III. — Le Canada de 1814 à
À l’époque où nous voyons les menaces américaines contre le Canada se préciser jusqu’au point de devenir un dogme de la politique américaine, nous devons constater que le Canada ne semblait point s’en émouvoir beaucoup. Il en était au stade de l’organisation, aux premiers balbutiements de la vie politique, et par ailleurs il ne comprenait encore qu’un nombre infime d'habitants.
Nous avons vu se manifester après la guerre de 1812 une sorte d’ébauche d’esprit national au Canada. L'union se fit devant l’ennemi, mais aussitôt la paix signée, les querelles recommencèrent entre provinces, entre habitants de race française et anglaise. Nous dirons un mot de ces luftes, qui expliquent bien des choses, et examinerons aussi les premières manifestations d’un esprit nouveau qui à la fin du siècle créera le Canada moderne : les projets d’union des provinces canadiennes.
Après la guerre, l'Angleterre oublia les bons principes de tolérance qui lui avaient conquis les Canadiens français ; ces principes que William Pitt lui-même avait sanctionnés par son fameux acte de 1790, qui divisait le Canada en deux provinces : Haut-Canada — Bas-Canada, pourvues chacune d’une assemblée législative élue, d’un conseil législatif et d’un conseil exécutif, ces derniers nommés par la Couronne, qui permettait surtout aux Canadiens français le très libre exercice de la religion catholique. Les gouverneurs anglais des deux provinces essayèrent de restreindre ces libertés, pour mieux faire échapper le Canada à la contagion américaine.
Dans le Bas-Canada, le gouverneur s’appuya sur la mino-
(1) Dunnine, op. cit., p. 54.
rité anglaise, qu’il appela uniquement dans ses conseils, contre la chambre française. *
En Haut-Canada, le gouverneur lutta de même contre une Chambre de tendances démocratiques cette fois, en s'appuyant sur une faction aristocratique, qu’on appela le « family compact ».
Cette politique échoua complètement et poussa les mécontents à s'inspirer de l'Amérique. En 1822, le 14 mars, dans une lettre à Lord Bathurst, ministre des colonies, le gouverneur Sir John Sherbrooke, reconnaissait qu'il y avait en Haut-Canada de fortes sympathies pour la forme américaine du gouvernement. En 1834, le texte dit : « Les 92 résolutions du Bas-Canada » étaient une véritable déclaration des droits des Canadiens français.
Tout ceci aboutit logiquement à la grande révolte de 1837 que nous étudierons au chapitre suivant.
Mais les premières manifestations — qui furent alors fort mal accueillies à Londres — d’un esprit canadien nouveau se multiplièrent alors. Sur ce point, nous avons trouvé dans l’œuvre du professeur Reginald Trotter, une remarquable documentation (1).
Il rappelle le Rapport sur la Nouvelle Ecosse, du Colonel Morse de 1784, puis le discours du Chief Justice Smith de Québec, en 1790, celui de R. J. Uniacke à l’Assemblée législative de la Nouvelle Ecosse, en 1809. La lettre du Chief Justice Sewell de Québec au Duc de Kent en 1814 ; tous ces textes recommandent une union des deux Canadas, voire de toute l'Amérique du Nord anglaise.
En 1824, plusieurs pamphlets furent publiés à Londres sur ce sujet par J.B. Robinson, Attorney General de Haut- Canada, par l’évêque anglican de Toronto, John Strachan, par le Chief Justice Sewell à nouveau. Le 11 avril 1826, une adresse extrêmement complète et intéressante fut envoyée à Lord Bathurst par R. J. Uniacke, alors attorney general de Nouvelle Ecosse ; elle était intitulée : « Observations sur
(1) Reginald G.Trorrer, Canad. Hist. Rev., 1924, V. 213 et VI, 142. Canadian Federation. Londres, 1924.
Pierre Sebilleau. 3
les colonies anglaises d'Amérique du Nord avec un projet de confédération sous le gouvernement de l'Angleterre » (1) ; Il y eut aussi des pétitions dans le même sens à Montréal et à Québec.
Une constatation est pour notre sujet extrêmement intéressante, ces quatre ouvrages et surtout de celui de R. J. Uniacke insistent fortement sur le danger d’une conquête américaine et estiment que l’on doit créer et organiser une puissance capable d’y résister.
Mais ce n'étaient là que des opinions isolées d'hommes éclairés et bien au courant de la situation canadienne. I faudra, nous le verrons au chapitre suivant, de longues années passées sous la menace américaine, pour créer un sens national canadien et décider les provinces et les races ennemies à s’unir pour sauver leur existence indépendante.
(1) Canadian Archives, 10217, Vol. CXLVI, p. 332 et s.