IL. — La grande décision
« Si le Nord triomphait, une guerre de revanche contre la Grande-Bretagne et ses possessions était vraisemblable. Si le Nord échouait, un effort pour chercher à compenser ses pertes au Sud, par une expansion vers le Nord aux dépens des possessions anglaises, pourrait être également attendu » (1).
Or, depuis 1863, la position du Nord allait en s’améliorant et le 9 août 1865, la guerre devait se terminer par son triomphe définitif (capitulation de Lee à Appomaltox). Et il semblait bien, en effet, que les vainqueurs cherchaient
(1) Duxxine, op. cit., p. 267.
un prétexte pour conquérir le Canada afin de réaliser leurs desseins impérialistes, et de se venger de l’Angleterre : il y eut en Amérique une crise d’impérialisme effréné, qui provoqua des incidents de frontière extrêmement graves. » Ce fut une époque pénible pour ceux qui gardaient l’espoir que les provinces britanniques conserveraient leur lien avec la mère patrie, écrit Sir Robert Falconer. Ils savaient que les chefs américains voulaient, si possible, effacer tout vestige de la domination anglaise, et au lieu d’être encouragés, en une telle circonstance, par le gouvernement anglais, ils ne recevaient de la plupart des membres du cabinet que des réponses glaciales » (1).
Heureusement cette attitude changea, nous le verrons quand le ministère Derby-Disraëli arrivant au pouvoir, appuya fortement le mouvement national canadien qui devait aboutir, en 1867 au British North America Act, qui créait le Dominion du Canada.
La nation américaine tout entière traversa, à cette époque, une violente crise de « jingoïsme » — c’est-à-dire de nationalisme agressif. Jamais on ne parla tant d’annexer le Canada : on en parle, nous le verrons, dans le peuple, chez les hommes d’affaires, dans les sphères gouvernementales, au Congrès même. Les Américains parlent de leur croyance habituelle dans « la manifeste destinée » du Canada, ils croient qu’il viendra à eux de lui-même, si onl’effraye un peu, surtout si on lui montre la faiblesse de l’Angleterre, ils jugent inutile de recourir à la guerre, dont ils sont fatigués. Ils vont chercher à effrayer le Canada par des menaces directes, tout en adoptant, vis-à-vis de l’Angleterre, une attitude hautaine, agressive et belliqueuse. Ils sont si bien prêts à recevoir dans leur tablier la pomme canadienne — ce fruit qui ne mürit jamais et qu'ils croient toujours mûr — qu'ils se remettent à parler du fameux article 7 du projet de constitution. Un bill est même présenté à la Chambre des Représentants par le Président de la Commission des affaires étrangères de ladite chambre,
(4) Fazconer, p. 117.
autorisant le Président des États-Unis à proclamer, sans vote du congrès, l'admission des Provinces britanniques dans l’union, avec le rang d’état ou de territoires, si elles en faisaient la demande (? juillet 1866) (1).
Cependant on procédait à des mesures d’mtimidation… La première fut la dénonciation des traités. L'Amérique commença par manifester sa volonté de renoncer au fameux traité de Rush-Bagot de 1817, relatif au désarmement naval sur les grands Lacs ; la menace était imprudente, et l'Amérique revint rapidement sur sa décision.
Restait le fameux traité de Réciprocité, qui était fort avantageux pour le Canada, mais aussi pour les commerçants des États du Nord. Dès 1864, la discussion commença sur ce sujet : l'Amérique chercha à trouver des prétextes commerciaux, mais il apparut bien vite que le traité allait être « sacrifié sur l’autel de l’annexion » (2). Quel était le but des Américains ? Ils voulaient certainement ruiner le Canada, créer chez les industriels et commerçants canadiens l’état d’esprit qui les poussa à se jeter dans leurs bras. C’est l'opinion de plusieurs auteurs, en particulier celle du professeur TFrotter.
Il a retrouvé aux archives de l'État de Minnesota une très intéressante correspondance échangée à cette époque entre un homme d’affaire canadien, C. J. Brydges, directeur du Grand Trunk Raïlway, et agent de la compagnie de la baie d'Hudson, avec un financier américain, James W. Taylor, du Minnesota. |
Le Canadien écrit, le 22 février 1864 : « Je pense que Peffet produit au Canada par la discussion qui a lieu en ce moment au Congrès (sur le traité de réciprocité) sera contraire à celui qu’attendent ceux qui veulent labrogation du traité.
« I semble que le projet de dénonciation du traité doive nécessairement pousser le Canada à prendre en considération la question d’une annexion par les États-Unis. Je
(1) Moore : Digest of International Las, 1, 116. (2) TrorrER, op. cit., p. 127.
pense que cette question est plus aiguë que jamais, et moins que jamais susceptible d'aboutir. L'effet produit sera au contraire le suivant : le Canada sera persuadé que les conseils des États-Unis ont été plutôt guidés par la passion que par la raison, et il se verra dans l’obligation de prendre les mesures nécessaires qui lui permettront de se placer, tout au long de l’année, dans une situation complètement indépendante des États-Unis, pour ce qui a trait aux communications. Eu égard aux intérêts que je représente dans ce pays, je ne peux que me réjouir de l’inestimable appui qu’a reçu ainsi la question d’un chemin de fer intercolonial. Je crois qu’il tendra à unir les intérêts britanniques sur ce continent d'Amérique, et maintenant J'entrevois, sans crainte de me tromper, l’établissement, dans un avenir très prochain, d’une ligne ininterrompue de chemin de fer, sous un contrôle d’une direction unique, allant de l’Atlantique aux frontières orientales de la province de Canada ».
Il écrit encore le 26 mars : « L’agitation qui s’est manifestée aux États-Unis à propos de ce sujet a déterminé les partis politiques d’ici à achever la construction du chemin de fer imtercolonial. On pense qu'il permettra au commerce, chaque jour grandissant, du Canada de s'affranchir des caprices de notre politique intérieure, et que la meilleure solution, pour nous, est d’avoir un débouché maritime propre, si nous voulons conserver nos relations amicales avec les États-Unis, pour le plus grand bénéfice de chacun ».
Il faut se rappeler l'importance jouée par la construction de ses chemins de fer dans le développement de l’idée nationale canadienne. Nous voyons donc, sous les formules polies de Mr. Brydges, que les hommes d’affaires canadiens ont parfaitement compris les desseins de l'Amérique, mais qu’ils jouent la carte nationale et sont décidés à tout faire pour se passer de l’Amérique, si celle-ci en venait à rompre le Traité de Réciprocité.
Mr. Trotter trouve dans un pamphlet canadien : « La fédération de l'Amérique anglaise est une nécessité », par Isaac Buchanan, d'Hamilton (page 11), une nouvelle confirma-
tion : « La fédération est nécessaire pour sauver le Canada du grave danger qu’il y aurait pour lui de se trouver dans un état d’infériorité vis-à-vis des États-Unis au point de vue industriel et commercial ».
Enfin Mr. Trotter rappelle que les leaders sudistes ont voté avec enthousiasme le projet du traité de réciprocité en 1854, par crainte de voir le Canada économiquement forcé de demander son admission au nombre des États-Unis et de renforcer ainsi la puissance du groupe antiesclavagiste.
Nous trouvons encore dans le discours du budget que le ministre canadien Galt prononça en 1886, en pleine chambre des Communes canadiennes, la phrase suivante : « S'il y a eu une cause — en dehors de l’irritation résultant des événements qui se produisirent au cours de la dernière guerre, qui les poussa (les Américains) à abroger le traité de réciprocité, c’est bien la croyance qu’ils pourraient ainsi nous obliger à nous allier plus étroitement à eux ».
Nous observons aussi que le Canada ne fit que peu d'efforts pour défendre le traité ; c'était toujours par crainte de l’Amérique ; on parlait beaucoup à cette époque du Zollverein allemand, instrument dominant de l’impérialisme de Bismarck, et les Canadiens voyaient dans cette union économique une étape vers l'union politique.
On peut donc bien dire que les États-Unis en 1886, malgré leur grande puissance militaire, se sentaient trop épuisés pour tenter quelque chose contre le Canada, ils eurent donc recours à la guerre économique — et à l’agitation politique, nous le verrons tout à l’heure — pour semer le trouble dans les esprits canadiens. Voilà pourquoi, le 17 mars 1886, ils dénoncèrent le fameux traité de Lord Elgin.
Nous allons voir maintenant comment l'Amérique tenta de provoquer au Canada des troubles politiques ; c’est la fameuse aventure des « Fenians Brotherhoods ».
Les Fenians, étaient des conspirateurs Irlandais, dont l'activité ne se cantonnait pas en Irlande et en Angleterre, elle s’étendait jusqu'en Amérique. « Ces Irlandais américains furent pris de l’idée bizarre qu'ils pourraient faire quelque chose pour l'Irlande en tirant la queue du Lion
britannique au Canada » (1). Ils étaient assez dangereux par ce fait qu'ils étaient presque tous des vétérans de la guerre de Sécession. Ils commencèrent par organiser aux États- Unis, une république irlandaise du Canada (Meeting de Cincinnati 1865) puis passèrent à l’action. Après quelques tentatives peu sérieuses, le 167 juin 1866, un corps important de quelques 1500 fenians passait le Niagara et ocupait Fort Erié où, ils commencèrent à se quereller et à lancer des proclamations retentissantes. Ils furent rapidement reconduits à la frontière par des milices canadiennes. L'incident en soi n’était pas très grave, l’engagement avait été peu sanglant mais il provoqua au Canada une violente réaction antiaméricaine.
Le gouvernement de Washington avait, en effet, jugé bon d'attendre 5 jours avant de se déclarer neutre ; il désirait voir si vraiment, comme le disaient les Fenians, le Canada n’allait pas se soulever. Par ailleurs il ne prit aucune mesure repressive contre les Fenians vaincus et réfugiés chez eux, et se refusa à allouer la moindre indemnité aux habitants du Fort Erié.
La presse se déchaîna contre l’Amérique : A la suite des premières tentatives, le Globe avait déjà averti l'Amérique ; il écrivait le 30 mars : La résistance de nos populations frontalières « a donné à nos voisins républicains l’occasion de voir combien ardent et unanime est l’amour du peuple canadien pour l'alliance britannique et leur a montré combien était mal fondée la théorie, soigneusement répandue chez eux, que le Canada brûlait du désir de s’unir aux États- Unis (2). Le Globe écrit le 6 juin : Nous avons enterré nos morts, mais la lecon qu'ils nous ont donnée en tombant vivra longtemps après que ceux qui ont assisté aux funérailles les auront rejoint dans la tombe... Nos braves camarades sont morts pour sauver notre pays d’une bande de voleurs : mais aussi pour préserver nos institutions et nos
(1) Wirrke : op. cit., p. 175.
(2) G.P.Sracey, Fenianism and national feelings in Canada. (Canadian Historical Review, sept. 31).
Pierre Sebilleau. 6
lois, nos affections et nos amitiés, nos espoirs et nos aspirations, en un mot tout ce qui est cher à une population Imtelligente. Sur leur tombe, le peuple du Canada rappellera une fois de plus, sa détermination de ne pas céder un 1ota de ses droits, de maintenir solide le lien avec la mère patrie, qui le distingue — et il en est fier — des autres nations de ce continent.
«Derrière un masque de sympathie pour l'Irlande, se cache un désir de forcer ce pays à accepter de s’unir à son voisin par la pression d’incidents de frontière. Si quelque nouvelle tentative de pression de ce genre était faite, le souvenir des hommes qui tombèrent à Lime Ridge chassera à jamais ce méprisable dessein. L’autonomie de l'Amérique anglaise, son indépendance de tout contrôle, qui n’est pas celui auquel le peuple s’est volontairement soumis, sont cimentées par le sang qui a coulé le 2 juin ».
Cette fois-ci, le Globe ne se retient plus et laisse couler le torrent de son indignation. Le mot patriotisme, au Canada, devient de plus en plus synonyme d’hostilité contre les États-Unis.
La presse américaine ne cachait pas ses sympathies pour les fenians, et après l'affaire de Fort Erié, se montra très déçue (1). Quelques hommes politiques américains se plaignirent que l'Amérique eut trahi les Fenians (Gouverneur Oglesbv, d’Illinois). Quant au Speaker Colfax, il regretta publiquement que l’armée américaine n’eut pas aidé les Fenians.
Ici encore l’opinion américaine refusa de marcher à fond elle ne voulait pas la guerre, elle approuvait toutes les mesures susceptibles de provoquer l’annexion du Canada, mais elle est lassée de se battre et juge les canadiens plus coriaces encore que les Sudistes. L'opinion américaine soutiendra donc son gouvernement, quand il va essayer d'acquérir le Canada par la voie légale et pacifique : c’est la fameuse question des Alabama Claims, à laquelle vint se greffer celle de l’Alaska.
(1) New York Herald, 17 janvier 1866. New York Tribune, surtout, 8 juillet 1865, 23 décembre 1866.
Nous ne rappellerons pas la célèbre affaire de l’Alabama bien connue des internationalistes, elle ne nous intéresse que sous un angle assez restreint. Nous devons nous rappeler avant tout que cette grave question resta pendante pendant 6 ans — de 1865 à 1871 — c’est-à-dire pendant Pépoque où fut établi le Dominion du Canada. Nous ne nous étonnerons donc pas de la retrouver au chapitre suivant et nous conviendrons facilement qu’elle ne contribua en rien à adoucir les rapports entre l’Empire britannique et les États-Unis.
L'idée maîtresse des dirigeants américains était, que l’Angleterre n’avait qu’un seul moyen de payer la note énorme que les États-Unis lui présentaient, pour les ravages exercés dans la marine fédérale par les corsaires confédérés, équipés en Angleterre, c'était de céder à son créancier toutes ses possessions américaines. C'était l’idée de Seward, et elle sera solennellement proclamée en 1868 par le Sénateur Charles Summer, Président du comité sénatorial des affaires étrangères, dans un discours célèbre qui eut grand retentissement au Canada.
Par ce moyen, l'Amérique ouvrait une négociation qui pouvait aboutir à une cession à l'amiable du Canada, et en même temps elle montrait aux Canadiens qu’elle ne craignait point le Lion britannique et n’hésitait pas à le braver.
Aux noms de Seward et de Summer est liée une autre négociation, qui aboutit à une augmentation de territoire américain, mais qui, elle aussi, avait pour but principal d’effrayer le Canada, en affirmant la pérennité de la doctrine de Monroë ; nous voulons parler de l’affaire d’Alaska. Par la convention de Washington, du 30 mars 1867, les États-Unis achetèrent à la Russie le territoire de l'Alaska. Cette région, glacée et difficilement habitable, fut payée un bon prix: 7.200.000 dollars or, mais les États-Unis furent fiers de chasser une puissance européenne du continent américain et satisfaits de pouvoir maintenant menacer les possessions anglaises, de deux côtés, au Nord comme au Sud. Le Sénateur Summer déclara tout net que c'était une excellente chose « de placer un Yankee vigilant de chaque
côté de John Bull » et de « chasser de ce contiennt un monarque de plus ».
La doctrine de Monroe garde, nous le voyons, son sens originel, elle reste une croisade pour la liberté incarnée sur le nouveau continent par l’Empire américain.
Summer écrit encore dans le même sens, la même année, au Secrétaire d'état, Hamilton Fish, croyant, comme le remarque l'honorable J. W. Foster, dans son livre « Un siècle de diplomatie américaine » (p. 428), « d'accord avec beaucoup de nos hommes politiques de premier plan — Franklin, John Adams, Seward et d’autres —, que la plus grande menace pour notre paix avec la Grande Bretagne était l’existence d’une dépendance coloniale britannique sur notre frontière du Nord » (1).
Seward, plus pratique, mais aussi catégorique, déclara qu'il espérait que l’acquisition de l’Alaska conduirait à « l'expulsion de l'Angleterre de la côte Pacifique, et que l’absorbtion de la colonie britannique par les États-Unis hâterait la destinée manifeste du Canada » (2).
Le Canada le comprenait bien : en 1865, Sir John Macdonald écrivait : « Si le Canada doit rester indépendant des États-Unis, il est de la plus grande importance qu’ils ne nous tournent pas et ne nous coupent pas la route du Pacifique, par le droit ou par la force ». Mais que pouvaient faire les Canadiens, réduits à leurs propres moyens, puisque l’Angleterre ne défendait même pas cette côte Pacifique, pour laquelle Canning avait tant lutté, quarante ans auparavant. Ils se groupaient et cherchaïent par tous les moyens à faire cette union, qui les sauveraient peut-être, en leur donnant la force et le prestige d’une nation. Mais pour cela il eut fallu l'appui de l'Angleterre, et le ministère Palmerston ne songeait qu’à demeurer en paix avec les Américains.
Cependant les enseignements du Rapport Durham n'avaient pas été complètement oubliés en Angleterre ; certains hommes politiques se rappelaient ses lumineuses con-
(1) Cité par FaLconER, op. cit, p. 119.
(2) Fazconen, op. cit., p. 119. :
clusions. En Amérique, les fonctionnaires britanniques comprenaient le danger au même titre que les Canadiens.
Quand les Fenians en 1864-1865 commencèrent à s’agiter, ils se réunirent dans l’état du Maine ; le gouverneur du nouveau Brunswick Gordon se vit oubligé d'agir énergiquement ; il envoya des volontaires sur les frontières, renvoya le gouvernement provincial trop conciliant, et, pour faire voter ses fidèles volontaires, fit appel aux régiments réguliers d’'Halifax. Les Fenians n'attaquèrent pas, mais le gouverneur Gordon, qui était, un an auparavant, formellement opposé à l’idée de fédération, envoya à Londres des rapports, où il la recommandait comme la dernière planche de salut.
En juin 1865, Londres parut sortir de son apathie, et le gouverneur Gordon reçut du Secrétaire pour les colonies Cardwell, des instructions disant que «la ferme opinion du gouvernement de Sa Majesté est qu'il est fort à désirer que les colonies s'unissent sous un même gouvernement » (1). Ceci se produisit après le voyage en Angleterre, des hommes politiques canadiens, avocats de la fédération — voyage dont nous reparlerons.
Un gouverneur « fédéraliste », Sir Frederick Williams, est envoyé en Nouvelle Ecosse la même année, et des agents canadiens sont attachés, à titre de conseillers, à l'ambassade de Lord Lyons à Washington. C’est une première et timide affirmation de l’existence du Canada sur l’échiquier international.
Néanmoins, en février 1866, Gladstone, au Parlement, au moment où l’agitation fenian menaçait, déclarait que « la situation du Canada n'était pas assez sérieuse pour nécessiter que des représentations fussent faites à Washington » (2). Et le New York Tribune, le 8 juillet 1865 nota avec satisfaction la colère ressentie par les Canadiens en voyant l’opinion des partisans de la « Little England » prévaloir à Londres.
(1) Dépêche du 24 juin 1865 : Canadian Archives, G. 174. (2) Sracev. op. cit. C. R. H., 1931.
Mais le 11 juin 1867, le coup de théatre se produisit, le ministère Whig de Lord Russell, qui avait succédé à Palmerston, en octobre 1865, :omba sur la question de la réforme électorale. « Il fut remplacé par un ministère Tory, un ministère bouche trou, issu de la minorité de la Chambre des Communes » (1) conduit par Lc:d Derby et par Disraëli. Ce dernier, qui avait réfléchi sur la question coloniale et comprenait, à la fois, l’utilité de l’Empire et la nécessité d’une réforme, choisit pour ministre des colonies, un partisan résolu de la fédération, Lord Carnavon.
Il nous reste maintenant à étudier à la lumière de ces faits, comment se développa et aboutit l'effort de la nation canadienne en faveur de son union.
Nous avons fait au cours de ce chapitre plusieurs citations qui nous ont montré que l’idée de fédération se renforçait chaque jour, sous le feu roulant des menaces américaines. Il nous suffira donc de faire le point à la date du 30 juin 1864, quand le ministre de Salut public prit le pouvoir au Canada, afin de mettre un terme au désordre de la politique intérieure, et de défendre le pays contre le danger américain.
Le ministre comprenait les hommes à qui la nation canadienne a décerné le titre de « pères de la confédération ». Il avait à sa tête Sir John A. Macdonald, représentant de la population anglaise du Canada, qui, dès 1861, faisait publiquement l’éloge de l’Union. Près de lui, Sir Alexander Galt qui, dès 1858, avait préconisé la fédération. Les Canadiens français étaient représentés par leurs chefs les plus éminents, Cartier et Langevin. Enfin, il y avait George Brown, de Nouvelle Ecosse, interprète des provinces maritimes, qui est placé aujourd’hui par les Canadiens au premier rang des « pères de la confédération ».
Le 1er septembre 1864, se réunissait à Charlottetown (Ile du Prince Edouard), sous l'inspiration de Brown, une conférence des délégués des colonies maritimes (Nouvelle Ecosse, Nouveau Brunswick, Ile au Prince Edouard). Le ministère canadien envoya 8 délégués, conduits par Brown,
(1) Powezz et Tour, p. 1097.
et choisis dans les deux partis qui formaient le gouvernement de coalition. La conférence tomba d’accord sur la nécessité de la fédération. ;
Le ministère canadien convoqua alors, à Québec, une conférence générale, à laquelle assistèrent des délégués de toutes les provinces, y compris Terre-Neuve. Elle se réunit le 10 octobre 1864, au moment où les difficultés avec l’Amérique étaient au maximum de leur acuité. On délibéra sous la menace, et le plus grand usage en fut fait par les avocats de la fédération.
Déjà, au Parlement provincial canadien, Georges Brown, dans un grand discours, avait déclaré : « Tout concours en ce moment pour nous obliger à considérer, avec une extrême attention, la gravité de la situation et pour nous pousser à unir vigoureusement nos efforts. Nous devons nous comporter en hommes » (1).
La grande séance de la conférence eut lieu le lundi 6 février 1865.
Macdonald prononça un très long discours et développa l’idée suivante : nous sommes menacés, par l’abrogation du Traité de réciprocité, d’être privés de la possibilité de faire passer nos marchandises par les ports américains, si nous ne nous unissons pas, si nous n’abattons pas les barrières douanières qui existent entre nos provinces, nous tomberons individuellement, les uns après les autres, sous le contrôle américain. L’argument était excellent, il fut d’ailleurs développé le même jour à la Chambre haute par Sir E. P. Taché.
L’hon. attorney general Cartier démontra, d’une manière particulièrement brillante, que, depuis la guerre de l’Indépendance, les États-Unis avaient toujours attendu et souhaité l’entrée du Canada dans leur union.
Le fameux d’Arcy Mac Gee dénonça ensuite les armements américains et les déclara dirigés contre te Canada. Enfin l'honorable Sollicitor general Langevin, parlant au nom des canadiens français développa le thème connu : les canadiens français forment le tiers de la nation canadienne,
{1} V. Parlementary debates on the confederation. 32m Session 32m Parl.
ils sont surs de pouvoir faire respecter leurs coutumes par leurs concitoyens de race anglaise et par la Grande Bretagne. Qu’adviendrait-il d'eux, s’ils étaient noyés dans le peuple américain, qui les comprend si mal!
Nous devons dire que le facteur américain ne fut pas la seule cause de l'Union, mais nous pouvons constater aussi, en toute impartialité, qu’au cours de cette séance considérée à juste titre comme la plus importante de toute la conférence, tous les orateurs développèrent le thème du danger de l’annexion.
Notons en passant qu’un technicien anglais joua au cours de la conférnce un rôle caché, mais capital : ce fut le lieutenant colonel Jervois R. E. C. B.,« député directeur des fortifications », qui ne cacha pas au gouvernement que la frontière était militairement indéfendable et que seul un mouvement national pouvait être en mesure de repousser une invasion. |
H est évident que l’abrogation du traité de réciprocité, les coups de mains des fenians, l’achat de l’Alaska et autres menaces américaines, firent sauter les dernières hésitations dés habitants de l’Amérique britannique, entre autres, celles des gens du Nouveau Brunswick, toujours réticents. La législature de cette province, comme celles du Canada et de la Nouvelle Eocsse, vota l’union. Cependant Terre-Neuve et l'Ile au Prince Edouard refusèrent d’adhérer. Terre- Neuve continua la vie séparée, quant à l’Ile, elle entra, en 1873, dans le Dominion Canadien.
Nous avons vu qu’en 1865, à la suite de la conférence de Québec, les pères de la Confédération : Macdonald, Cartier, Brown et Galt, firent un voyage à Londres, pour conférer avec le gouvernement métropolitain sur la question de la défense ; ils plaidèrent très vivement pour la cause qui leur était chère. Mais ils durent attendre encore deux ans, et l’arrivée au pouvoir du ministère Derby — Disraëli — Carnavon, pour que fut voté au Parlement britannique le Bri-
ish North America Act, qui créait le Dominion du Canada.
À ce sujet, les écrivains canadiens font remarquer ironiquement que l'Amérique servit encore ici la cause de la
fédération, car les hommes politiques canadiens, fort au courant de ce qui se passait chez leurs voisins, essayèrent de faire au Canada « plus qu’une association de provinces souveraines » sur le modèle américain (1). On ne fit pas union législative, comme le désirait Macdonald, pour complaire aux Canadiens français, mais les pouvoirs du Parlement fédéral furent étendus plus loin que ne le sont ceux du Parlement américain (spécialement au point de vue législatif, à celui des travaux publics, des questions de commerce, de finances). De même la législation criminelle fut réservée à la compétence du parlement d'Ottawa.