I. — [L’alerte : la guerre de Sécession
On se rappelle dans quelle fächeuse position se trouvait le Canada vers 1860 ; il sentait d’un côté grandir contre lui l'hostilité américaine et de l’autre voyait l’Angleterre se désintéresser totalement de sa défense. La situation parut extrêmement grave quand on s’apercut à Quebec, à Toronto et à Halifax, que l'Angleterre, satisfaite sans doute de voir les républicains d'Amérique endurer les mquiétudes de l'insurrection, prenait envers ces derniers une attitude assez hostile.
Au Canada, on avait tout de même plus de sympathie pour les Nordistes, malgré leur impérialisme et leur vanité, que pour les marchands d'esclaves du Sud. Plus de 40.000 canadiens s’enrôlèrent dans les armées du Nord, et le Canada ouvrit largement ses frontières aux esclaves fugitifs.
Mais bientôt les sentiments de l’opinion changèrent. Le Sud résistait, victorieusement parfois, et le gouvernement de Washington se rendant compte de la peine qu’il aurait à mater la révolte, cherchait tous les moyens possible à se renforcer. Beaucoup d’Américains pensèrent qu’une guerre extérieure galvaniserait le patriotisme de la nation ; or le seul pays contre qui on pouvait lutter était l'Angleterre. Par ailleurs, le secrétaire d’état américain, Seward, personnage singuher dont nous aurons à reparler, pensait que la conquête du Canada pouvait compenser la perte éventuelle qui pouvait résulter de Ia Sécession Sudiste. Il en avait parlé un peu trop fortement au cours de la campagne présidentielle de 1860, à tel point que l'ambassadeur d’Angleterre, Lord Lyons, avait été assez alarmé pour faire de ce discours l’objet d’une communication spéciale et directe
adressée au gouverneur du Haut Canada, son ami Sir Edmund Head (1).
Certainement, tous ces éléments furent pour quelque chose dans l'hostilité que la Grande-Bretagne manifesta immédiatement contre les fédéraux, qui incarnaient à ses yeux, comme à ceux des canadiens clairvoyants, l’impérialisme d’Adams et de Polk. Mr. Punch, ce personnage si répandu en Angleterre et toujours si utile à consulter quand on veut découvrir l’état d'esprit de l’Anglais moyen, publia dans un numéro d’octobre 1863 une caricature sensationnelle. On y voyait Abe (Abraham Lincoln), habillé en Oncle Sam, qui trinquait joyeusement avec le Tsar Alexandre IT et lui disait, en lui montrant un enfant qu'il traînait par la main : «Je suis lié à cet enfant par des liens de sang (l'enfant, c'était le Canada). Viens dans mes bras et soyons alliés, nous abattrons John Bull et coulerons bas son Île ; en attendant buvons un coup ».
En novembre 1861 éclata un incident extrêmement grave qui mit l'Angleterre et les États-Unis à deux doigts du conflit, c’est l’affaire du « Trent, »
Le vapeur anglais Trent transportait en Angleterre deux agents diplomatiques des confédérés, Slidell et Mason ; il fut arrêté, en haute mer, par une frégate américaine, fouillé et les deux confédérés furent faits prisonniers et conduits à bord de la frégate (2).
Cette violation manifeste des règles les plus élémentaires du droit international suscita en Angleterre une violente mdignation. Du coup, le Nord perdit ses derniers partisans. Au Canada on attendit stoïquement l'orage, on se prépara à la guerre et l’on applaudit les troupes britanniques, lesquelles débarquèrent en masse à Halifax, au cours des mois
(4) En 1861, le New York Herald posa clairement la question de l'annexion en opposant à la barbarie de l’état confédéré, le rayonnement d’une république démocratique fédérale comprenant les Etats-Unis fidèles à l’union et le Canada. D'autres journaux de New York, d’'Utica et de Buffalo proclamèrent en même temps que « la lumière, en Amérique comme en Europe, viendrait désormais du Nord ».
(2) Le Fur, Précis, N° 380, p. 541.
do LE CANADA ET LA DOCTRINE DE MONROE
qui suivirent. Cependant que les sympathies pour le Sud étaient renforcées par l’émigration au Canada de nombreuses familles virginiennes chassées de leur pays, elles s’installèrent dans les provinces maritimes, surtout, et y firent maître une nouvelle source de prospérité en ravitaillant les forceurs de blocus (1).
Aux États-Unis, l’opinion était franchement en faveur de la guerre. Elle était menée par le secrétaire d’État pour les affaires étrangères, Seward, personnage étrange en qui revivait l’esprit de John Quincy Adams (2). Mr. Albert Bushnell Hart le décrit très remarquablement en ces termes : « Seward était opposé à la politique démocratique d’annexions, en qui il ne voyait qu’un moyen d'élargir la zone esclavagiste des États-Unis au détriment du Nord. Il affectait de ne jamais prononcer le mot fatidique : Doctrine de Monroe, parce qu'il savait qu'il n’était pas populaire à l'étranger, et parce que son souci dominant était de maintenir le crédit politique des États-Unis en Europe, et de prévenir la reconnaissance officielle de la confédération sudiste par les puissances étrangères. Et, finalement, sa politique devint la plus Monroïste qui ait été faite dans l’histoire américaine. Il annexa l'Alaska, chassa les Français du Mexique, les Espagnols de Saint-Domingue et faillit acquérir les Antilles danoiïises. Quant à son attitude hostile à l’égard du Canada, elle reflétait la pensée du peuple américain, qui le soutint toujours fermement » (3).
Il semblait donc que la guerre était inévitable, la guerre qui devait aboutir à la conquête du Canada, combler les désirs du peuple américain, épuiser, pour ainsi dire, la vé-
(4) Lanpon, Can. Hist. Rev., 1, 3 et III, 1.
(2) A. B. Harr, The Monroe Doctrine, p. 159. :
(3) Au mois d'avril 1861, comme l'Angleterre parlait de reconnaître la qualité de belligérants aux confédérés, Seward remit un rapport à Lincoln, qui rappelle ceux qu'Adams remettait à Monroe : il y proposait : « de demander fermement des explications à l'Angleterre et d'envoyer au Canada, au Mexique et en Amérique centrale, des agents, pour soulever un vigoureux esprit d'indépendance américain contre les interventions européennes ». Lincoln s’y refusa.
ritable raison d’être de la doctrine de Monroe, ou donner à l'Angleterre, au cas où les États-Unis seraient battus, une éclatante revanche de ses défaites du xvrire siècle.
Heureusement les gouvernements furent plus sages que les peuples. En Amérique, le président Lincoln s’opposa formellement à Seward. En Angleterre la reine Victoria et le prince Albert — qui devait mourir subitement le mois suivant — firent tous les efforts possibles pour atténuer Pincident. Ces influences pacifiques triomphèrent, l’Amérique présenta des excuses et relâcha ses prisonniers.
Mais l’alerte avait été chaude et donna à réfléchir aux Anglais et aux Canadiens. Tous les portait à s’unir solidement pour former bloc contre le « jingoïsme » américain. L'idée d’une fédération canadienne sous la protection de la Grande-Bretagne semblait mûre. Mais les obstacles que rencontrait cette idée étaient encore trop élevés, il faudra attendre encore pendant cinq années troublées de menaces encore plus graves et visant, cette fois, non plus l'Empire anglais, mais le Canada lui-même, pour la voir aboutir. Nous allons voir comment après cet avertissement terrible, réagirent Anglais et Canadiens.
En Angleterre, l'esprit anticolonial grandit. Nous avons vu, au chapitre précédent, ses progrès dans les milieux gouvernementaux, nous avons vu comment il entrava les efforts de Durham et d’Elgin. Mr. Chevalier écrit : « L'école de Manchester, temple du Libre Echangisme, avec Cobden et Bright comme grands prêtres, exerçait, entre 1855 et 1870, une énorme influence sur l’opinion publique. La politique de Galt en 1859 l’indisposa violemment contre le Canada et modifia sensiblement les vues des membres du parti radical, qui auparavant eussent été rangés parmi les réformateurs coloniaux. Les radicaux Libre échangistes dénoncèrent les lourdes dépenses, sans compensation, que l'Angleterre s’imposait en faveur de possessions ingrates, qui ne demandaient qu’à la quitter. Goldwin Smith, professeur d'histoire à Oxford, publia en 1862-1863 une série de Lettres au Daily News, qui furent ensuite réunies en un volume sous le titre « L'empire » et qui firent un grand
bruit » (1). I y conclut nettement à la fusion inévitable du Canada avec les États-Unis.
Donc voici ces radicaux, ces émules de Lord Durham, qui ont soutenu un moment le flambeau de l'Esprit impérial, qui passent au parti du découragement.
A côté d’eux, les libéraux (nous voulons dire Wluigs et Tories Peelites), qui sont au pouvoir sous Lord Palmersten, sont aussi désabusés. L'influence de Gladstone — chancelier de l’Echiquier — se fait sentir, il continue, comme cimq ans auparavant — au temps du discours de Chester, à ne plus croire à la viabilité de l'empire colonial. Goldwin Smith est un ami de Gladstone et dans ses souvenirs sur le grand homme d’État, il rapporte un fait significatif.
« Pour satisfaire sans doute, raconte-t-il, les partisans anglais des Nordistes, qui étaient désespérés, Gladstone m'écrivit suggérant que si le Nord se décidait à abandonner le Sud, il pouvait être ndemnisé par l’union avec le Canada. Mais, à la réflexion, il me parut que cette lettre n’atteindrait vraisemblablement pas son but, mais que, vraisemblablement aussi, elle ferait du tort à son auteur, on n’en fit pas usage et elle fut détruite » (2).
Dans une lettre à la reine Victoria du 20 janvier 1865 (3) Palmerston se plaint de l’attitude désabusée de Gladstone, vis-à-vis de la question de la défense du Canada. Cependant nous devons noter un intéressant mémorandum confidentiel, du 18 juillet 1864, que Gladstone écrivit sur ce sujet. Il l'explique longuement, dans une lettre à son ami Cardwell. Il estime que la carte de la fédération est la dernière que puisse jouer l'Angleterre, il ne croit guère à son efficacité, mais estime qu'on doit la jouer.
A l’extrême droite, Disraëli réfléchit et attend son heure.
Le Canada ne se sent donc pas soutenu par la mère patrie, il est absolument livré à lui-même et s’en rend compte. Un grand désarroi règne dans le pays.
(1) CHevaLLier, op. cit., p. 177.
(2) Jese, Lije of Gladstone, citant G. Surra : My memories of Gladstone, p. 43.
(3) Lettres de la Reine Victoria : 2e série, [, 248-49.
Le grand journal de Toronto, le Globe — le Times du Canada — se plaint amèrement du dédain anglais. Au sujet du livre de Mr. Anthony Trollope « Amérique du Nord », il écrit le 8 Juillet 1862 : « Il est profondément regrettable que les Anglais qui écrivent des livres de voyages sur l’Amérique, ne laissent pas le Canada tranquille. leurs ouvrages ne servent qu'à augmenter de dédain du cockney moyen pour les coloniaux... Mr. Trollope donne à ses lecteurs une nouvelle version de la vieille rengaine : l’infériorité du Canada vis-à-vis des États-Unis, qui nous a été criée aux oreilles par tous les voyageurs anglais, depuis le temps d’Hamilton et de Martimeau, et dont nous souhaïiterions être désormais débarrassés ».
Le désordre politique est à son comble, au milieu des menaces de guerre les Canadiens ne songent qu’à faire tomber les ministères et à discuter la grave question de la représentation proportionnelle. Le ministère Cartier — J. A. Macdonald, arrivé au pouvoir le 20 mai 1862 tombe le 8 mai 1863, celui de John Sanfield Macdonald tombe en automne. Le même ministère remanié J. A. Macdonald- Dorion tombe le 30 mars. Sir Ed. Taché et J. A. Macdonald ne peuvent durer ensuite que du 30 mars au 14 juin 1864. L'heure est extrêmement grave : les deux grands hommes de gouvernement canadiens J. A. Macdonald et Cartier, s’adjoignant le prophète du fédéralisme A. Brown, fondent le 30 juin 1864 le ministère de coalition de salut public qui mènera à bien l’idée de fédération ; dès octobre 1864, en effet, ils réunirent à Québec la conférence, d’où sortira le nouveau statut du Dominion.
Disons un mot de l’idée fédéraliste pendant cette pénible période. Elle continue à faire des progrès Indéniables. J. A. Macdonald et Cartier y sont gagnés, ainsi que la plupart des esprits éclairés des deux Canadas et des provinces maritimes. Elle pénètre dans le peuple par la voie de la presse, l'excellent Globe nous fournit le 2 août 1864 un éditorial extrêmement intéressant, voire même prophétique. Après avoir fait l'apologie de la fédération, il écrit : « Pourtant le jour peut venir où les provinces unies auront tellement
grandi en population, en richesse, en influence, qu’il paraîtra impossible qu’elles restent plus longtemps en tutelle, et alors nous serons en mesure d’offrir à la Grande-Bretagne l'amitié d’un allié puissant et indépendant, en compensation de longuës années pendant lesquelles elle nous a protégés, alors que nous étions des coloniaux ». N'est-ce pas là encore un texte important pour l’étude de l’Empire britannique, un texte qui dès 1864 prévoit ce que sera l’Empire de 1935 ? L’éditorial termine d’ailleurs par une profession de fidélité à la Grande-Bretagne : « nous maintiendrons, envers et contre tout, et pour un très long temps dans l’avenir, notre lien avec le grand vieil Empire britannique, invincible et inégalé ».
Certes, l’alerte de 1861 et les difficultés des deux années qui suivirent n’ont point fait naître le Dominion du Canada, mais elles ont fait se développer puissamment les projets d’union en Angleterre et au Canada. Elles ont « fait réfléchir longuement et soigneusement les Canadiens et les Anglais sur les nombreux problèmes que soulevait la frontière plus ou moins artificielle de 3.000 milles, séparant les possessions britanniques de la république américaine ». Le vase est plein, l'attitude « jingoïste » de FAmérique entre 1864 et 1867 le fera déborder.