CHAPITRE XI
culture, et le drainage qui en résulte, y sont certainement pour beaucoup; de plus, quand le froid redouté arrive, le blé est généralement plus avancé qu'il ne l'était autrefois, et, par suite, moins exposé. A ce propos, on ne saurait trop rappeler au lecteur européen que la raison qui fera du Nord-Ouest canadien le grenier du monde n'est pas tant la fertilité du sol que les conditions particulières de lumière et de chaleur qui régnent au nord du 45*^ parallèle, qui est la limite internationale. La lumière solaire et la chaleur sont deux facteurs importants dans le perfectionnement de la récolte du blé. En juin et en juillet, ce pays reçoit une heure ou deux de plus de lumière que l'Iowa ou le Nébraska; la chaleur y est plus tempérée; enfin, les nuits y sont toujours fraîches. D'ailleurs, c'est moins la régularité de la production que la qualité supérieure du grain qui distingue le blé dur du Nord-Ouest. C'est un spectacle superbe, au moment de la moisson, que de voir l'immensité unie de ces champs de blé vigoureux, dru et sain.
La main-d'œuvre est la grosse question de l'avenir, pour le Manitoba. Comme on l'emploie principalement à la moisson et au battage, et, dans une moindre mesure, au labour, il faut, aux ouvriers embauchés pour certains travaux, d'autres moyens d'existence pour le reste de l'année ou tout au moins pendant l'hiver. On est obligé de recruter ces auxiliaires parmi les nouveaux venus, et surtout parmi les étrangers. La province de Québec est la seule source possible de main-d'œuvre temporaire, mais il y a des limites à ce recrutement, et les frais de transport à une distance de seize cents kilomètres, même avec des réductions spéciales, font une brèche aux bourses de travailleurs les mieux garnies.
Mais le jour a baissé, pendant notre promenade à travers la prairie : le soleil descend à l'horizon. Or, les couchers de soleil dans la prairie sont superbes en toute saison. Un rideau bas, d'un rouge flamboyant, semble suspendu sur tout l'Ouest, sous un ciel qui, partout ailleurs, a revêtu les teintes plombées du crépuscule. vSur les braises mourantes du jour se détachent, sombres et en plein relief, les fermes et les meules qui s'échelonnent au loin sur l'horizon ondulé. Puis tout s'efface autour de nous : chaumes, jachères, prairie ; on distingue, à des distances énormes, des meulons de paille qui brillent encore comme des charbons ardents, tandis que l'obscurité s'épaissit. Nous retraversons le ravin escarpé et la rivière bouillonnante qui, dans un mois ou deux, sera prisonnière de la glace, et nous entrons dans la grande rue bien éclairée de la prospère petite ville de la prairie.