle province. En 1873, elle était encore plus loin de Montréal, au point de vue de la longueur du voyage, que n'en était Liverpool, c'était le Grand Désert ; il s'en dégageait encore une impression romanesque de mystère : mais le fermier de l'Ontario, qui en est devenu le principal colon, se souciait peu de ce côté romanesque. La construction du C. P. R. était alors la question brûlante de la politique canadienne; conservateurs et libéraux luttaient à corps perdu sur ce terrain. Les profanes et les globe-trotters se gaussaient de politiciens qui semblaient n'avoir d'autre motif de désaccord que la divergence de leurs vues sur la construction d'un chemin de fer. Pourtant, jamais, en réalité, une colonie n'avait eu à discuter une question aussi vitale et plus grosse de résultats. De 1870 à 1875, la population de Winnipeg passa de 213 habitants à cinq mille ; en 188 1 sévit la grande folie de la spéculation. Les gens accoururent de tous les coins du Canada et de l'Angleterre, les terrains prirent une valeur absolument fictive; avec un mouvement d'argent restreint, on fit et l'on perdit des fortunes, sur le papier. On vendit des lotissements de ville dans la prairie, là où maintenant le sol a, tout au plus, la valeur fermière. Ces exagérations, si peu en rapport avec le caractère positif du Nord-Ouest, firent, pour de nombreuses