CHAPITRE XII
réprouve le commis-voyageur, mais peut-on faire un reproche de porter à l'excès une telle qualité à des colons qui ont défriché d'immenses étendues de terre et peuplé la solitude de villages prospères : sobres, paisibles, industrieux et d'une moralité qui dépasse la moyenne, les Mennonites commencent à peine à subir l'influence moderne; mais, qu'importe s'ils ne deviennent pas de vrais Canadiens, avant deux générations encore ? Ils sont, en attendant, meilleurs colons que la plupart des émigrants de langue anglaise.
On peut appliquer les mêmes remarques à ces amusants Doukhobors qui, il y a quelques années, ont causé tant d'embarras et fait parler tout le Canada de leur fameuse marche sur Winnipeg. A quelque cent trente kilomètres de Indian Head, dans la vallée de la rivière du Cygne, se trouvent encore quinze cents de ces êtres primitifs, mais inoffensifs; appartenant à la secte des Quakers, ils quittèrent la Russie pour se réfugier au Canada au moment de la guerre japonaise, en 1903, pour ne pas être forcés d'y prendre part contre leur conscience. Le capitaine du vaisseau qui transporta ces malheureux, inoffensifs et naguère opprimés, qui étaient environ cinq mille, ne tarit pas de louange sur leur décence, leur propreté et leur moralité. Le gou' vernement du Dominion leur donna des terres, et les Quakers américains leur fournirent tout ce dont ih avaient besoin.
Ne disposant que des outils les plus primitifs, ils se livrent avec succès à la culture et remplissent leurs granges de produits variés. En architecture, comme pour le reste, ils sont réfractaires aux méthodes occidentales. Leurs habitations sont en poutres non dégrossies, couvertes d'argile et peintes en blanc. L'es toits débordent et forment des vérandas ornées de bois
découpé. Les cours, devant les maisons, sont sablées, balayées et arrosées une ou deux fois par jour. Les intérieurs sont blanchis à la chaux et immaculés. Chaque village laboure en commun, les récoltes sont abritées dans une grange commune, l'argent va dans une bourse commune, qui paie même les dettes, fort rares d'ailleurs, de chacun. Les Doukhobors étant très travailleurs jouissent d'un excellent crédit chez les commerçants, mais ce ne sont pas de bons clients, car ils font tout ce qu'ils peuvent eux-mêmes. Les femmes fi-lent au rouet, tissent leur linge et leur drap, et cousent d'une façon admirable. Pour se distraire, elles fabriquent des paniers. Les hommes sont adroits à tous les métiers, sculpture, menuiserie et maçonnerie.
Quand elles ont le temps, les femmes aident les hommes au travail des champs, avec plaisir, par solidarité. Elles se mettent en cercle avec eux pour battre le blé, et tous balancent leurs fléaux en chantant, tandis que, plus loin, leurs chevaux piétinent le grain, comme aux temps préhistoriques; et tout cela se passe à côté de champs où évoluent les moissonneuses et les batteuses les plus perfectionnées.
Les Doukhobors ne célèbrent pas de mariages cérémonieux ou coûteux : le couple fait simplement une déclaration devant les anciens. Leur religion est, en fait, la Bible, mais la Bible transmise par la tradition orale. D'ailleurs, quelle que soit leur croyance, il semble qu'ils ne se rendent pas compte des vertus qu'ils pratiquent : ce que nous considérons comme de l'abnégation pure leur paraît un devoir très simple, et ils ne cherchent ni récompense ni louange. Mais ces qualités ont leur revers : un zèle de propagande religieuse intempestif.
Ce zèle se manifesta même d'une manière très