‹ Le Canada, empire des bois et des blésChapitre 99 sur 135 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

curieuse, en 1904 : un millier d'entre eux environ se persuadèrent qu'ils devaient mettre en liberté tout leur bétail, qui constituait une tentation perpétuelle pour des végétariens comme eux, et dans la pensée que c'est désobéir à la loi divine que d'employer des bêtes de somme. Ils relâchèrent donc une partie du bétail dont les bons Quakers les avaient dotés; les animaux se répandirent dans le pays, pendant que hommes et femmes prenaient leur place à la charrue et aux chariots, au grand scandale de leurs voisins. L'affaire aurait pu en rester là, si les Doukhobors ne s'étaient mis dans la tête d'entreprendre une croisade : environ huit à neuf cents hommes, accompagnés de femmes et d'enfants, se mirent en route vers Winnipeg, au début de novembre, ayant dans leurs poches des pommes pour toute provision. Après quelques jours de marche plus ou moins dure, on réussit, moitié par force, moitié par persuasion, à faire rentrer les femmes et les enfants, mais les hommes continuèrent à avancer dans la prairie, en rangs serrés, chantant des hymnes bizarres.

Les autorités essayèrent, mais en vain, d'intervenir, au moyen d'interprètes, en les suppliant de revenir sur leurs pas. ConvaiiKus de leur mission, ils avançaient toujours, au milieu des premières bourrasques de neige, phalange paisible, inoffensive mais incompréhensible, couchant dans des granges ou des wagons, ou en plein air, et achetant les provisions indispensables dans les villes. Leur solidarité durant ces épreuves fut merveilleuse. Enfin, la police montée les encadra et, de bon gré ou de force, les ramena en wagons. Naturellement, une résistance effective leur était interdite par leur croyance, mais ils firent tout ce qu'il leur était possible de faire sans lutter : ils s'accrochaient les uns

aux autres, en tas, comme dans les mêlées de rugby, et il fallait que les solides policiers les arrachassent les uns après les autres pour les charger sur les wagons ; à la fin, voyant qu'il n'y avait plus de résistance possible, les derniers se résignèrent en protestant et montèrent docilement dans le train. Ainsi se termina ce pèlerinage extraordinaire qui fit verser des flots d'encre et provoqua même des débats politiques.

A Saltcoates, dans l'est de l'Assiniboia, sur l'embranchement d'Yorkton, se trouve une colonie, plus récente, de Gallois. On se rappelle peut-être qu'il y a déjà pas mal d'années, une communauté de Gallois, persuadés qu'il y aurait avantage à émigrer dans un pays neuf et à sauvegarder, pour leurs descendants, la langue et la nationalité celtes, s'établit en Patagonie. Toutefois, n'étant pas très satisfaits du régime argentin, ils voulurent revenir sous le pavillon britaimique ; ils se dirigèrent vers le Canada, en passant par Liverpool, où on leur fit fête.

Régina possède environ huit mille habitants ; c'est un grand centre d'affaires : elle n'a pas de prétention à l'élégance, mais renferme des élévateurs, des usines, des magasins et des manufactures qui commencent à se développer. C'est le quartier général de la police montée, dont les neuf cents cavaliers sont répartis dans toute la région, de la Rivière Rouge aux Montagnes Rocheuses.

C'est surtout à Régina que l'on se trouve en présence d'un des plus grands faits du développement du Nord-Ouest, l'immigration américaine. La région du nord de la Saskatchewan, encore peu peuplée, a attiré les sociétés américaines, qui y ont acquis d'immenses terrains et les ont lotis. Elles ont acheté une section sur deux, et le cadastre ressemble à un échiquier, les

Page 1