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II. — Le Canada et l'Empire à l’heure actuelle

Sile Canada a pu résister ainsi aux États-Unis, ce n’est pas parce qu'il était fort par lui-même, c’est parce qu'il avait derrière lui la puissance de l'Empire. L'équilibre entre a force annexionniste des États-Unis et la force centralisatrice anglaise, que le Canada a toujours essayé de réaliser, semble avoir atteint une rare perfection. Mais nous devons observer qu'après le fort coup de barre donné vers la doctrine continentaliste américaine aussitôt après la guerre, le Canada, à partir de 1926, est revenu vers d'Empire et vers la Société des Nations bien qu'’étant, à l’intérieur, resté fidèle à la politique libérale — sauf l'interruption conservatrice de M. Bennett.

Il semble évident que le Canada est satisfait maintenant de son sort et qu’il passe au nombre des états conservateurs, ceci étant entendu du point de vue général, et aussi au point de vue impérial. Nous n'avons pour nous convaincre de cette seconde affirmation qu’à le comparer à l'Afrique du Sud par exemple, qu’agitent aujourd’hui d'importants mouvements républicains et séparatistes. Il est net aussi que l’Angleterre désire que la Canada soit satisfait (1). Les rapports personnels entre la mère-patrie et le Dominion sont nombreux et de plus en plus suivis ; immigration anglaise reste importante — 60.000 immigrants en 1930. Le Canada envoie en Angleterre beaucoup de ses enfants les plus éminents (2), et dans les grandes universités anglaises, le nombre des étudiants canadiens est important.

Nous allons préciser comment, sur le terrain économique et sur le terrain politique, le Canada, depuis 1936, a essayé

(1) Harr, op. cit., p. 237.

(2) V. The New British Empire. N. Y. Eliott. 1932 (Whitilesey House, New-York and London.

de s'orienter vers l’Europe pour mieux balancer l'influence américaine. ;

Nous devrions, pour expliquer la situation actuelle des relations ‘économiques ‘anglo-canadiennes, refaire entièrement l’histoire de la politique économique de la Grande- Bretagne. Nous nous rappellons quel coup l'établissement du libre échange en 1846 avait donné au Canada. Le commerce entre le Canada et la métropole ‘prit peu à peu un nouvel équilibre, en grande partie grâce à certains produits dont le Canada restait le seul fournisseur ; un auteur contemporain a pu écrire que le commerce des fourrures avait sauvé politiquement le lien entre le Canada et l’Angleterre (1). Nous savons que le caractère impérialiste de la politique économique des États-Unis avait assez effrayé le Canada pour l'empêcher de se lier intimement avec eux. Aussie Canada fut-il fort satisfait de constater l’évolution de l’Angleterre vers le protectionnisme.

C'est dans sa capitale que se réunit, en fin juillet 1932, la fameuse conférence économique qui établissait cun nouveau pacte colonial», ou plus exactement, puisque maintenant, à la différence du xvirre siècle, il y ‘a plusieurs nations britanniques égales, une organisation économique impériale, fondée sur des tarifs douaniers résolument préféreniels établis par chaque membre de l’Empire au profit des autres membres. Il ne nous appartient pas d’analyser la valeur économique ‘des résultats obtenus à Ottawa, 1l nous suffira de constater que, quoi qu'on ait dit, la conférence a fortement contribué à la consolidation politique de l'Empire ‘ét particulièrement au renouveau du loyalisme canadien,le Dominion fut:en effet très fier de l'honneur qui lui échut -de recevoir sur son territoire les ministres du Commonwealth, et surtout les ministres anglais (2).

L'effet produit par la conférence d'Ottawa aux États- Unis, fut très considérable, il y eut des protestations violentes, mais elles n’allèrent pas très loin et les Américains

(4) :Harozp, A Annis: The fur trade in Canada. Yale, U. :P. 1930.

(2) Voir article de l'Hon. L. Amery dans le Dictionnaire diplomatique, I, 802.

avisés aperçurent les avantages que présenteraient pour eux le système économique impérial. Un grand industriel Mr. Charles Schwab déclara : (C’est Mr. Neville Chamberlain qui cite ces propos aux Communes, le 18 octobre 1932) « Les accords d'Ottawa vont toucher l'Amérique. Ils vont toucher mes propresintérêts, spécialement sur les marchés canadiens. Mais nous devons regarder vers l’avenir. Si l’Empire britannique prospère grâce à ces accords, l'Amérique prospérera aussi à la longue » et Mr. Mellon acquiesça.

Les accords d'Ottawa étaient un succès pour le Canada. Ils affirmaient, aux yeux des Américains, sa fidélité à l'Empire, et leur faisaient comprendre que leur intérêt était de s'entendre économiquement avec la seule grande puissance dont la force était comparable à la leur.

Au point de vue politique aussi, le Canada se rapprochait de l’Empire. Il en retire de grands bénéfices sur le terrain international, il peut grâce à lui, être une puissance mondiale, au lieu d’être un petit état américain isolé, à l'esprit provincial. Ses sujets peuventse prévaloir du titre de citoyen britannique, « Britannicus civis sum ». Cela leur donne, dans leur activité internationale, une force morale considérable.

Par crainte des complications internationales, inquiets de voir la Société des Nations hésiter à protéger les petites puissances, les Canadiens ont accepté de discuter le sujet brûlant de la défense impériale. Ils ont envisagé la création d’une forte armée de l’air, malgré leur confiance dans l’alliance américaine (1).

En même temps, ils perfectionnaient le système impérial et trouvaient l'Angleterre toujours prête à les aider. La conférence impériale de 1930 autorisait le gouvernement d'Ottawa à correspondre directement avec les gouvernements auprès desquels ils n'avaient pas de représentant, diplomatique par le truchement des agents anglais (2)

(1) Canada and Commonwealth Security. Round Table, décembre 1934. (2) Nous étudierons tout à l'heure la question de la représentation diplo-

matique du Canada, et particulièrement la création de sa légation à Washington.

On sait que, le 24 novembre 1931, la Chambre des Communes votait en troisième lecture le fameux Statut de Westminster qui entérinait les décisions du rapport Balfour et celles des Conférences impériales de 1929 et 1930. Il est intéressant de noter que c’est le Parlement britannique — qui peut tout faire, selon le vieil adage anglais, sauf changer un homme en femme — qui décidait de limiter sa propre compétence, en soumettant l’application, sur le territoire des Dominions, des lois qu’il établissait, à un acte de volonté de ceux-ci. Remarquons aussi le titre de ce texte fameux, qui proclame l’autonomie totale des Dominions dans le cadre de l’Empire : il rappelle celui de l'acte illustre qui, en 1275,a fondé en quelque sorte la prérogative du Parlement de Westminster.

Enfin le Canada se permettait une politique générale. C’est cette orientation nouvelle qui révéla le plus nettement son rapprochement avec l’Angleterre, il fera en effet une politique coloniale — en Amérique — et une politique européenne, qui apparaissent comme parfaitement contraires à la doctrine de Monroe.

Le Canada est resté un membre fidèle de la Société des Nations, il est signataire de la clause facultative instituant la jurisprudence obligatoire de la Cour Permanente de Justice Internationale, dans les cas prévus par l’article 36 du statut de la dite Cour. En Juin 1931, il fit parvenir au Secrétariat de la S. D. N. son adhésion à l’ensemble de l’acte général de Genève, en faisant les réserves permises par l’article 39 de cet acte. Cette adhésion intervint peu de temps après celle de l’Angleterre.

Il est à remarquer aussi que jamais le Canada n’a voulu admettre la théorie « continentaliste » soutenue par le Brésil, au moment de son retrait de la Société des Nations en 1926, il s’est refusé, par la voix de son premier délégué, Sir George Foster, à protester contre le fait, dont le Brésil s’indignait, qu'aucun état américain n’était membre permanent du Conseil (1).

. (4) Ray, op. cit., p. 183.

IH modela son attitude sur celle de l'Angleterre ‘dans l'affaire Sino-japonaise. Il se montra même très violent contre le Japon. Le Canada voulait défendre la puissance de second ordre contre l'ambition de la grande puissance, et par surcroit il ressentait des sentiments anti-japonais que l'Angleterre ne partageait point (1).

Enfin dans l'affaire d’Abyssinie, le Canada prit encore le parti de la petite puissance. Il est lui-même une petite puissance, et il a un énorme voisin, d’esprit très impérialiste. A défaut d’une protection, il voudrait trouver auprès de l’organisme de Genève, un appui moral, un défenseur juridique des droits des petites puissances contre l'ambition des grandes.

Cependant il faisait reconnaître son autorité sur ‘toutes les terres polaires situées au Nord de son territoire, par la Norvège, après une longue discussion (affaires des Iles Sverdrup, août 1936).

Par cette politique générale, le Canada affirme donc clairement qu’il ne se reconnaît pas comme lié par la doctrine de Monroe. Nous allons voir que ce que nous avons appelé sa politique coloniale, s'éloigne encore plus du grand ‘principe politique américain. Elle lui est même absolument opposée, elle:ne tend rien moins qu’à consolider la puissance de l’'Empire en Amérique, et même dans la région américaine qui tient le plus au cœur des États-Unis, dans la mer des Antilles.

Nous avons vu précédemment que le Canada avait, avant la guerre noué des relations commerciales avec les Indes Occidentales anglaises. (On désigne sous ce nom les possessions anglaises de l'Amérique centrale : Guyane et Antilles anglaises, Honduras Britanniques, Jamaïque.et Îles Caïman, Iles Bahamas, et même les Bermudes). Ces petites colonies, de civilisation avancée en général, ne peuvent néanmoins devenir un ensemble solide, un Dominion, par suite des rivalités qui les opposent.

Gependant elles auraient intérêt à renforcer leur position pour la même raison qui poussa jadis le Canada :à faire sa

(1) Canadian attitude towards the Far East. (Round Table, juin 1933).

fédération, par ‘crainte des États-Unis, dont la politique constante vise à contrôler tous les territoires situés à proximité du canal de Panama. Certains Anglais ont pensé que l’on pourrait rattacher les Indes occidentales au Canada et, ainsi, les faire jouir du même équilibre de forces qui met le grand Dominion à l'abri de l'impérialisme américain.

Les Canadiens se sont emparés de l’idée, qui les intéressait, tant au point de vue économique qu’au point de vue politique. Nous devons reconnaître que jusqu'ici leurs efforts pour pénétrer dans les colonies des Indes occidentales par la voie économique, n’ont pas été couronnées de succès et se sont heurtées au particularisme jaloux de ces vieilles petites colonies.

Cette politique coloniale du Canada est donc du plus haut intérêt à notre point de vue. Elle fait directement pièce à la doctrine de Monroe ; elle amènera certainement le Canada, s’il persévère dans cette voie, à considérer la dodtrine de Monroe sous un jour nouveau «comme un ennemi et non comme -un appui » (1). Elle l’amènerait même à constituer en face du « Monroïsme » américain, un « Monroïsme » britannique qui aurait pour but, en Amérique, d'empêcher les États-Unis de se mêler des affaires entre pays britanniques.

Nous venons d’exposer comment le Canada à l’heure actuelle, maintenant sa première position, se refuse à admettre que les États-Unis, au nomde la doctrine de Monroe, l’obligent à lui obéir.et à accepter son protectorat de fait. Pour:-cela, nous avons vu qu'il se rapproche de l’Angleterre, et précise la nature de son lien impérial, qui est, nous le répétons, absolument conditionné par l’équilibre de forces qu'il juge indispensable à son existence.

Nous avons déjà laissé entrevoir sa politique future : il va tendre de plus en plus à rendre cetéquilibre plus facile à maintenir, en essayant de rapprocher l'Empire Britannique et les États-Unis. Nous allons voir maintenant, et ceci ter-

(1) Canada and the ‘West Indies par H. J.-Crewe (United Empire,

Vol. IX, p. 426).

V. aussi Hazz, Canada in svest Indies, spécialement p. 4338 et s.

minera notre étude, à quel point il est arrivé dans la réalisation de cette politique intelligente et éminemment humaine.

III. — Le Canada et sa politique de l’avenir : l'alliance des peuples anglo-saxons

Nous allons voir qu’un fait capital facilite la manœuvre canadienne : c’est l’attitude amicale des États-Unis. Au début de ce chapitre, nous exposions comment l’idée annexionniste perd chaque jour du terrain dans l’opinion américaine. Loin de nous la pensée de précipiter les évènements à venir, surtout quand il s’agit d’un mouvement d'opinion aussi ample ; il est vraisemblable qu'il y aura encore des réveils de l’esprit annexionniste aux États-Unis.

Mais, d’ores et déjà, un point semble acquis : le gouvernement américain a définitivement reconnu l'existence du Canada comme état indépendant, il a accepté la distinction de droit public anglais qui permet à une nation britannique de vivre sa vie propre, d’avoir sa personnalité internationale distincte, dans le cadre de l’Empire Britannique. Il a, en effet, accepté non sans réticences, en 1927 — la question était à l’ordre du jour depuis la guerre — la création d’une légation canadienne à Washington, dont le premier titulaire fut M. Massey, et il a envoyé un ministre à Ottawa, qui fut M. Phillips. C’était évidemment un acte important qui a toujours, dans le droit international coutumier, impliqué la reconnaissance. Les États-Unis ont admis que le ministre canadien soit absolument indépendant de l’ambassadeur d'Angleterre, le projet primitif voulait que le ministre canadien remplaçât d'office l'ambassadeur absent, et le Canada fit supprimer cette solution bâtarde qui liait trop étroitement sa diplomatie avec la diplomatie anglaise (1).

Nous ne nous étendrons pas plus sur ce point important, cherchant seulement à en dégager la signification. La créa-

(1) CHevaLLier, op. cit, p. 426.

tion des légations signifiait que les États-Unis se décidaient à ne pas persévérer dans une attitude assez humiliante pour le Canada ; ils cessaient de le considérer comme une colonie européenne, menacée par la doctrine de Monroe.

Le grand but qu’avaient poursuivi les Canadiens, depuis 1823, était atteint. Ainsi l'attitude américaine favorise la politique de réconciliation anglo-saxonne du gouvernement d'Ottawa. Quelles seront les modalités de cette politique ? Cela, nous ne pouvons encore le dire.

Le Canada sera-t-il un interprète entre les États-Unis et l'Angleterre, et par conséquent cherchera-t-il à se montrer anglais en Amérique, et américain en Europe ? $e contentera-t-1l d’être l’avertisseur américain de l’Angleterre, qui lui indiquera comment sa politique peut indisposer les États Unis ?

Nous croyons que ce sont là deux rôles bien minimes et que le Canada fera mieux. La population entière du Canada se sent appelée par une grande tâche de réconciliation. Nous en voulons pour témoignage une lettre qu’adressait au Times, le 16 mai 1936, un ecclésiastique canadien : le Révérend Frédérick George Scott. Nous connaissons l’importance de ces lettres publiées par la presse anglaise, comme les pamphlets, les journaux satiriques, dont nous avons parlé au cours de notre exposé, elles permettent de se faire une idée de l’opinion britannique.

Le Révérend F. G. Scott, après avoir examiné, avec une grande clarté, les rapports du Canada et des États-Unis, terminait ainsi sa lettre : « Comment donc seront préservées, dans l’avenir, notre civilisation, notre liberté, nos institutions ? Seulement par une coopération plus étroite entre la Grande Bretagne et les États-Unis. L'histoire a fabriqué nos patries dans le même moule. Bien qu'il y ait entre nos points de vue des différences superficielles, nous formons un tout. Ce fut toujours une surprise pour les Canadiens de voir l'Angleterre chercher à diminuer la force de la marine américaine. Cette marine, en vérité, grâce à la doctrine de Monroe, est la dernière ressource du Dominion. Aujourd’hui grâce à Dieu, dans la dernière conférence navale, l’Angle-

terre a reconnu le fait que plus la marine américaine sera forte, plus elle sera forte elle-même. Au nom de la civilisation, au nom de tout ce que signifie le mot humain, que l’Angleterre-et les États-Unis s'unissent le plus intimement possible, avec le Canada entre eux, qui servira d’interprète entre leurs politiques et d’arbitres entre leurs discussions ».

Il y a dans cette lettre des passages dont l'opinion anglaise, sans doute, a quelque peu sourti. Mais nous y trouvons un grand fond de vérité et les évènements de l'heure présente qui poussent les nations démocratiques et libérales à s'unir contre les dictatures impérialistes de droite et de gauche, ne sera pas sans faciliter la politique d'union anglosaxonne qui est l’idéal des Canadiens.

Pour nous, nous pouvons utilement nous souvenir qu'il est, sur les bords du Saint-Laurent, un important groupe ethnique français, qui ne demanderait pas mieux, lui aussi, que de devenir l’interprète entre la France et le groupement anglo-saxon, si tant est que nous avons besoin d’un interprète, pour comprendre que les intérêts majeurs de notre civilisation et de notre existence sont liés aux leurs.

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