‹ Le Canada, empire des bois et des blésChapitre 90 sur 135 · CHAPITRE XI IS · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI IS

les plaques brunissantes des pâturages, le miroir des étangs, les taches vives des fermes, la ceinture des bois que l'automne couvre de teintes fauves, le ruban d'une rivière, tout contribue à égayer et à varier le tableau; de place en place, des troupeaux de vaches laitières ou de bœufs montrent que, si le blé domine, il ne règne pas en tyran, comme on le dit souvent. Ce qui attire surtout le regard, ce sont les batteuses à vapeur, avec leur blanche colonne de fumée, les groupes affairés qui les entourent, les chariots lourdement chargés qui s'en approchent : on en aperçoit de tous côtés. Parfois aussi, des étincelles ont mis le feu à la prairie ou aux chaumes, et l'on voit les hommes lutter contre l'incendie avec tout ce qui leur tombe sous la main, ou isoler, par des sillons, les meules que menace l'approche des flammes. De temps à autre aussi, le train s'arrête sur une voie de garage, pour laisser passer lourdement un long train de marchandises, chargé du bétail des ranches de l'Ouest. De loin en loin, s'échelonnent des villages en train de devenir de petites villes; on distingue les hôtels et les magasins d'instruments agricoles, qui en sont les bâtiments les plus apparents après les élévateurs, qui dominent tout le reste.

Parfois aussi, il semble que l'horizon soit envahi par de grandes forêts comme celles de l'Ontario, mais ce ne sont probablement que les bords boisés d'une rivière, l'Assiniboine, vraisemblablement, qui viennent ainsi barrer la vue et donner cette illusion.

Entre Portage et Brandon, à peu près au milieu du Manitoba, la prairie se transforme en un grand désert de collines sablonneuses, à demi stériles, parsemées de pms et d'arbres rabougris. Pendant une quinzaine de kilomètres, ces monticules escarpés et sauvages

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semblent vouloir protester contre le préjugé assez répandu que la prairie est une sorte de billard uni et fertile. Des étangs sont logés dans les creux, bordés de feuillages et couverts de roseaux, dans lesquels sq réfugient les poules d'eau, effrayées au passage du train.

A une certaine distance avant d'arriver à Brandon, la prairie s'élève en quelque sorte d'un degré, et devient assez ondulée. D'ailleurs, la plus grande partie du Nord-Ouest canadien est traversée de collines et semée de bois assez nombreux. Contrairement à ce que l'on pourrait se figurer, le Manitoba n'est pas une grande province, du moins relativement aux autres parties du Dominion. Il n'a pas plus de cinq cents kilomètres dans les deux sens, et il est presque complètement occupé. De même que l'Ontario, tout le Nord-Ouest a été loti géométriquement en sections d'un mille carré (environ 260 hectares). Les acheteurs prennent un lot entier, plus souvent une moitié ou un quart : par suite, on ne rencontre pas de fermes de dimensions variables.

Au sud de la grande ligne du C. P. R., dans la province du Manitoba, s'étend une bande dont la largeur varie entre quatre-vingt-dix et cent cinquante kilomètres : on lui donne généralement le nom de Manitoba méridional. La plupart des terres y sont bonnes. Cette région est traversée par une ligne secondaire du C. P. R., qui s'éloigne vers l'ouest de Winnipeg.

De nos jours, le colon concessionnaire d'un lot gratuit ou homesteader traverse généralement le Manitoba sans s'y arrêter, et va s'établir plus loin à l'ouest. Toutefois, il est essentiel de ne pas oublier que, d'une manière générale, il est beaucoup plus avantageux de payer dix fois plus cher un terrain à proximité d'une

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ligne de chemin de fer que d'avoir pour rien la même superficie à 50 kilomètres de là : or, il est très curieux de voir combien de gens, pourtant munis de fonds, sont attirés par le mirage de la concession gratuite, même lorsqu'elle est perdue à l'intérieur des terres.

Brandon, qui a maintenant plus de 10 000 habitants, est la seconde ville du Manitoba après Winnipeg. Elle s'est distinguée par de folles spéculations, à l'époque du boom mémorable de 1882. La prairie fut alors lotie à plusieurs lieues à la ronde, et l'on y retrouverait peutêtre encore des piquets, vestiges de ce lotissement. La ville est traversée par une longue rue bien bâtie, bordée de magasins, de bureaux et de succursales des grandes banques. On y voit de nombreux élévateurs, car c'est le principal marché de grains du Manitoba.

Située sur le flanc d'une colline, la ville descend jusqu'à l'Assiniboine, dont les eaux limoneuses mais rapides coulent à travers des prairies plates et marécageuses, plantées de saules, de cotonniers et d'arbres peu élevés. Brandon est le centre d'une région vfermière considérable : presque partout autour, et à une grande distance à la ronde, la terre est excellente. Elle est généralement moins forte que celle de Portage, et même que celle du sud du Manitoba. Toutefois, si elle ne peut fournir des récoltes aussi continues, sans repos et sans engrais, elle est, par contre, plus facile à travailler. Près de la ville se trouve une belle ferme expérimentale de l'Etat et une école, de l'Etat également, pour les jeunes Indiens des deux sexes que l'on fait travailler dans une ferme qui y est annexée.

A une cinquantaine de kilomètres au nord de Bran-

. don se trouvent les deux petits centres de Minnedosa

et Rapid City; à égale distance vers le sud est située

Souris, jolie localité d'un millier d'habitants, sur la

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rivière du même nom. Il n'existe probablement pas de meilleure terre dans tout le Nord-Oncst qu'autour de Souris. Dans ces petites villes se ûxont beaucoup d'émigrants qui ne poussent pas plus loin que le Manitoba. On y emploie un assez grand nombre d'ouvriers habiles, maçons, charpentiers, peintres, mécaniciens; r-fland les affaires vont bien, il y a, en effet, beaucoup de travail, mais quand elles ne marchent pas, il n'y a rien à faire ; les travaux de ferme, au contraire, se poursuivent par la belle et la mauvaise saison. Un bon journalier, laborieux et adroit, peut se faire cent vingtcinq francs par mois en été, et une moyenne de quatrevingt-dix francs l'un dans l'autre. On voit beaucoup plus d'émigrants du vieux -pays travaillant à la terre dans le Manitoba que dans l'Ontario.

Bien qu'un certain nombre soient repartis chez eux pour une raison ou une autre, et que d'autres encore se soient tournés vers d'autres métiers qui convenaient nieux à leur nature, beaucoup d'entre eux ont réussi mieux qu'on n'aurait pu s'y attendre. Les fermiers venus de l'Ontario et les Ecossais sont, naturellement, ceux qui ont généralement le mieux fait leur chemin, mais on rencontre aussi des fils de famille, d'anciens pharmaciens, des débitants et des négociants de toute sorte qui ont prouvé que le métier de fermier était bien, après tout, leur vocation.

Ces villes de la prairie ne manquent pas de distractions : elles possèdent généralement des salles de réunion où des tournées théâtrales ou musicales vierment jouer fréquemment. On y trouve habituellement aussi un club où les notables de l'endroit se réunissent pour jouer aux cartes, lire les journaux et discuter les affaires du pays. Les bals et concerts, les auditions de Shakespeare, les soupers, les parties de tennis y ont

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beaucoup de succès, sans oublier le hockey sur terre et sur g'iace, et le curling. La chasse commence par celle des poules de priiinc, en août, et se poursuit avec celle des canards et des oies sauvages, jusqu'à la gelée.

Toutefois, en raison de l'extension de la culture, il est nécessaire, si l'on veut chasser sérieusement le canard, de gagner des régions désertes où de grands lacs, bordés de kilomètres de marécages, attirent des quantités de gibier aquatique. Certains chasseurs ont des cabanes dans leurs coins préférés et s'y rendent tous les ans, gardant là leurs canots, leurs appâts et tout ce qui leur est nécessaire. C'est sans doute la plus belle réserve du monde pour le gibier d'eau à plumes. Dissimulés dans des trous creusés dans les champs fauchés, auprès des lacs, il arrive à de bons chasseurs de tuer près d'une centaine d'oies sauvages en une journée, et il n'est pas rare qu'un fusil abatte soixante ou soixante-dix canards dans une matinée. Plus loin, dans les districts du Nord et du Nord-Ouest, hors de portée des colons, là où les forêts sont encore abondantes, on rencontre du gros gibier de toute sorte, élan et daim. Mais, sans quitter la prairie, le chasseur peut s'en donner à cœur joie. La législation de la province défend, sagement, de tuer plus de vingt-cinq oiseaux par chasseur, et l'on reconnaîtra qu'en chassant à deux, comme c'est l'usage le plus courant, on doit se montrer satisfait, au point de vue chasse et au point de vue agrément, de rapporter vingt-cinq paires; une loi encore plus sage interdit la vente de ce gibier.

Plutôt que de décrire les industries de Brandon, déjà en bonne voie de développement, rendons-nous dans une petite ville comme Souris, au cœur d'une région agricole typique, et, de là, parcourons, en ima-

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gination, la prairie. S'il est vrai que celle-ci offre en elle-même de grandes beautés, on ne peut pas dire que la moyenne des villes de la prairie ait un caractère esthétique; pourtant, leur situation présente parfois un certain pittoresque ; il en est de même des rivières, qui creusent souvent leur lit assez profondément dans le sol friable; des saules et des aulnes, des bouleaux et des frênes, des érables revêtent de leur feuillage leurs bords escarpés et ombragent leurs eaux, qui sont rarement paresseuses : elles forment même parfois des rapides rappelant l'Ontario ou le Bas-Canada. La petite ville de Souris s'étend le long d'une rivière de ce genre, sur le flanc d'une colline : elle possède deux hôtels oii l'on n'est pas trop mal pour cinq francs par jour et qui envoient même leurs omnibus à la gare; des églises des différentes sectes, deux ou trois succursales des grandes banques, de nombreuses boutiques, des bureaux d'agences immobilières et de compagnies d'assurances, de belles minoteries, plusieurs élévateurs, des blanchisseries chinoises et, dans les faubourgs, beaucoup de maisons particulières entourées de jardins.

Quittons maintenant la ville. En général, on voyage facilement dans la prairie : les pentes des routes sont douces, sauf là où elles coupent des vallées abruptes. Au moment du dégel, au printemps, elles sont couvertes d'une couche épaisse de glaise noire que la circulation transforme en bourbier; mais, avec la chaleur et la sécheresse, elles durcissent bientôt ; elles restent dans cet état, sauf au moment des averses de l'été, qui les rendent de nouveau gluantes, jusqu'au retour de l'hiver, saison durant laquelle on voyage très bien, soit en traîneau, soit en charrette, car la neige n'est pas excessive.

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