III. — Les États-Unis et la création du Dominion du Canada
Il nous reste à étudier comment l'Amérique réagit en apprenant que la confédération canadienne était créée. Ce fut pour les Américains une surprise très désagréable.
Ils se rendirent vite compte que la confédération éloignait sérieusement les chances d’annexion, mais ils ne comprirent pas du tout que les Canadiens pussent préférer l'indépendance à l'union avec les États-Unis. Ils ne croyaient pas d’ailleurs que cette union se ferait ; ils se figuraient qu’ils n’avaient qu’à élever une protestation, pour enterrer à jamais le projet. Ils l’élevèrent : une résolution de la commission des affaires étrangères de la Chambre des Représentants déclara le 27 mars 1867 : «Le peuple des États-Unis considère avec une extrême attention le projet d’une confédération de provinces sur sa frontière Nord. Une confédération d'états, allant d’un océan à l’autre, établie sur ce continent, sans consultation préalable des populations, et fondée sur des principes monarchiques, ne peut être considérée que comme contraire aux traditions et aux principes constamment proclamés par ce gouvernement, comme mettant en danger ses intérêts les plus importants et comme tendant à augmenter et à perpétuer les difficultés
(1) Fazconer, op. cül., p. 121.
déjà existentes entre les deux gouvernements immédiatement intéressés ». (G. Bretagne et États-Unis) (1).
La confédération se fit quand même. L’Angleterre chercha d’ailleurs à ménager les susceptibilités américaines. Sir J. Macdonald racontait à Lord Knutsford, en 1889, que dans le projet du British North America Bill, le terme Kingdom (royaume) était employé, et que, sur les instances de Lord Derby, ministre des affaires étrangères, pour ne pas mécontenter |’ Amérique, on le remplaça par celui de Dominion. Moore raconte que d'innombrables pétitions furent envoyées au Congrès pour protester contre la formation en Amérique d’un organisme politique, qui était en fait un état européen (2). L'appel à la doctrine de Monroe ne pouvait manquer.
Il se produisit au cours d’un débat fort agité de la Chambre des Représentants. On y flétrit l'Angleterre : «lune des plus despotiques dynasties d'Europe », au nom « du grand principe de Self Government ». On l’accusa de chercher « à conquérir le continent tout entier (3) ». La Chambre finalement déclara que la création de ce nouve état était une violation de la doctrine de Monroe (4).
Un auteur américain fait, à cette déclaration, une réponse lumineuse : « Dans une démocratie comme la nôtre, dit-il, une telle situation présente un réel danger, un danger qui provient du fait qu'un courant d'inquiétude se propageant dans le pays, donne toujours l’occasion à des politiciens sans scrupule ou sans compétence, d'exploiter cette émotion à des fins qui ne sont pas conformes à l'intérêt de la nation. On a souvent tenté, au cours de notre histoire, de se servir de la doctrine de Monroe pour satisfaire des intérêts particuliers et non point nationaux. Quand le British North America Bill était en discussion, on essaya d’élever une opposition en prétendant que cet acte n’était pas en
(1) A. B. Harr, op. cit., p. 15.
(2) Moore, Op. cit., I, 581.
(3) Voir New York Herald, cité dans Apams. Powers of ideals in american History, p. 85.
(4) KeenLevysipe, Op. cit., p. 300.
harmonie avec la doctrine. On pourrait difficilement. imaginer un usage plus erroné des principes réels de la doc- North America Bill était en discussion, on essaya d’élever une opposition en prétendant que cet acte n’était pas en harmonie avec la doctrine. On pourrait difficilement imaginer un usage plus erroné des principes réels de la doctrine » (1).
H semble que cet auteur ne comprend pas la doctrine de Monroe, comme la comprenaient ses compatriotes en 1867. Nous verrons comment elle s’est transformée et quel aspect elle présente de nos jours, à l’égard du Canada. Mais certainement les membres de la Chambre des représentants avaient raison d’invoquer la Doctrine pour protester contre un coup sérieux porté au développement de l'impérialisme des États-Unis et à ceux des principes démocratiques en Amérique. La doctrine de Monroe, à cette époque comme au temps où elle fut énoncée, est l’expression de la volonté américaine de dominer, en droit et en fait, le continent américain en général, et le Canada en particulier. Cette intéressante protestation de 1867 est parfaitement conforme à la tradition, et, loin d’être une erreur grossière d’interprétation, est une preuve sérieuse en faveur de la théorie que nous cherchons à démontrer.
Ainsi les États-Unis échouaient et l'annexion du Canada devenait de plus en plus lointaine et hypothétique. Nous croyons que cet échec est dû au fait que l’Amérique de 1867, où triomphait le vieil idéal annexioniste, croyait fermement toujours à la manifeste destinée du Canada et n’arrivait pas à comprendre que celui-ci cherchât à s’y dérober.
Mr. Pollard écrit : « Vivant si largement dans le passé de la Révolution et dans la légende assidument entretenue de la tyrannie anglaise, les Américains avaient quelques difficultés à comprendre que les Canadiens pussent préférer leur lien avec l'Empire britannique à l’absorption par les États- Unis, et ils n'étaient pas préparés à l’évolution constitu-
(1) Leo. S. Rower, cité par Arvarez. La doctrine de Monroe, p. 528.
tionnelle, qui dans la suite devait donner au Canada, membre de l’Empire britannique, une place dans la société internationale bien supérieure à celle d’un État membre des États-Unis, ce qu’il serait devenu s’il avait accepté l’annexion » (1).
Dans les chapitres suivants, nous étudierons cette évolution constitutionnelle et verrons comment l’Amérique, toujours incompréhensive devant le fait national canadien, chercha à la contrarier.
{1} Porrarp, Op. cit., p. 206.