I. — L'affaire des frontières de l’Alaska
Sir Wilfrid Laurier était le type même du canadien français, très brillant, plein d’idées et d'enthousiasme, qui se laissait parfois aller au découragement. Véritable whig, il prenait pour modèles les libéraux anglais, mais il se trouvait évidemment, de par son origine, plus libre devant la tradition anglaise que ne l'était Sir John Macdonald. Il professait vis-à-vis des États-Unis les sentiments des Canadiens français, il avait, pour des raisons politiques, pris une attitude amicale envers les Américains, mais il détestait leurs méthodes et savait le dédain qu'ils professaient pour sa race.
Il était nationaliste canadien, et plus séparatiste que Macdonald, mais ce séparatisme n’allait pas bien loin, et, pour lui, comme pour ses collègues, le lien impérial était le corollaire naturel du nationalisme canadien, l’unique moyen de résister aux États-Unis.
En 1894, il disait à Québec, lors de l'inauguration du monument élevé à Montcalm et à Wolfe : « Je suis d’origine française, je suis un descendant de cette grande nation qui, comme l’a noté un penseur, a provoqué l'enthousiasme, l'admiration, la haine, l’envie, la pitié, mais jamais l’indifférence, parce qu’elle a toujours été grande, même dans
ses fautes. J'avoue que je suis d'origine française, mais si Je reconnais ce fait, je reconnais aussi la position dans laquelle ma race a été placée par la bataille qui eut lieu dans la plaine d'Abraham, et qui-est commémorée par ce monument élevé par vous à la mémoire de deux généraux, qui perdirent ici la vie. Il ÿ en a parmi nous qui oubliant cet état de chose, affectent de croire qu’une petite république ou monarchie française pourrait être établie sur les rives du Saint-Laurent. Je ne puis accepter cette idée, parce que ceux qui parlent ainsi parlent comme des esclaves, qui voudraient briser leurs chaînes, s'ils l’osaient, mais qui ne le font pas, parce qu’ils sont des poltrons. Pour ma part, je me :crois un homme libre, et voilà pourquoi je suis partisan du régime actuel ».
Nous pouvons encore nous faire une opinion des idées de Laurier, par les discours qu’il prononça au cours de la conférence impériale de 1897, réunie à Londres à l’occasion du-Jubilé de diamant de la reine Victoria. Tous les premiers ministres des Dominions et des colonies, furent invités à Londres et, parmieux, Laurier eut un succès personnel considérable. Au milieu du plus grand enthousiasme, il déclara que le Canada avait atteint le statut de nation, mais qu'il restait une nation anglaise. Son discours fut très impérialiste «et il accepta sans discussion le projet de réunion impériale tous les cinq ans.
On avait beaucoup espéré que l’arrivée de Laurier au pouvoir allait améliorer les relations entre le Canada et les États-Unis, où d’ailleurs les Républicains avaient, avec Mac Kinley, repris le pouvoir en 1896. Il n’en parut rien d’abord. Laurier continua la politique de méfiance de Macdonald il y ajouta même des mesures de représailles. Le gouvernement Mac Kinley avait établi, par le Dingley Act, un tarif douanier extrêmement élevé, le plus élevé qui eut été promulgué depuis la guerre de Sécession. Laurier riposta en établissant un tarif douanier prohibitif pour les marchandises américaines — le double des tarifs préférentiels accordés aux pays britanniques.
En 1897, l'Angleterre tenta de conclure un traité d’ar-
bitrage avec les États-Unis, le 5 mai, le Sénat le refusa, le quorum des 2/3 n'étant pas atteint (43 contre 36). Beaucoup de sénateurs eurent peur que la validité de la doctrine de Monroe puisse être un jour soumise à un tribunal arbitral. Le Canada y vit une preuve d’hostilité de la part des États-Unis.
Cependant en 1898, il voyait l’impérialisme américain se manifester dans la guerre contre l'Espagne, pour la possession de Cuba, et il regretta que la sympathie, montrée par l'Angleterre envers les États-Unis pendant cette guerre, prenne l’aspect d’une approbation donnée à cet impérialisme.
Une occasion s’offrit à cette époque, pour le Canada, de prouver à l’Angleterre sa fidélité : ce fut la guerre du Transvaal qui commença en octobre 1899. Quelle allait être l’attitude du Dominion, la guerre évidemment n’engageait pas le salut de la mère patrie, ce n’était qu'une guerre purement impérialiste. Le Canada pouvait parfaitement s'abstenir, c’est ce qu’il commença par faire. Mais. bientôt les affaires de l’armée anglaise tournèrent mal et certains ultras patriotes canadiens partirent se battre en Afrique du Sud. Une violente campagne d'opinion s’engagea.
La plupart des Canadiens pensaient, et c'était sans doute l'opinion de Laurier, que l’on devait autoriser les gens qui le voulaient, à se battre pour l’Angleterre, laisser le recrutement se faire librement, voire même équiper et payer le contingent volontaire, donc le reconnaître officiellement. Ils estimaient que le devoir du Canada était de ne pas méconnaître le danger qui menaçait l’Empire et que son intérêt était de montrer à l’Amérique qu’il approuvait et soutenait l'impérialisme anglais. En effet, le traité de Paris venait de clore la guerre Hispano-américaine (10 décembre 1898). Il donnait de vastes possessions aux États-Unis et souleva chez eux une profonde vague d’impérialisme et d’orgueil. Intervenir hors d'Amérique, pour une guerre coloniale anglaise, c'était vraiment affirmer que le Canada reJetait toutes les propositions de la Doctrine de Monroe.
Mais il s’éleva une opposition, un facteur nouveau apparaissait dans l’histoire canadienne, c’est le mouvement séparatiste des canadiens français, dirigé très remarquablement par M. Bourrassa. Ce mouvement n’avait pas de racines profondes, seule une petite minorité d’intellectuels français y participa, mais, grâce principalement à la valeur de ses membres , il eut un grand retentissement. Au reste il symbolise un état d’esprit qui existait d’une manière plus ou moins latente, chez la plupart des Canadiens ; nous voulons parler du mécontentement contre l’Angleterre provoqué par la protection insuffisante que le cabinet anglais accordait au Canada contre les États-Unis. On trouvait que l'Angleterre semblait avoir honte du Dominion, qu’elle paraissait avoir peur des États-Unis, et qu’elle sacrifiait les intérêts des Canadiens pour avoir la paix avec leur grand voisin.
Bourrassa s’opposa énergiquement à l’envoi de troupes en Afrique du Sud et fit une puissante campagne d’opinion. Il acceptait la doctrine de Monroe, déclarait qu’elle n’était pas seulement une doctrine politique des États-Unis, mais qu'elle était la sauvegarde de toutes les nations américaines, y compris le Canada. Il ne voulait pas surtout que l’idée impériale fut fortifiée et cimentée par le sang versé par tous les peuples britanniques au Transvaal, car il connaissait bien l’esprit sentimental du peuple canadien. Il chercha dans ses articles et dans ses discours à dissocier nettement le Canada du reste de l’Empire, en déclarant qu’il n'avait qu’un seul voisin : les États-Unis, et qu’il devait avant tout rester en bons termes avec eux. Le reste ne comptait pas, ne devait pas compter : « Il ne faut pas se lasser de répéter combien notre position est différente de celle de la Nouvelle Zélande ou de l'Australie. D'abord ces pays n’ont jamais été engagés dans aucune guerre, et nous l'avons été par deux fois contre les États-Unis, par la faute de la mauvaise politique anglaise. En second lieu, les colonies d’Australasie peuvent être attaquées, par plusieurs puissances européennes, tandis que nous, nous n’avons à craindre que les États-Unis, et je prétend que la flotte
anglaise serait beaucoup moins utile pour notre protection que pour la leur » (1). Nous verrons tout à l’heure comment les idées de Bourassa évoluèrent jusqu’à lui faire dire que le Canada devait chercher la protection de la Doctrine de Monroë contre l'Angleterre.
Cette campagne ME me Laurier, qui ‘habilement prit un moyen terme, il n’envoya pas de contingent officiel, mais encouragea, arma et paya officiellement les volontaires, qui furent assez nombreux.
Nous arrivons ainsi jusqu’en 1902, année assez importante au point de vue de la politique canadienne. Dans l'affaire des dettes du Venezuela, le Dominion se tint coi, mais n’apprécia pas la déclaration du président Roosevelt, menaçant les états américains qui faisaient des dettes, d’une correction, c’est-à-dire d’une opération de police. Nous devons néanmoins constater que le Canada ne montra aucun enthousiasme pour la conférence impériale de 1902. Sa réponse à l'invitation de Joseph Chamberlain était une froide acceptation, le Canada déclarait estimer que « les relations politiques existant actuellement entre la mère-patrie et les colonies dotées du self government, pouvaient être regardées comme satisfaisantes ». À Londres, Chamberlain fit un vibrant appel en faveur de la centralisation des affaires de l’Empire entre les mains d’un conseil impérial, le Canada refusa net, entraînant le retrait du projet.
Les idées de Sir Wilfrid évoluent dans le sens que nous avons indiqué plusieurs fois au cours de cette étude, et tendent vers l'attitude que nous avons appelée la « seconde conception de l’Empire », vers la politique dite « d’autonomie et de coopération ». Certes, Bourassa a raison en partie, et Laurier le comprend bien, le Canada doit avoir les yeux tournés uniquement vers les États-Unis. Par crainte des
(1) House of Commons debates, 1900, Col. 181-182. 13 mars 1900. Nous empruntons cette citation à la page 29 du remarquable ouvrage de M. J. Gordon Dewey: The dominions and Diplomacy, the Canadian contribution. Longmans. Londres 1929, dont la lecture nous a été très utile pour la période comprise entre 1896 et 1926.
États-Unis, il doit conserver précieusement l'appui britannique, mais il doit prévoir le jour où les deux Empires, l'Américain et l’Anglais entreront en rivalité. H doit à tout prix éviter le choc, et ne peut le faire que s’il dispose d’une certaine liberté d'action politique ; certes son devoir est, d’avertir lPAngleterre du danger, mais il sait ce que le gouvernement de Londres fait en général de ses avis, il doit l’empêcher de commettre la faute d'attaquer les États-Unis, et le seul moyen de pression dont il dispose, c'est de pouvoir être libre de se désolidariser de sa politique, si elle devient agressive.
En 1904, l’affaire des frontières de l'Alaska, où l’Angleterre, loin de menacer les États-Unis, acheta leur amitié au dépens du Canada, marquera un tournant brusque dans la politique impériale.
Les frontières entre le Canada et lAlaska étaient fort mal définies. Elles avaient été définies en 1825 par un traité signé entre l'Angleterre et la Russie, et tracées d’après des cartes incomplètes. Le pays disputé étant à peu près désert, la question ne présenta aucun caractère d’acuité jusqu’au jour où on découvrit les placers d’or du Klondyke (1896). L'’unique voie d’accès vers le Klondyke partait d’une petite rade située à l’extrême fond d’un fjord profond, le Lynn Canal, où bientôt s’élevera un petit port : Skagway ; « Ia ruée vers l'or » y fera maître un trafic important. Au fond, toute la question réside dans la possession de Skagway ; l’on discuta à perte de vue le tracé de la frontière au Sud et au Nord du Lynn canal, on chercha avec soin quel était le fjord appelé par le traité Portland Channel, mais tout se ramenait à cette fameuse porte du Klondyke. Le traité disait que la frontière serait tracée à dix miles de la côte. Mais la côte est une des plus découpées du globe. Il en fallait suivre toutes les enfractuosités, disaient les Américains, et par conséquent Skagway au fond du Lynn Canal «est à nous. C’est impossible répétait le Canada, de fait et de droit, car les signataires du traité de 1825 connaissaient tout de même à peu près la géographie du pays, et n'auraient pas été assez déraisonnables et imprudents
pour fabriquer une frontière aussi compliquée ; les dix miles doivent être comptés à partir d’une côte fictive, ne tenant pas compte des fjords, or comme le canal a plus de dix miles de long, Skagway est à nous.
En juillet 1898, sur l'initiative canadienne, une commission fut réunie pour discuter la question. La délégation britannique comprenait un anglais Lord Hershell et trois canadiens : Laurier, Sir Richard Cartwright, et Sir Louis Davies. On ne put arriver à aucun accord.
Les Anglais proposèrent un arbitrage ; chaque nation choisirait un arbitre parmi ses sujets, et ceux-ci choisiraient un surarbitre. L'Amérique refusa ce système, mais proposa que chaque partie choisisse : «3 juristes de renom sans surarbitre ». Ce système ne pouvait aboutir à un résultat : ce n’était que la commission reconstituée ; le Canada refusa et la commission s’ajourna, en février 1899.
De 1896 à 1903, on chercha un arbitre, mais l’intransigeant secrétaire américain Hay refusa tous ceux qu’on lui présenta, y compris les membres de la Cour permanente d'arbitrage de la Haye. Il voulait que les arbitres fussent américains ou canadiens, et à la rigueur anglais. L'affaire était purement américaine, l'introduction d’un arbitre européen eut violé la doctrine de Monroe, le raisonnement était évidemment dangereux pour l'avenir de l’arbitrage comme mode de solution pacifique des conflits internationaux. L'Amérique proposa bien un arbitre, un Sud Américain, mais le Canada refusa un tel arbitre qui eut été sujet d’un pays récemment menacé par le gros bâton de Roosevelt (1).
En 1901, l’Angleterre dut discuter avec l’Amérique la question de Panama et accepter le remplacement du traité Clayton-Bulwer, par le traité Hay-Pauncefote. Lord Landsdowne chercha à obtenir une compensation en Alaska, mais Sir Wilfrid Laurier, de peur de mécontenter l'Amérique et peut-être aussi de se lancer dans une politique trop impériale, refusa son projet.
(1) G. Dewey: Op. cit., p. 208.
Ainsi la question resta pendante, s’envenimant chaque jour. Il eut été facile de la résoudre au début, si l'Amérique avait voulu montrer un esprit conciliant, mais en 1903, elle était vraiment devenue dangereuse (1).
En 1903, le Canada et l’Angleterre cédèrent enfin et acceptèrent le tribunal arbitral proposé par l'Amérique : 6 juristes de renom, choisis à raison de trois par chacune des parties.
À ce moment, Roosevelt, président depuis 1901, enleva la direction des opérations à Hay, et voulut choisir luimême ses arbitres. Il attribuait donc une grande importance à cette question ; en effet, il se produisait en Amérique un violent mouvement d'opinion. La presse, de nombreuses personnalités de l'Est et de l'Ouest, déclarèrent que lon allait infliger aux Anglais une grande défaite diplomatique, et que l’heure du Canada approchait (2). Roosevelt pensait ainsi, et dans une lettre qu’iladressait à Mr. Justice Holmes, lettre qu'il lui conseillait de montrer « en privé » à Joseph Chamberlain, il disait qu'il ne tolèrerait pas de jugement en équité, qu'il allait dans son message au congrès empêcher toute possibilité de compromis et que la frontière serait tracée, comme le voulait le peuple américain, quelques que puissent être les protestations de l’Angleterre et du Canada (3). C’est absolument ce que disait le 22 juin 1900 l’ambassadeur d'Amérique M. Choate à Lord Salisbury : « Le tribunal ne doit pas juger en équité, comme l’a fait celui qui a réglé l’affaire du Venezuela. Ici il y a un droit, le nôtre, et nous aurons le tout ».
Et Roosevelt choisit des arbitres combattifs. Ce terme ne peut certes s'appliquer à l’intègre et pacifique M. Elihu Root, mais il convient parfaitement au sénateur Henry Cabot Lodge, apologiste enthousiaste de la doctrine de Monroe et partisan déclaré de l’annexion du Canada, qui avait publiquement déclaré n’avoir jamais vu une préten-
(1) C’est l'opinion de M. Elihu Root. Miscellanous adresses, p. 154.
(2) Fazconer, p. 69.
(3) J. F. Ruones, The Mc Kingley and Roosevelt administrations, p. 258.
tion plus artificielle et plus mal fondée que celle du Canada, et au Sénateur Georges Turner, de FÉtat de Washington, que des intérêts financiers liait aux armateurs de Seattle, le port américain d’où parbait le ravitaillement du Klondyke. Un journal américain disait ironiquement : « les Canadiens ont à peu près autant de chances de convertir nos juristes de la réalité de leurs droits, que les damnés en ont de voir le dégel en Enfer. »
L'opinion canadienne réagit violemment et voulut rompre les négociations. Le gouverneur et son ministère protestèrent à Londres. Sir Wilfrid Laurier, le 23 octobre 1903, a raconté, au Parlement d'Ottawa, les négociations qui eurent lieu alors : « Les juristes qui avaient été désignés par le gouvernement américain étaient des hommes qui, sauf tout le respect que nous leur devons, ne pouvaient être qualifiés de juristes impartiaux. Ils avaient exprimé auparavant leur opinion sur la question avec pas mal de solennité. Nous protestâmes contre la nomination de ces messieurs, et nous demandômes au gouvernement britannique de transmettre notre protestation au Président des États-Unis... Et, Monsieur le Président, que se passa-til ? Avant que notre protestation eut été examinée, l’Angleterre avait ratifié le compromis d'arbitrage ».
L’Angleterre nomma comme arbitre, son chief justice, Lord Alvenstone. Le Canada s’inclina et nomma deux juristes canadiens : M. Allen Bristol Aylesmith et M. Louis Jette.
Nous n’entrerons pas dans le détail des discussions qui furent très orageuses. Mais l'Angleterre s’inquiéta et au scrutin définitif, Lord Alvenstone vota avec les trois américains. L'Amérique avait gagné.
Notons en passant que le jugement final fut en réalité rendu en équité. La frontière devait suivre la côte fictive, chère au point de vue canadien, mais à 30 miles et non plus à dix. Stagway était placé ainsi sous la juridiction Américaine.
Telle fut la première grande bataille diplomatique ou le Canada lutte contre l'Amérique, il y a été trahi par sa pro-
tection naturelle, l Angleterre, maïs il avait la satisfaction de pouvoir exprimer son indignation sans contrainte. Elle s’épancha avec une égale violence contre l’Angleterre et les États-Unis.
On ne protesta presque pas contre la perte territoriale qui somme toute n’était pas trop importante, mais on s’mdigna contre l'attitude du président Roosevelt et contre le choix des arbitres on considéra le jugement comme une manifestation de la Doctrine de Monroe.
On se rendit compte que l'Amérique entendait considérer le Canada comme une quantité négligeable, qu’elle regardait ses efforts pour devenir une nation et un facteur dans la vie politique européenne et mondiale, comme les jeux d’un enfant turbulent, à qui la récente correction ferait le plus grand bien.
« J'ai souvent regretté, dit aux Communes, Sir Wüilfrid Laurier, et jamais tant qu’en ce moment, que nous dussions vivre auprès d’un grand voisin, qui, je crois que je peux le dire sans être inamical envers eux, est très avide dans son action nationale et est déterminé à tirer tout le parti possible des accords qu’il conclue. J’ai souvent regretté que, alors qu’il est une grande et puissante nation, nous ne soyons qu'une petite colonie, une colonie grandissante, mais tout de même une colonie ».
Cette phrase nous expliqu beaucoup plus de choses qu’un long développement. Il : y a rien à espérer décidément des Américains, jamais ils n’abandonneront leurs desseins annexionnistes, jamais ils ne retireront la doctrine de Monroe, qui vise toutes les colonies européennes d’Amérique. Le grand fait de l’histoire canadienne n’a pas changé.
Le Canada doit donc tout laisser aller et : °cepter l’inévitable ? Non, pense Laurier, et il reprend la vieille idée des « pères de la confédération », il faut essayer encore de s'imposer en tant que nation, et de nation dotée d’une politique étrangère, aux yeux Ces Américains. Et pour cela il faut regagner contre l’Ang'eterre la bataille de Ia icdération, et: obtenir une politiqie étrangère libre.
Et l'opinion le suivait, elle allait même fort loin dans son
ressentiment contre l'Angleterre. Dewey écrit à ce sujet : « le mécontentement contre la diplomatie britannique, dans son attitude avec les États-Unis, est devenu une tradition populaire canadienne. Il a été incontestablement un facteur considérable dans la consolidation du sentiment national dans le Dominion, et a fourni leur principal argument à ceux qui ont insisté pour obtenir que le Canada reçoive la conduite de ses relations extérieures » (1). On parlait couramment des trois trahisons de l’Angleterre : le traité Ashburton Webster, le traité de Washington de 1871, et l’affaire d’Alaska (2).
On peut penser quel argument puissant les nationalistes trouvèrent dans la « trahison anglaise ». Concluant un article sur l’affaire d’Alaska, $. S. Ewart, le grand publiciste nationaliste dont nous reparlerons souvent, déclare que Lord Alvenstone ne fit que suivre l'attitude habituelle de ses compatriotes (de sa race, dit-il) devant les conflits américano-canadiens (3).
Dans la période qui vient maintenant — 1904-1911 — nous allons voir le Canada arracher à l’Angleterre la liberté d’action à l’extérieur et s’en servir pour essayer de régler avec les États-Unis la question économique, négociation au cours de laquelle ils subirent une nouvelle crise de « Jingoïsme » américain, ce qui aura pour eflet de les faire revenir à une attitude beaucoup plus fidèle envers l’Angleterre.