CHAPITRE IV
La période de l’histoire canadienne, dans laquelle nous entrons, fut marquée par de grandes désillusions. Les Canadiens, après avoir fait, en 1867, le grand effort de s’unir — effort qu'avait beaucoup coûté à certains d’entre eux — s’attendaient à voir l’horizon s’éclairer. Ils s’attendaient à voir l’Amérique, une fois le premier mouvement de ressentiment passé, reconnaître leur volonté de demeurer dans le cadre britannique et cesser sa politique impérialiste hostile, pour en amorcer une autre toute de coopération et d'amitié. Ils s’attendaient à voir l’Angleterre les aider efficacement dans leur nouvelle vie autonome, et déclarer nettement à l'Amérique qu'elle protégeait la nation canadienne autonome, comme elle protégeait ses colonies.
Si ces rêves s'étaient réalisés, il est probable que le Canada se fut contenté du statut, assez libéral, qu’on lui avait accordé en 1867, et n'eut pas cherché renforcer son indépendance à devenir une nation absolument libre, afin de pouvoir parler à l’Amérique d’égale à égale. L'Empire, en ce cas, n'eut pas évolué, et l’on s’en serait tenu à la conception centralisatrice dont nous parlions tout à l'heure, et qui était celle de l’homme politique, qui dirigea les affaires canadiennes pendant toute la période dont nous allons nous occuper maintenant (1867-1896), Sir John Macdonald.
Mais, quelques années après la fondation du Dominion, la politique de Sir John n'avait plus de raison d’être, et déjà représentait un idéal usé par les événements. S'il se maintint au pouvoir, ce fut grâce à des artifices parlementaires,
grâce à la force acquise du conservatisme, grâce à sa popularité personnelle « d’homme-drapeau », Après sa mort, quand ses adversaires auront prouvé leur patriotisme sincère, ses disciples ne gardèrent pas le pouvoir bien longtemps, et le Canada reprit fortement la lutte pour l’autonomie, ainsi que nous le verrons au chapitre suivant.
Comment expliquer ce revirement ? Par la désillusion dont nous parlions tout à l’heure. Nous pouvons dire en quelques mots que de 1867 à 1896, le Canada ne rencontra en Amérique que des sentiments hostiles. Il retrouva très rapidement la vieille rivalité politique : les États-Unis n’hésitèrent pas, comme en 1837, comme en 1865, à favoriser des révoltes dans l’Ouest canadien, pour empêcher sa mise en valeur. Quand les questions politiques eurent été résolues, le Canada retrouva, comme en 1854 et en 1864, l’impérialisme économique, tout aussi dangereux que le premier malgré les apparences. Enfin, en 1895, le Canada se trouva devant une nouvelle affirmation solennelle de l’impérialisme dogmatique, sous la forme de la fameuse note Olney, relative aux affaires du Vénézuela, troisième borne de la Doctrine de Monroe. Et pendant tout ce temps, l’Angleterre ne fit presque rien pour le Canada ; elle ne lui accorda qu’une protection timide, elle n’essaya aucunement de mettre en relief la nationalité canadienne et s’attacha à entraver toute action diplomatique, qui eut pu permettre au Canada de faire figure de pays libre aux yeux des États- Unis. (
I. — L’impérialisme politique américain et le Canada de 1867 à 1871
Nous avons vu qu’au lendemain du British North America Act de 1867, l'Amérique avait parlé de violation de la doctrine de Monroe. Il était parfaitement conforme à la Doctrine d’essayer d'empêcher un pays qui venait d'affirmer sa fidélité à une tutelle européenne, de s’agrandir sur le continent américain. Justement le Canada essayait
Pierre Sebilleau. 7
d'imposer son autorité aux territoires de l’Ouest (1) que l'Amérique ne lui avait jamais juridiquement contestés, en totalité du moins. L'Amérique ne pouvait vraiment pas s'opposer à une telle action, au nom du principe juridique qu’elle persistait à voir contenu dans la doctrine. Elle eut recours au moyen habituel, elle favorisa dans les petites communautés de l'Ouest, des mouvements autonomistes.
Ce fut en Manitoba que se produisit le premier incident Au delà du Lac des Bois, le territoire étais britannique de droit, mais affermé et administré par la famc 1se Compagnie de la Baie d'Hudson, dont les traitants et explo ateurs, s'ils n’ont point acquis la gloire d’un Clive, ont je .é au Canada occidental, le rôle qu’avaient joué aux Indes les émissaires de la Compagnie des Indes. Cette forme d’exploitation irritait fort l'Amérique et lui paraissait barbare. En 1866, un groupe de financiers amér.cains avait proposé d'acquérir les droits de la Compagnie, ils s’étaient désistés devant les protestations canadiennes.
En 1868, les Américains de l’Ouest espéraient que l’Angleterre cèderait les territoires de la compagnie en paiement des Alabama claims (2), ausci furent-ils très déçus d'apprendre que le gouvernement du dominion canadien avait acquis les droits de souveraineté de la Compagnie. Ils se réjouirent fort au contraire quand les colons de la seule région de l'Ouest déjà colonisée par les blancs (le Manitoba) se révoltèrent. C’étaient principalement des métis, qui se groupèrent sous le commandement d’un aventurier, Louis Riel, et proclamèrent leur indépendance. C’est ce qu’on appelle la Révolte de la Red River. Une tentative de conci-
(1) Colombie Britannique et territoires compris entre les Montagnes rocheuses et la région des Lacs.
(2) Le 6 mars 1868, la législature du Minnesota adopta une résolution, protestant contre le transfert du Nord Ouest canadien au Dominion, par un ordre en conseil venu de Londres, et rendu sans consultation préalable des colons intéressés ; et une autre proclamant, qu’elle serait très satisfaite de recevoir l'assurance qu’une cession du Nord-Ouest aux États- Unis serait considérée par l'Angleterre comme une affaire très satisfaisante, car elle assurerait à jamais la paix avec les États-Unis.
liation faite par deux Canadiens influents, Donald A. Smith (futur lord Strathcona) et Monseigneur Taché, échouèrent. Des deux côtés on se prépara à la lutte.
Les Américains pensaient qu’une telle révolte pourrait leur fournir un prétexte pour intervenir conformément à la Doctrine Polk de 1845, comme ils l’avaient fait pour le Texas. Il y avait dans le Manitoba un certain nombre de colons américains, parmi lesquels se dessinaït « un fort mouvement en faveur de l'annexion, mouvement entretenu par l'influence des Fenians et l’encouragement des politiciens du Minesota, qui rêvaient d’acquérir tout l’Ouest de l’Amérique Anglaise » (1).
La question devint plus sérieuse quand les révoltés, le 3 octobre 1870,envoyèrent au Président Grant une lettre lui demandant « de prendre les mesures qu’il jugeait adéquates pour leur permettre de jouir de l’existence, de la liberté, de la prospérité, du bonheur, sous un gouvernement de leur choix, ou en union avec un peuple, grâce auquel ils se savaient assurés de pouvoir jouir de ces biens ». Grant eut la sagesse de ne pas répondre, les révoltés allaient trop vite en se donnant à l'Amérique, avant même d’avoir chassé les Anglais de chez eux. Le résultat de cette demande fut que le Canada, inquiet, commença de considérer la simple opération de police qu'il avait à faire, comme une guerre dont son indépendance était l’enjeu. Ses agents en Amérique et dans le territoire révolté le renseignèrent sur les conversations, qui avaient lieu incessamment entre les gens de l'Ouest et le Sénat, qui ne croyait pas que le Canada puisse jamais rétablir l’ordre (2). Un des agents canadiens, un certain W. F. Butler écrivait : « L'élément étranger et l’élément métis, soulevés par les agitateurs américains sont particulièrement acharnés contre le despotisme anglais, comme ils l’appellent. L’expression leur a été enseignée, je pense, par les fenians irlandais, qui arrivent ici des États-
(1) TrorTER, op. cit., p. 290.
(2) Pendant l'hiver 1869-1870, une résolution tendant à l'annexion de l'Ouest Canadien est même introduite au Sénat, sans succès d’ailleurs, par les Sénateurs Ramsay, de Minnesota et Chandler, du Michigan.
Unis dans le but, ils l'ont dit devant moi, de gifler les damnés Saxons ».
Vers la même époque, la frontière canadienne subit une nouvelle violation du côté de l’état américain du Vermont, par un fort parti fenian, qui est d’ailleurs rapidement chassé. Quant aux révoltés de Red River, ils sont écrasés facilement par une petite armée canadienne.
L'Amérique, devant l'échec de ses protégés, recula, elle fit arrêter, juger et emprisonner le chef fenian du Vermont, O’Neil, mais elle donna asile à Louis Riel fugitif, qui n’avait pas perdu sa popularité, et pouvait, peut-être, recommencer, nous verrons qu'il le fera.
Plus à l'Ouest encore, le Colombie Britannique, enserrée entre les États-Unis et l'Alaska, et directement visée par Seward, quand il avait acquis ce dernier pays, a des velléités de se joindre au Dominion canadien et va lui ouvrir ainsi une porte sur le Pacifique. C’est un grave problème pour les États-Unis, quicomprennent, par leur propre expérience, l’avantage politique et économique d’une façade sur le Pacifique.
Seward avait dit : « La Colombie britannique doit être colonisée conformément aux intérêts de ses habitants et à ceux de la société américaine ». Cela revenait à dire que l'intérêt de la Colombie devait la pousser à se jeter dans les bras des États-Unis. Mais ce n’était pas exactement ce que pensaient les habitants.
Ils avaient formé, en 1866, une petite confédération, réunissant sous un même gouvernement, la Colombie proprement dite et l’Ile de Vancouver. Beaucoup de colons, des Canadiens, souhaitaient l’union avec le Canada et la prolongation jusqu’au Pacifique du chemin de fer transcontinental épine dorsale de la nouvelle nation. D’autres, portés à conserver l’autonomie, faisaient trainer les pourparlers en cours avec le gouvernement d'Ottawa. Mais il y avait un certain nombre de colons américains, qui faisaient pour leur pays une vive propagande.
Pendant l'hiver 1869-1870, une forte campagne annexioniste éclata en Colombie, soutenue par deux journaux de
Victoria. Cependant le Sénat, sur la proposition du Sénateur Corbett, donnait instruction au Secrétaire d'Etat « de s’enquérir des possibilités existantes de cession de la Colombie aux États-Unis » (1).
Cette propagande fit tomber les hésitations et le 30 juillet 1871, la Colombie entrait au nombre des provinces du Dominion Canadien.
Rappelons en passant que c’est vers la même époque (1871) qu'une sentence arbitrale, rendue par l'Empereur d’Allemagne, attribua aux États-Unis quelques petites îles de la côte Pacifique, les Iles San Juan, qu'ils disputaient au Canada depuis le traité de l’Oregon (1846).
Pendant ce temps se poursuivaient les fameuses négociations relatives aux Alabama claims. L’Angleterre et l’Amérique semblaient disposées à régler tous leurs comptes. L'Amérique avait lancé dans la discussion la question des pêcheries ; la dénonciation du traité de 1854 avait en effet automatiquement remis én vigueur le régime de 1818, et l'Angleterre, pour complaire au Canada, avait demandé des indemnités pour les victimes des raids Fenians. Elle avait même fait mieux, elle avait appointé, au nombre des six délégués qu’elle avait envoyés à Washington, Sir John Macdonald lui-même. Nous verrons dans quelle situation difficile se trouva, pendant toute la durée des négociations, le malheureux Sir John. *
Nous devons auparavant étudier l'attitude de l’Amérique ; elle comprenait parfaitement que l'Angleterre ne pourrait jamais payer en argent la note considérable qu’elle lui demandait, et elle déclarait qu’elle serait satisfaite, si l'Angleterre lui cédait, en paiement, ses possessions d’Amérique, tout simplement.
Nous avions déjà signalé cette manœuvre au chapitre précédent. Elle avait été rendue populaire par une campagne de pamphlets, menée par John Young en 1869, campagne dont Sir John Macdonald avait été averti par une lettre privée de deux Canadiens établis à New York, Hugh Allan et C. J. Brydges.
(4) « British Colonist », du 9 février 1870, cité par KEENLYSIDE.
Un fort parti dans le gouvernement américain s’était emparé de cette idée et cherchait à en faire une base de négociations, voire un cas :s bell.
Le sénateur Summer, toujours président de la commission Sénatoriale des Affaires Etrangères, déclara le 13 avril 1869 « Les troubles fénians ont été causés par la présence du drapeau anglais au Canada. Par conséquent le retrait de ce drapeau doit être la condition ou le préliminaire obligatoire du règlement de comptes que l’on nous propose aujourd’hui. Pour que le règlement soit vraiment complet et parfait, il faudrait même que l’Angleterre abandonnât toutes ses possessions continentales et insulaires dans cet hémisphère ».
En Angleterre, Carlyle fut indigné de ce discours et dit du Sénateur Summer : « C’est la nullité la plus complète que je connaisse, et dans cet esprit nul, iln”y a que du vent et de la vanité » (1).
Mais au Sénat, le Sénateur Chandler renchérissait : « Si la Grande Bretagne veut causer avec nous dans un esprit amical, reconnaître ses torts et nous céder tous ses intérêts au Canada, en règlement de nos comptes, nous aurons avec elle une paix perpétuelle, mais si elle ne le fait pas, nous conquérerons la paix. Nous ne pouvons admettre d’avoir une base ennemie si près de nous. C’est une nécessité nationale pour nous d’acquérir les possessions britanniques ».
Le Secrétaire d'État américain Fish s’est emparé de cette idée, il en fait état dans le rapport qu'il adresse au président Grant en juillet 1870 : «Les États-Unis, écrit-il, occupent par la force des choses une situation prédominante sur ce continent ; cette situation, ils ne peuvent et ne doivent l’abdiquer. Elle leur donne droit à parler les premuiers, et leur impose des devoir de droit et d'honneur à l’égard des questions américaines, que ces questions affectent des colonies déjà émancipées ou des colonies encore sujettes d’une puissance européenne » (2). Voilà un
(1) Porrarp, Op. cit., p. 206 ets.
(2) Wumearow, 6e English Edition by A. Berriedale Keith. Londres Stevens, 1929,
texte très intéressant. La doctrine de Monroe évolue lentement, et se dirige nettement vers la théorie qui sera celle de Roosevelt et que nous retrouverons plus tard, la théorie du « Gros Baton » (Big stick). Monroe condamnait la colonisation Européenne en Amérique et promettait aux coloniaux la liberté américaine ; Polk allant plus loin approuvait, au nom de son pays, tous les mouvements anti-européens des colonies et se déclarait prêt à les aider. Maintenant Fish déclare que tout ce qui se passe en Amérique, aussi bien dans les pays libres que dans les colonies, intéressent les États-Unis au premier chef et qu’ils doivent être les premiers à donner leur avis. De là à dire, comme le fit Olney en 1895, que les États-Unis sont le défenseur obligatoire de tous les peuples américains, et comme le fit Roosevelt, que les États-Unis peuvent intervenir dans les affaires des états américains pour rétablir l’ordre, et qu’ils sont seuls qualifiés pour le faire, il n’y a qu’un pas. Nous pouvons dire que cette petite phrase de Fish peut être considérée elle aussi comme une borne milliaire de la Doctrine, et que, cette fois encore, elle fut prononcée à l’occasion de difficultés avec l'Angleterre, pour justifier une tentative d’annexion du Canada.
En janvier 1871, Summer remit à Fish un memorandum, l’invitant à demander nettement le Canada à l’Angleterre. Fish en dit un mot, discrètement, au chef de la délégation britannique, Lord Grey, celui-ci sèchement, se contenta de lui répondre qu’il n’avait aucune instruction sur ce point (1)
Donc l’Angleterre n’était point disposée à abandonner le Canada en paiement de ses dettes. Néanmoins elle n’avait aucune envie de dépenser beaucoup d'argent pour sa défense. Depuis 1868, Gladstone, dont nous nous rappelons les idées « Little England », était au pouvoir et manifestait un amour de la concession dont on se moquait. C'était le temps où une comédie satirique représentait une ambassade de Chine qui venait réclamer l’Ecosse à Gladstone : Celui-ci était fort embarrassé et ne voyait que trois solutions :
(4) Morcev, Life of Gladstone, I, p. 401.
accepter immédiatement ou accepter après réflexion ou désigner un arbitre (1).
A Washington, la délégation anglaise tint bon sur la question de l’indemnité, et, pour amadouer l’Amérique, céda sur celles des raids fenians et sur celle des pêcheries. Or c’étaient les deux questions qui intéressaient le plus le Canada, le malheureux Sir John Macdonald se trouva dans une situation difficile, il se débattit en vain contre les Anglais et les Américains, donna à tous une haute opinion de sa valeur personnelle, mais ne put saisir l'occasion de parler fermement, devant des plénipotentiaires américains, au nom de la nation canadienne. Sur ce point, les Anglais, avec une rare étroitesse de vue, l’'empéchèrent sans cesse de faire valoir l’existence d’un état canadien, en lui rappelant qu'il était délégué anglais, et bientôt, il ne fut plus que le premier ministre d’une colonie dont la mère patrie sacrifiait les intérêts pour sauver les siens propres.
Le traité fut signé en mai 1871 ; on sait quelle importance il a dans l’histoire de l’arbitrage, on sait au moins quel coup il portait au Canada. Aucune indemnité ne fut versée aux victimes des Fenians et les États-Unis reçurent le droit de pêcher dans les eaux territoriales et de sécher le poisson à terre, d’ailleurs moyennant une compensation (entrée libre du poisson et des huiles de poisson canadiennes en Amérique) et paiement d’une indemnité de 5.500.000 dollars, que le président Hayes eut bientôt de la peine à faire ordonnancer par le Congrès en 1877 (2).
Le Canada se montra très mécontent, Macdonald eut quelque difficulté à obtenir des Chambres canadiennes la ratification du traité. Il prononça un discours pathétique et, dénonçant l’hostilité américaine, demanda aux députés de voter la ratification « pour l’amour de la paix, pour l’amour du grand Empire dont nous faisons partie ». Les clauses relatives aux pêcheries ne devaient pas, nous le verrons,
(1) Maurois, Vie de Disraëli, p. 252.
(2) Moorr, Digest of American Treaties, p. 753.
subsister bien longtemps, mais il résulta un fort ressentiment contre l'Angleterre, que les Canadiens accusèrent de les sacrifier à ses intérêts.
Disons en passant que le Canada reçut pourtant vers cette époque de l’Angleterre une preuve de confiance — quelques uns disent que c'était au contraire une preuve de défiance et une mesure de prudence anglaise — les troupes britanniques quittent le Canada (sauf les arsenaux d’'Halifax et d'Esquimalt) en 1871, et une petite armée canadienne fut organisée.
En 1872, avec le retour de Disraeli au pouvoir, la vie impériale recommença de s'organiser. Ce fut lui qui, en 1879, autorisa le Canada à envoyer à Londres une sorte d'agent diplomatique, le haut Commissaire.
Aïnsile Canada se rendait compte que sa fédération ne l’avait pas rendu plus respectable aux yeux des Américains. Il avait retrouvé, à plusieurs reprises, au cours des quatre années que nous avons étudiées, leur vieil impérialisme menaçant. Nous allons voir maintenant comment cet impérialisme de 1871 à 1890 prit une forme différente mais aussi dangereuse, une forme économique.
IL. — L’impérialisme économique américain et le Canada 1871-1890.
Cette époque en Amérique est une époque de trouble, la fameuse « frontière », cette ligne idéale qui partageait à l'Ouest les pays colonisés du « no man'’s land », disparaît lentement, en 1890, elle est déclarée close. La population américaine est à ce moment comme une masse d’eau qui pénètre brutalement dans une vallée et se trouve tout à coup devant le mur d’un barrage, d’inévitables remous se produisent avant que le niveau ne se stabilise. Ce fut aussi une période très troublée à cause d’un autre facteur : l’argent circule très rapidement et la spéculation devient effrénée. C’est le temps où s’édifient les fabuleuses fortunes américaines : Rockfeller spécule sur les chemins de fer. « En 1877
le « Commodore » Vanderbilt meurt en laissant 105 millions de dollars et huit ans plus tard, à la mort de son fils, l’héritage est passé à 200 mill is » (1). Une nouvelle forme de spéculation apparaît : la spéculation politique, les agissements de Gould qui achètait les sénateurs, l’élection de Hayes contre Tilden en 1877, en sor les plus retentissantes manifestations.
Or certains financiers vont chercher à spéculer au Canada, à la plus grande indignation des Canadiens. Ceux-ci depuis la déconvenue qui suivit, pour eux, l’établissement de la fédération, sont extrêmement nerveux et les hommes politiques exploitent cette nervosité, en dénonçant sans cesse le danger américain à des fins électorales. Ces deux facteurs vont produire, dans les deux pays, des conséquences graves ; ce sera en Amérique un renforcement de La doctrine de Monroe et de l'hostilité envers le Canada, au Canada un affaiblissement de la théorie de l’empire centralisé.
La première question que nous rencontrons est celle des chemins de fer. Les élections de 1872 avaient été un succès pour le gouvernement conservateur de MacDonald ; désirant renforcer l’unité canadienne, il décida d’activer les travaux des chemins de fer et chercha des entreprises capables de mener les travaux à bien. Deux compagnies entrèrent en concurrence : l’une, la compagnie Allan, de Montréal, était commanditée par des financiers américains (Jay Cooke. General Lewis Cass. W. G. Fargo), l’autre était canadienne et anglaise, c’était la compagnie Macpherson de Toronto. Les ministres canadiens, de bonne foi, semble-t-il, accordèrent, en 1872, la concession au groupe Allan (2).
En 1873, une formidable campagne d’opinion fut lancée par le parti libéral. Les ministres canadiens furent accusés d’avoir placé le pays sous la dictature des Yankees et d’imiter leurs mœurs olitiques. Un scandale éclata et on découvrit que le parti conservateur avait emprunté, en 1872, pour sa propagande électorale, des fonds importants
(1) Anaus, L'aventure américaine, p. 333.
(2) Wirrke, Op. eit., 211 et s.
à un financier de Chicago : Georges W. Mc Mullen. Il n’en fallut pas plus pour faire tomber le ministèré Macdonald, le 5 novembre 1873, et un ministre libéral fut formé par Mackenzie. -
Celui-ci ne devait pas avoir plus de chance que Macdonald et tomba ui aussi sous l’accusation de faiblesse devant l'Amérique. Il commença par essayer de négocier un nouveau traité de réciprocité. Deux envoyés britanniques se rendirent à Washington — l’un d’eux était un canadien, George Brown — mais le Congrès refusa le projet (1874).
En 1871, Mackensie comprit qu'il fallait activer fortement la politique des chemins de fer et surtout relier au plus vite la Colombie britannique aux provinces de l'Est. Un mouvement autonomiste — ou américain — avait éclaté en effet en Colombie, et le gouverneur du Canada, Lord Dufferin, dut, se rendre sur les lieux : le chemin de fer ne fut d’ailleurs terminé qu’en 1885.
Mais les élections approchaïent et les conservateurs se présentaient avec un programme sensationnel, qu’ils intitulaient « Politique nationale ». Ils démontraient que le protectionisme avait, depuis la guerre civile, considérablement accru la puissance de l’Amérique, et que maintenant les Américains menaçaient le Canada, espérant le forcer à accepter l’annexion, en refusant systématiquement de conclure un traité de réciprocité. C'était certainement le raisonnement qu’avaient fait les sénateurs en 1874, de même qu’en 1864, lors de l’abrogation du traité Elgin. Contre ce danger, les conservateurs canadiens promettaient d’avoir une attitude ferme et de s'appuyer solidement sur la puissance anglaise. Ils triomphèrent aux élections.
A partir de cette date, dit M. Dunning « la politique arnéricaine sera déterminée par le souci de s’affranchir de la dépendance économique envers la Grande Bretagne, et la politique canadienne par celui de s’affranchir de la dépendance économique envers l'Amérique » (1).
L'Amérique comprenant qu’elle avait fait un pas de clere,
(1) Dunnixc, Op. cit., p. 275.
en repoussant les avances de Mackenzie, changea brutalement ses batteries, et essaya de proposer au Canada une union douanière. Le mouvement en Amérique était appuyé par de hautes autorités politiques et financières, comme les sénateurs Stephen. A. Douglas, M. Greeley, et même le vieux Seward.Un bill fut introduit dans ce sens à la chambre des représentants par le député Buttersworth, de l'Ohio.
Au Canada, les avis étaient partagés, les industriels étaient tous favorables au traité, certains même, prétend Goldwin Smith, étaient partisans de l’annexion. Mais le reste de la population lui était franchement hostile, détestait l'Amérique et craignait pour son indépendance.
Les négociations traînèrent quelque temps et, quand, en 1891, une mission fut envoyée à Washington, il était trop tard. Le gouvernement républicain du président Harrison avait établi un tarif extrêmement élevé — tarif Mac Kinley, destiné à fortifier encore l'Amérique, en ruinant si possible le Canada. Le retour à la politique protectionniste avait été provoqué, prétendent certains auteurs, par l’attitude de l’Empire Britannique. L'Australie venait de prendre des mesures économiques manifestement dirigées contre les États- Unis et « les discussions animées qui avaient lieu alors, à propos du mouvement de fédération impériale, semblèrent un défi aux yeux des citoyens américains, d’esprit naturellement belliqueux » (1). Les États-Unis accusèrent l’Angleterre de faire, contre eux, une politique d’ « impérialisme hostile ». Ils allèrent même plus loin, ils renvoyèrent purement et simplement le ministre d'Angleterre, Sir L. $. Sackville West, dont l’attitude d’ailleurs extrêmement criticable, leur avait déplu.
Naturellement, le peuple canadien profita de l’occasion pour dénoncer l’impérialisme américain, et les hommes d’affaires, naguère partisans de l'Amérique, lui en voulurent de les avoir ainsi reniés. Quand en 1891, les Canadiens votèrent en masse pour Madonald, ils votèrent pour l’Empire Britannique, contre les États-Unis.
(1) Duxxixe, p. 295.
Toutes ces questions étaient fort importantes, mais elles n’eurent pas le retentissement qu'atteignit l’affaire des pécheries, ou plutôt les affaires de pêcheries, car nous en trouvons deux, l’une du côté atlantique : la vieille affaire de la pêche à la morue, l’autre du côté pacifique, celle de la pêche — on devrait dire de la chasse — aux phoques. Elles furent toutes deux assez graves pour menacer la paix entre l’Empire britannique et les États-Unis, et se prolongèrent bien au-delà de la période que nous étudions.
En 1878, des incidents graves s'étaient produits à Terre- Neuve où des pêcheurs américains furent malmenés, sous prétexte que leurs engins trop puissants ruinaient les pêcheries et qu’ils travaillaient le dimanche. Cette question fut réglée rapidement, le gouvernement de Terre-Neuve paya une indemnité, mais proclama son droit absolu de réglementer les pêcheries et maintint sa prétention de considérer plusieurs baies de la côte de Terre-Neuve comme faisant partie des eaux territoriales britanniques (Théorie des King's Chambers). Le gouvernement canadien proclama le même droit, et les États-Unis le leur denièrent. La question ne devait être tranchée qu’en 1910, par le fameux jugement de la cour de la Haye, que nous étudierons au chapitre suivant.
Par ailleurs, le 1er juillet 1885, le traité de 1871 relatif aux pêcheries vint à expirer, on ne le renouvela pas, et on revint de plein droit à la Convention de 1818. Les Canadiens firent du zèle et saisirent ou arrêtèrent, en 1806-87, plus de deux mille vaisseaux américains. Le Congrès décida des mesures de rétorsion et autorisa le président à exclure des eaux et ports américains tous les vaisseaux du Dominion. Le président Cleveland, démocrate, préféra entrer en négociations avec l'Angleterre ; un traité, le Traité de Chamberlain- Bayard fut conclu, mais le Sénat américain, pour nuire au président Cleveland à la veille des élections, refusa de le ratifier. Un modus vivendi temporaire fut signé, il dura d’ailleurs jusqu’en janvier 1924 : il autorisait les pécheurs américains à se ravitailler, à carêner même dans les ports canadiens, à pêcher dans certaines eaux territoriales déter-
minées, mais, sur la plus grande portion des côtes canadiennes, ils devaient s’abstenir de paraître.
Le gouvernement républicain de Harrison avec James G. Blaine, au secrétariat d'état, était très anti-anglais. T1 trouva une occasion magnifique de nuire à ses ennemis dans la fameuse affaire des [es Prybilof. Nous rappellerons rapidement cette affaire bien connue (1). Les mers qui entourent l'Alaska sont riches en phoques, que l’on chasse pour leurs fourrures. Quand l’Amérique eût acheté l'Alaska, elle interdit aux étrangers, naturellement, la chasse des phoques dans les eaux territoriales, elle donna de ces eaux une définition un peu trop large et peu conforme au droit international, sans doute pour répondre à la théorie anglaise des King's Chambers que le Gouverneur de Terre-Neuve venait, comme nous l’avons vu à l'instant, de proclamer à nouveau. Et en 1886, un garde pêche américain saisissait trois navires canadiens qui se trouvaient à l’intérieur de la zone interdite, mais à 65 miles de la terre la plus rapprochée l'Ile Saint-Georges (groupe des Iles Prybilof). L’Angleterre protesta vigoureusement et les équipages, qui avaient été emprisonnés furent relâchés. En 1887, 8 vaisseaux furent encore saisis.
On négocia. En 1887, les gouvernements français, allemand, anglais, japonais, russe, suédois et norvégien s’entendirent avec les États-Unis pour déclarer la nécessité de protéger les phoques, en dehors des eaux territoriales. Mais le gouvernement canadien refusa de s’associer à la déclaration, et le gouvernement américain jugea son attitude « inhumaine pour les phoques » (2).
Les Canadiens ne manquèrent pas d’accuser le gouvernement anglais de les trahir (3), mais ils furent plus furieux encore quand en 1889, neuf de leurs navires furent saisis par les Américains. Le Congrès discuta un Bill, qui proclamait
(1) Gioez, Droit international public de la Mer, 17e partie, Liv. VI, Chapitre III, I, p. 456.
(2) Voir déclaration de M. Phelps, ambassadeur d'Amérique à Londres, ; dans FarconeR, op. cit., p. 98.
(3) Evwarr, Kingdom Papers, p. 89.
véritablement la « doctrine de la mare clausum à propos d’une mer plus large que la Méditerranée, et dont l'entrée a 450 miles de large ». Le Sénat atténua heureusement le texte. Cependant, Blaine discutait avec Lor:! Salisbury, et cherchait un argument juridique pour appuyer sa querelle. Il renonça à la théorie de la mare clausum, évidemment insoutenable, et accusa les pêcheurs canadiens de piraterie. Salhsbury répondit fort logiquement que M. Blaine était en train de créer une théorie de droit international bien originale, car vraiment ces phoques n’appartenaient à personne, étaient des produits de la nature, et que le fait de les poursuivre un peu énergiquement en haute mer, ne pouvait réellement pas être qualifié de piraterie. Puis, il suggéra un arbitrage, l'Amérique accepta et en 1892 un compromis fut signé dans ce sens. Sept arbitres furent appointés, deux anglais, deux américains, un français, un italien et un suédois. L’Angleterre, et son geste fut très apprécié au Canada, choisit comme arbitre un canadien : Sir John Thompson, ministre de la justice, à qui fut adjoint Sir Charles Tupper, ancien ministre de la marine et des pêcheries du Canada.
Les arbitres réunis à Paris sous la présidence du Baron de Courcel, donnèrent raison à l'Angleterre, proclamèrent à nouveau la liberté de la mer et la règle des trois miles, mais ils établirent des règles de pêche qu’ils recommandèrent aux États dont les nationaux pêchaient le phoque, d’adopter. Comme l’Amérique avait été déclarée dans son tort, elle dut payer aux pêcheurs dont les navires avaient été saisis une indemnité de 425.000 Dollars.
Telles sont les difficultés, dont l’ensemble forme une véritable guerre économique, qui s’élèvèrent entre le Canada et l'Amérique de 1871 à 1890. Elles ne conduisirent certes pas à la guerre, mais furent grosses de conséquences, nous le verrons tout à l'heure.
III. — L’affaire du Venezuela et le nouvelle doctrine de Monroe.
En 1890, Macdonald sentit le besoin de faire solennellement approuver sa politique par le peuple canadien. Les élections de 1887 lui avaient été favorables, certes, mais il souhaitait de se rendre compte jusqu’à quel point le Canada entendait résister à la pression américaine. Il faut dire que d’alarmants symptômes s'étaient produits dans les années précécentes : en 1885, Louis Riel avait fomenté de nouveaux troubles dans le Saskatchewan, il avait été battu, pris et pendu, mais les provinces de l’Ouest restaient nerveuses. En 1888, le 1.7 décembre, Sir Charles Trupper écrivait à Macdonald pour lui faire part de ses inquiétudes. Il flétrissait d’abord l’insolence de l’américain Sherman, qui proposait d’acheter le Canada, et ajoutait : « Je ne peux chasser l’idée que la question de l’annexion aux États-Unis menace de devenir promptement d'actualité, et je ne serais pas grandement étonné de voir l’opposition ici faire cause commune avec les États-Unis ».
Macdonal fit appel au peuple, il accusa presque ses adversaires libéraux de trahison, les traitant de Yankees, et leur reprochant de vouloir hâter l’annexion par leurs projets de Zollverein. Le peuple canadien fut secoué d’un grand frisson patriotique, déclanché bien à temps par les conservateurs, il fut appelé à plébisciter « le vieil homme, le vieux drapeau, et la vieille politique ». Il eut à choisir, au milieu de la plus grande solennité entre l’Angleterre et les États-Unis, il choisit l’Angleterre et cette élection fut un triomphe pour le vieux Macdonald. Il ne devait pas en jouir longtemps, il mourut en effet le 6 juin 1891.
Avec lui mourait en fait la première conception de l'Empire, les chefs conservateurs qui lui succédèrent, ne surent retrouver son prestige personnel. Le système de 1867 se révélait de plus en plus incapable de faire respecter le Canada par l'Amérique.
Cependant le triomphe de Macdonald impressionna vivement les États-Unis ; en 1892 les républicains ne purent se maintenir au pouvoir et Cleveland fut réélu, i-s’empressa de modifier le tarif prohibitif Mac Kinley, et se garda de s’indigner lorsque en 1893, le gouvernement anglais, au nom du Canada, passa un traité de commerce très important avec la France : Sir Charles Tupper, étant à Paris le principal négociateur britannique, Lord Dufferin, l’ambassadeur, s’étant contenté de signer après lui. Notons d’ailleurs que dans les mêmes conditions avait été signé en 1884 un traité règlementant les rapports commerciaux de l’Espagne et du Canada. Sir Ch. Tupper avait été aussi premier plénipotentiaire, mais le Foreign Office avait expressément ordonné à son ambassadeur à Madrid, qui n’avait pas participé aux négociations, de signer.
Le traité de 1893 était beaucoup plus important, et suscita un grand enthousiasme parmi les Canadiens français, qui voyaient leur pays traiter presque directement avec leur vieille mère patrie.
Mais, presqu’en même temps, l’Angleterre, par le canal du ministre des colonies, Lord Ripon, refusait au Canada le droit d’entrer en négociation directe avec les États-Unis sur la question douanière. La proposition fut faiblement soutenue par le Premier conservateur, Sir John Abbot, et les libéraux, de qui émanaient le projet (David Mills), furent une fois de plus encouragés à juger que l'Angleterre ne les soutenait pas, chaque fois qu’un litige épineux surgissait avec l'Amérique.
Mais, en 1895, ils ne croyaient pas leur triomphe si proche, il fallut en effet un évènement grave, qui secoua tout le continent américain, pour détruire l’équilibre pohtique au Canada et les faire parvenir au pouvoir.
Cet évènement, c’est l’affaire du Vénézuela, qui opposa l'Angleterre et les États-Unis, et donna à ceux-ci l’occasion de préciser et de développer encore la doctrine de Monroe. Ici encore comme en 1844, et par une étrange ironie du sort, ce fut un gouvernement démocrate, n'ayant aucun désir d’annexer le Canada, qui dût, pour complaire à l’o-
Pierre Sebilleau. 3 8
pinion, exprimer solennellement la doctrine impérialiste des Républicains.
En 1895, un tout petit incident éclata entre Angleterre et le Venezuela, au sujet du tracé de la frontière séparant ce pays de la Guyane Anglaise. Les États-Unis intervinrent et prirent tellement bien la défense du Venezuela, qu'ils se mirent littéralement à sa place, et qu’une discussion très violente s’engagea entre eux et la Grande-Bretagne.
La note que le Secrétaire d’État, Olney, adressa à Lord Salisbury et le Message du Président Cleveland au Congrès, du 17 décembre 1895, sont considérés comme une des bornes les pius importantes de l’évolution de la Doctrine de Monroe.
La note Olney était particulièrement significative. C'était en fait un élargissement du message Polk et de Ia note Fish que nous avons déjà étudiés. Elle déclarait que le devoir et l’intérêt de l Amérique, ouvertement proclamés par la Doctrine, l’obligeaient à intervenir dans toutes les difficultés surgissant entre un état Européen et un état américain, et que son devoir et son intérêt l’obligeait aussi à prendre le parti de l’état américain en question, de peur que l’état européen — toujours à l’affut d’une colonie nouvelle — n’occupe militairement une portion du territoire de l'État Américain. Ceci était certainement contraire à la doctrine de Monroe primitive ; on voit jusqu’à quel point, Olney s’avançait au delà de la vieille ligne politique ; on comprend par cet exemple du Venezuela, quelle étendue considérable avait prise la doctrine.
Olney donnait une excellente raison de cette intervention. Il proclamait. que les États-Unis ont sur le continent américain une prépondérance de fait, qui leur donne une sorte de suzeraineté de droit, et leur crée des obligations à le défendre. Nous disons bien le continent amérieain tout entier, et y compris le Canada : voici en effet comment parle Olney : «la doctrine de Monroe veut qu'il n'y ait aucune intrusion d’aucune puissance européenne dans: les affaires d’aucun état américain du Nord ou du Sud », elle signifie « que toute union politique permanente entre un
état américain et un état européen est artificielle et dangereuse » ; proclame « que les États-Unis sont pratiquement souverains du continent américain et que leur volonté a force de loi, pour tous les pays compris dans son domaine d'application ».
C'était évidemment un langage nouveau que celui d'Olney, proclamant la légalité et surtout l’existence de l'empire des États-Unis, sur la totalité du continent américain. C’est un tournant important de la doctrine de Monroe. L'Amérique a compris que le Canada ne veut pas se Joindre à elle — et M. Dunning déclare, à juste titre, que la série d'incidents répétés, qui se sont produits avant 1895 entre les deux pays, a contribué à renforcer et à modifier la Doctrine. L'Amérique s’emparera donc du Canada, puisqu'on ne veut pas le lui céder, et c’est pourquoi elle proclame son « dominium » de droit sur le continent tout entier.
Par la force des choses, le Canada est terre américaine, et, qu'il le veuille ou non, il sera compris dans la zone d’application de la Doctrine de Monroe, au titre d'état américain. La doctrine est au-dessus de lui, c’est un fait, comme son existence sur le sol américain, et il ne peut l’atteindre ni la modifier.
Aucune théorie n’était plus propre à mécontenter les Canadiens et nous allons voir comnent ils réagirent.
Lord Salisbury protesta énergiqiement et, en termes précis, déclara solennellement que la Grande-Bretagne se refusait à admettre cette fois encore la doctrine de Monroe, et qu’elle ne l’admettrait jamais.
Le ton de la discussion s’aigrit, mais le 31 décembre 1895, Jamerson effectuait son fameux raid au Trensvaal. L’Angleterre céda sur la question du Venezuela, et le 15 février 1898, le cuirassé « Maine », sautant en rade de la Havane, canalisa vers Cuba lPexcès de Jingoïsme des américains (1).
Mais les Canadiens avaient été très émus et avaient for-
(1) Jens, Studies in colonial nationalism. p. 6.
tement craint, en décembre 1895, une guerre avec les États- Unis. Ils avaient même fait quelques préparatifs. On parlait couramment à New- York des trois « C » de l’impérialisme américain « Colombie-Cuba-Canada ». Et Théodore Roosevelt dans un article intitulé « On the Monroe Doctrine » (1) écrivait : « Tout vrai patriote tout vrai homme d’état, doit prévoir le jour où aucune puissance Européenne ne possédera plus un pied du sol américain. C’est assurément l'intérêt de la civilisation, que les états actuels d’Amérique se développent chacun dans sa propre voie, s’il est souhaitable que plusieurs d’entre eux reçoivent des immigrants européens, il est souhaitable aussi qu'aucun d’entre eux ne soit placé sous le contrôle européen ».
Devant de telles déclarations, on peut penser que le Canada s’inquiéta avec raison, selon sa réaction habituelle dans ce cas, réaction due, pensons-nous, aux courants contradictoires créés par la dualité des races, un grand trouble se produisit dans tout le pays. L’attitude américaine déconcerta complètement la population. Quel besoin était-1l maintenant d’affirmer l'indépendance de la nation canadienne aux yeux des Américains, puisque ceux-ci ne reconnaissaient plus à aucun état américain l'indépendance absolue et qu'ils les soumettaient tous à la doctrine de Monroe ? À quoi avait servie la protection anglaise, qui avait d’ailleurs été si peu effective au cours de ces vingt années du gouvernement Macdonald ?
Certains Canadiens estimèrent que, puisqu'il fallait se résigner à subir la suzeraineté américaine, il valait mieux accepter le fait accompli et se séparer de l’Angléterre ; nous allons assister à l’éclosion d’un fort parti autonomiste.
Mais la majorité, conservateurs, disciples de Macdonald, estimaient qu'ils fallaient continuer la politique suivie auparavant. En face du danger américain, il fallait chercher à affirmer l’existence de la nation canadienne, de la force canadienne, sans quitter l'appui anglais. Telle était aussi l'opinion des libéraux, que leur chef, Sir Wilfrid Laurier, le
(2) The bachelor of aris, mars 1896.
plus grand homme d'état canadien avec Macdonald, profitant habilement du trouble causé par la note Olney, mena à la victoire électorale. R
Nous verrons au chapitre suivant comment 1il dut se comporter pour maintenir cette politique qu'il croyait la meilleure, et évoluer entre l’Angleterre, qui une fois encore, trahit les intérêts canadiens et l'Amérique, qui prenait agitation autonomiste pour un prémice de l’annexion ; comment enfin, dans la grande commotion de 1914, ses successeurs firent du Canada une sorte de représentant de Empire Britannique sur le continent dominé par la Doctrine de Monroe.