CHAPITRE XI l8g
Supposons que, dans l'air vif d'un jour d'octobre, sec et bien clair, nous traversons le pont de bois de la Souris, tributaire de l'Assinibome, et qu'après avoir dépassé la colline assez raide sur la rive opposée, nous nous engageons parmi les ondulations de la prairie. Lorsque l'on divisa pour la première fois le pays en cantons et en sections, on perça en même temps les routes, et on leur réserva une telle largeur que les gens se plaignent, maintenant, d'abord du terrain perdu, ensuite des mauvaises herbes qui poussent sur les bords des chemins et répandent au loin leurs graines. A ce propos, il est curieux de rappeler que l'Etat a, dans le Nord-Ouest, des inspecteurs des mauvaises herbes et des chardons, dont la mission est de prévenir les fermiers négligents et de leur faire arracher ces plantes nuisibles. Les fleurs aussi s'épanouissent plus abondantes au bord des routes de la prairie, et le long des grands champs de blé. Sans parler de l'orge et du seigle sauvages, on voit grimper et s'emmêler les roses de la prairie ; aux derniers jours de l'été, la verge d'or et le soleil sauvage jettent de tous côtés leur note vive. Mais c'est surtout à l'automne que la prairie revêt son aspect le plus gai, quand les crocus y recouvrent de grandes surfaces de leur tapis brillamment coloré.
Maintenant, la prairie nous entoure de toutes parts : tantôt, en arrivant sur une crête, nous distinguons à dix milles à la ronde des quantités de fermes gaiement éclairées par le soleil et autant de batteuses à vapeur déversant dans l'air pur et vif leur colonne de fumée; tantôt, au contraire, nous sommes entourés de collines au haut desquelles se détachent sur le ciel des bâtisses flanquées de groupes de meules rondes ; et plus Bas, de longues bandes de chaumes encore dorés et de
igo LE CANADA
prés brumssaiils dévalent doucement vers le ruisseau tranquille qui, entre des mares couvertes de roseaux, serpente parmi les pâturages que n'a pas encore attaqués la faucheuse.
Autrefois, on ne tarissait pas, à la ville ou à la campagne, sur les désagréments de la prairie; mais la plupart se sont atténués avec le temps et l'accoutumance. Tout est bien changé maintenant : beaucoup de ses îiabitants ne voudraient pas aller habiter dans l'Est, et il existe certainement chez eux, à l'égard de la prairie, un sentiment d'attachement analogue à celui qu'éprouvent, pour leur pays, les gens des montagnes. Un horizon plus resserré les mettrait mal à leur aise maintenant, et on ne les entend plus se plaindre, comme dans les premiers temps, de l'isolement et de la tristesse de la prairie, de sa monotonie, de ses hivers insupportables, etc. Il suffit de jeter les yeux autour de soi, pendant que le buggy chemine à bonne allure sur la poussière noire qui recouvre la route durcie, pour se rendre compte des raisons de ce changement.
Tous les kilomètres environ, là où, il y a trente ans, s'élevaient de simples cabanes entourées de blé et d'avoine, peut-être sans clôture, on voit maintenant une ferme qui ferait honneur aux plus riches cantons de l'Ontario. Des haies de fil de fer séparent les pâturages de la route et des champs bien cultivés. Les gens vivent aussi confortablement que dans les vieilles provinces, et ils vous diront eux-mêmes que le travail est, ici, moins dur. La ferme est vaste et d'aspect solide, bien chauffée, munie des dispositifs modernes; un potager et un verger florissants l'entourent; toutefois, les fruits un peu gros, la pomme par exemple, ne réussissent pas très bien. Beaucoup de gens prévoyants ont planté, autrefois, des arbres autour de leurs habita-