CHAPITRE LH
Dans ce chapitre, nous étudierons la période comprise entre 1837 — date des troubles canadiens, et 1861 — début de la guerre de Sécession, cet événement capital de l’histoire du continent américain au x1x® siècle. Cette période apparaîtra comme extrêmement compliquée du point de vue canadien, car ce fut une période d’hésitations, de tâtonnements, nous pourrions presque dire de recherche de l'Ennemi.
Les Canadiens, agités par des sentiments nationalistes, cherchèrent d’abord à s'affranchir de la domination britannique. Maïs ils furent absolument déroutés par l’attitude étrange de l’Angleterre : au lieu de réagir comme elle Le fit contre les Américains, elle parut se désintéresser de ses colonies, hésiter à mater la révolte. Le mouvement anti-colonial, dû au découragement de la nation anglaise devant la menace de la révolte coloniale qu’elle jugeait inévitable, prenait une grande impcrtance, on le nommait : doctrine de la « Little Engiand ».Les Canadiens furent encore plus déroutés de voir la politique américaine impérialiste, dont nous avons étudié les prodromes au chapitre précédent, devenir de plus «en plus dangereuse et de plus en plus précise dans sa menace contre le Canada.
On imagine donc la situation du Canada : l'ennemi déelaré, « obvious » diraient les Anglais, leur laissait faire tout ce qu'ils voulaient, et un nouvel ennemi apparaissait, qui prétendait prendre à son compte la domination anglaise. Ce danger américain, qui existait, nous de savons, aupara-
vant, sans que le Canada s’en aperçüût, deviendra plus menaçant au cours de cette période, le Canada commencera de le reconnaître, mais il ne le comprendra pleinement, comme nous le verrons, qu’à la période suivante, pendant et après la guerre de Sécession.
On comprend donc le désarroi et les hésitations que nous allons rapporter et où l’on vit au Canada trois courants divergents se partager l'opinion : l’un réclamant lunion avec les États-Unis, l’autre l’indépendance, le troisième la modification de l’Empire Britannique.
Nous suivrons, selon notre méthode, un plan chronologique. Nous étudierons d’abord les émeutes de 1837, et leur effet en Angleterre, effet qui se traduit par l’envoi de Lord Durham en mission au Canada, puis la grande crise de 1840-1860, qui aboutit à l'établissement de gouvernements responsables dans les provinces et au grand mouvement annexioniste de 1849. Entre ces deux parties nous intercalerons l’étude des deux principales manifestations de la politique annexioniste de l'Amérique, ce furent deux coups de poing sur la table, deux « Kraftproben » selon l’expression du Prince de Bülow, qui n’allèrent point jusqu’à la guerre, mais menacèrent assez fortement les Canadiens pour les effrayer, sans toutefois les faire céder.
E — La Révolte de 1837 et le Rapport de Lord Durham
La révolte canadienne de 1837 a un caractère nettement nationaliste, elle est anti-anglaise, mais elle n’est aucunement pro-américaine. Elle inquiéta beaucoup le cabinet de Londres qui y vit «le commencement de la fin » du Canada. Il'envoya au Canada un représentant extraordinaire, chargé de remettre l’ordre et de le renseigner : Lord Durham. Celui-ci, sa mission terminée, adressa à la reine un rapport célèbre, qui est à juste titre considéré aujourd’hui par les auteurs, juristes et historiens, qui ont étudié la question, comme le premier texte important intéressant l’Empire Britannique, on peut même dire qu'il est la loi des XII
tables du nouveau droit public anglais. Ses conclusions, adoptées par le gouvernement britannique, l’incitèrent à transformer en 1840 le statut du Canada en réunissant les deux provinces sous un même gouvernement : premier pas vers l’Union complète de l'Amérique anglaise.
Il est curieux de constater que la mission de Lord Durham fut le dernier effort tenté par le gouvernement anglai: pour mettre à la raison d’une manière énergique les colonie: secouées par le vent de l’indépendance, — effort qui échou: — et que le titre de gloire de Durham est, à nos yeux, son rapport, première pierre de la construction impériale moderne qui repose sur l’autonomie des colonies, et qui faii aujourd’hui la force de la Grande-Bretagne.
Ce qui nous intéresse dans la révolte de 1837, c’est l’intervention américaine que nous y constatons. Il nous suffire d'expliquer brièvement que les dissensions politiques graves, déjà observées dans les deux provinces, dissensions que 12 politique maladroite des gouverneurs avait fortement envenimées, aboutirent à deux révoltes qui éclatèrent à peu près simultanément à Toronto et autour de Montréal.
En Bas-Canada, la révolte eut un caractère nettement anti-anglais et recruta ses partisans surtout parmi les Canadiens français, son chef fut Papineau. En Haut-Canada. l’aventurier Mackenzie dirigea la rébellion contre l’Angleterre, mais avec une tendance démocratique, tout à fait dans la manière américaine.
Mackenzie et Papineau furent battus par les troupes anglaises et durent s’enfuir aux États-Unis, où ils reçurent un excellent accueil. Les derniers révoltés se réfugièrent dans une petite île au Lac Erié, Navy Island, et les Américains se mirent à les ravitailler et à leur envoyer des volontaires. Le 23 décembre 1837, un parti de miliciens canadiens rencontra un navire américain, la « Caroline », qui transportait des vivres aux révoltés ; ils le brûlèrent et dans l’affaire un citoyen américain fut tué.
L'Amérique s’indigna, prit fait et cause pour les insurgés canadiens et la presse reprit ses vieilles attaques contre le despotisme britannique. Le Président Van Buren émit une
protestation, sous forme de déclaration (1838) et une véritable petite guerre navale éclata entre les riverains des grands lacs. Plusieurs navires américains et anglais furent détruits au cours de l’année 1838 (affaires du « Sir Robert Peel », du. « Telegraph »). Cependant un “ujet canadien, Mac Leod, était arrêté à New York et convaincu d’avoir participé à l’affaire de la Caroline, il fut inculpé de meurtre sur la personne d’un citoyen des États-Unis, jugé et condamné par les tribunaux américains. L’Angleterre prit fait et cause pour lui.
L'Amérique voyait avec déplaisir l’ordre renaître au Canada sous la direction de Lord Durham, arrivé sur ce: entrefaites. Elle eut recours à un moyen détourné de pression, moyen que nous retrouverons en 1865. Elle laissa se former et favorisa la création, sur son territoire, d'associations polir tiques ayant pour but de provoqr -r des désordres au Ca nada. Ces associations, à la tête desquelles nous retrouvon- Mackenzie, se préparèrent donc en toute tranquillité à portes laguerre au Can: da,où ellesentretenaient quelques partisans,
C’étaient des associations d’origine maçonnique (chasseurs de la frontière orientale. Loges patriotiques de Maçons) que les Canadiens nommaient du nom de la plus importante : les Hunters — (chasseurs) —. Elles étaient composées de révoltés canadiens émigrés et d’américains animés du vieil idéal annexioniste. Leur but avoué était de hâter la « destinée manifeste » du Canada, en l’affranchissant de « l’esclavage britannique ».
Ils se réunirent à Cleveland à la fin de 1838 et y jetèrent les plans d’une république canadienne et d’une « banque républicaine du Canada ». Puis ils passèrent à l’action directe et, conduits par un certain Von Schultz, tentèrent deux expéditions en Haut-Canada, l’une sur Prescott, le 11 novembre 1838, l’autre sur Windsor, Le 4 décembre 1838. Tous deux échouèrent piteusement et leur firent perdre l'appui officieux du gouvernement de Washington.
Que pensèrent Canadiens et Anglais de l’étrange tournure qu'avait prise la rébellion de 1837 ? Voilà ce qu’il nous reste maintenant. à étudier.
Au Canada, on s’indigna contre l’agression des Hunters. Un volontaire qui avait contribué à les repousser, raconta ses « souvenirs de guerre », et comme ceux-ci -— pour cause — ne pouvaient être très nombreux, il traça un parallèle assez pittoresque entre la domination anglaise déclinante et la domination américaine qui apparaissait à l’horizon. « Les Yankees sont disposés à se signaler en brûlant nos fermes, en assassinant nos concitoyens dans le but d’affranchir notre pays de cette odieuse plaisanterie (hateful joke) qu'est. le gouvernement anglais. Que Jonathan sache qu'il a pas mal à faire avant d’en arriver là ». L'auteur conclut, d’ailleurs, en faveur de l'indépendance totale (1).
En Angleterre, les deux partis essayèrent d'exploiter les événements à leur profit. D'un côté, 11 y a les fidèles de Pidée coloniale, ils sont peu nombreux : on peut ranger parmi ceux-ci l’auteur anonyme de trois lettres adressées à Lord Brougham et parues dans le Times (les 6-13 et 28 février 1838) plus tard réunies en pamphlet. Lord Brougham dans un discours prononcé le ? février, avait essayé d’aplanir les difficultés qui existaient entre l’Angleterre et les États- Unis, après la violation du sol britannique par les Hunters. L'auteur, qui se dit canadien, lui reproche véhémentement sa conduite et lui indique le danger de l’impérialisme américain, qu’il ne peut pas comprendre, n’ayant jamais vécu au Canada.
D'autre part, il y a les partisans de la petite Angleterre. Ceux-ci sont plus actifs et plus cultivés. Ils exhument et publient un texte de Jérémie Bentham datant du xviie siècle. C’est une lettre adressée par le grand philosophe à la Convention française, lettre que Talleyrand rapporta à Paris en 1792, et où Bentham remercie la Convention de l’avoir fait citoyen français d’honneur et l'invite à émanciper les colonies françaises, g°ste en qui il voit le prélude d’une grande émancipation qui fera honneur aux
(1) Narrative of the early events of the rebellion in Canada, with. ob. servations on political state of America, by Mr. William Copland, formerly a Norfolk yeoman, now resident at Toronto, Holt, Norfolk,
États d'Europe, tout en les déchargeant de soins inutiles. Nous verrons, dans la suite de cet ouvrage, que l’Angleterre suivit, en quelque sorte ce conseil, mais d’une manière que nous jugeons plus habile et plus profitable, tant à ses intérêts qu’à ceux des colonies (1).
Nous trouvons aussi une opinion moyenne, plus originale, dans le pamphlet intitulé « Observations sur les troubles au Canada » de Montague Gore, Esq. (2). Dans cet ouvrage, touffu et pompeux, mais sérieusement pensé, l’auteur déclare qu'il faut changer quelque chose dans la constitution du Canada, et qu’on devrait unir les provinces sous un gouvernement unique. Après avoir cité Tocqueville, 1l démontre qu’il y a plus de liberté en Angleterre qu’au Canada ; il faut donc appliquer aux Canadiens le statut dont jouissent les citoyens britanniques. Il termine en faisant un solennel appel « aux cendres de Washington » afin de distinguer les «vrais patriotes américains, les vrais serviteurs de la liberté, des infâmes agitateurs, comme Mr. Papineau, qui se réclament de lui». D'ailleurs cet écrivain optimiste paraît beaucoup plus sûr des convictions de Washington, qui est mort, que de celle de ses successeurs vivants. Nous citerons aussi le pamphlet anonyme intitulé : « La crise canadienne et la mission de Lord Durham aux colonies de l’Amérique du Nord, avec des remarques, résultats d'observations personnelles, faites aux colonies et aux États-Unis, et les mesures curatives à adopter dans les provinces d'Amérique du Nord » (3). L'auteur prétend qu'il n’y a pas encore de danger au Canada, ni du côté des habitants français, ni de celui des Américains qui y sont installés. Ceci durera tant que le gouvernement américain existant sera au pouvoir, mais si le parti annexionniste prend le pouvoir, si l'État du Maine, déclarant la guerre, entraîne le pays entier, on peut s'attendre à tout. En conclusion, il recommande l’union, mais ne se dissimule rien de la difficulté de la tâche de
(1) V. aussi The Canadian controversy. Londres, Longmans, 1838. (2) Londres, Saunders and Otley, 1838.
(3) Londres, J. Rodwell, 1838.
Durham, qui doit se tenir au-dessus des partis, et serait certainement grandement aidé par un élan national, malheureusement assez improbable.
Il semble donc que la menace américaine ait averti quelques esprits, tant en Angleterre qu’au Canada. Elle eut certainement sur la pensée de Lord Durham une grande inîluence et elle tient une place importante dans son rapport.
Le comte de Durham, gendre du Premier, Lord Grey, était un grand industriel des Midlands, radical et pair de création récente. Il avait collaboré au ministère Grey en 1830 qui avait mené à bien la fameuse réforme électorale, mais s’en était séparé en 1834, après avoir grossièrement insulté son beau-père (1). Il fut envoyé au Canada par Lord Melbourne qui désirait l’éloigner du Parlement. On peut même à ce propos douter fortement de la sincérité de ce dernier effort fait par l’Angleterre pour reprendre en mains ses colonies, et avancer que Melbourne désirait voir Durham échouer dans sa mission et par conséquent perdre son influence en Angleterre.
Durham était miné par la maladie, mais extrêmement courageux et travailleur, il se dévoua entièrement à une tâche dans laquelle — comme Melbourne — il ne croyait point. L'affaire qu’il devait renflouer était bien mauvaise. En huit mois, par le moyen énergique de la loi martiale, il rétablit l’ordre, se renseigna, jugea, composa son rapport ; mais le fardeau qu’on lui avait imposé était trop lourd, il ne put recouvrer la santé et mourut un an après son retour, dans sa b1é année.
Le rapport que Lord Durham remit à la Reine, en février 1839, dont la documentation et la clarté avaient frappé même les envieux contemporains, est pour notre sujet un document capital, car il examine complètement et parfaitement tous les problèmes menaçant la domination anglaise au Canada, y compris celui de l’impérialisme américain.
Il avait reçu instruction d'améliorer les rapports entre l’Angleterre et les États-Unis ; Palmerston, tout occupé des
(1) Powezz et Tour, Histoire d'Angleterre, p. 1056.
affaires d'Orient, ne voulait aucune difficulté en Amérique. Durham de par ses idées radicales, avait des sympathies pour la démocratie américaine — il porta un toast au président américain à Niagara — mais ayant constaté objectivement l'existence d’un danger américain, il l’'étud.a et en tira les conséquences nécessaires.
Nous étudierons done le rapport sous trois chefs : sentiments du Canada pour l'Amérique, vues américaines sur le Canada, solutions expédientes, et la solution qu'il recommandera sera l’union des provinces anglaises de FAmérique du Nord.
Remarquons que Durham ne consacre pas un chapitre spécial au problème américain ; mais on sent qu'il en est sans cesse obsédé. « Pour Durham, dit le professeur Frotter, la recherche de remèdes constitutionnels est toujours affectée pa: le souvenir de la croyance américuine à la possibilité imminente d’une annexion avec ou sans guerre ».
Parlant des Canadiens français — qu’il méprise — il examine leurs sentiments vis-à-vis de l'Amérique. II juge que leur antipathie héréditaire pour les États-Unis est maintenant dépassée par leur haie pour l'Angleterre, et il déclare qu’actuellement une invasion américaine recevrait leur concours absolu. Néanmoins, il espère que ceci ne restera pas longtemps vrai et que la menace américaine, si elle se précise, fera diminuer leur patriostime français, en leur donnant le patriotisme canadien (1).
Durham n’estime guère plus les loyalistes canadiens, il sait qu'ils sont exaspérés par les menaces américaines, mais il se rappelle que Mackenzie était un Canadien anglais, et qu’il recommandait l’annexion, et il craint que les loyalistes n'en arrivent à détester leurs concitoyens français plus que les américains, et à souhaiter l'annexion pour mieux noyer les français dans l'élément anglo-saxon (2).
Il conclut qu’il n’y a pas de danger immédiat de voir le
(1) Durnam Report, publié et commenté par Lucas (Sir John), p. 58 ets.
(2) Durnam Reporr, p. 61 ets.
Canada se Jeter dans les bras de l'Amérique : la presse canadienne ne cesse de vitupérer contre l'Amérique, la population est en majorité loyale. Mais il y a un danger pour l’avenir, que seule l’union peut prévenir, en domnant une natiopalté canadienne à ces hommes qui cherchent tous, à quelque parti qu’ils appartiennent, à se rattacher à une nation (1).
Durham examine aussi l’attitude de l'Amérique vis-à-vis du Canada. D'abord il déclare que l’opinion américaine considère la révolte canadienne comme une tentative d’émancipation, à l’image de la sienne, de caractère démocratique et républicain (2). Or « un vif sentiment d’orgueil national est peut-être le trait le plus actif du caractère américain » (3). Il s'ensuit que l'opinion américaine, flattée, ne demanderait pas mieux que d’aider ces velléités d’indépendance et, comme le gouvernement fédéral est constitutionnellement et matériellement trop faible pour réprimer les tentatives individuelles (4), le Canada est à la merci d’un geste inconsidéré des populations américaines de la frontière.
À ce propos, Durham se réfère souvent à l’exemple du Texas, qui a montré le danger des populations frontalières américaines. En 1836,'une bande d’Américains armés pénétra au Texas et souleva la population contre le Mexique, qui possédait. alors cette province ; les révoltés battirent le Mexique à San Jacinto et formèrent un État, soi disant indépendant, qui devait, en 1845, demander son admission au nombre des États-Unis, après avoir servi de prétexte à une guerre Mexico-Américaine.
Durham craignait beaucoup une action du même genre sur la frontière canadienne et il est certain que ses craintes étaient fondées ; nous verrons que par deux fois dans cette période, des États-frontières amtricains furent à la veille
(1) Durnam Reporr, p. 270. et s. et 164.
(2} Durmam Rerorr, p. 265.
(3) Depêche du 9 août 1838, Parlementary reports and papers 1839, vol. XXXII, 6, p. 270.
(4) Duran, Reporr, p. 270.
d'entraîner, par leur activité belliqueuse, l’ensemble de l’Union dans une guerre contre les possessions anglaises (1).
Contre cette menace américaine, Durham propose un remède temporaire et un remède définitif. Il recommande d’abord de ne jamais provoquer l’Amérique, qui serait trop contente de profiter d’une bonne occasion, sans toutefois jamais lui céder (2). Quant au remède définitif, c'est la panacée universelle bien connue de nous : l’union des provinces, y compris les provinces maritimes (Nouvelle Ecosse, Nouveau Brunswick, Ile du prince Edouard) en un seul État, qui serait subordonné à l'Angleterre, mais recevrait de fortes garanties constitutionnelles et un gouvernement largement autonome. C’est presque la définition du Dominion au sens moderne du mot.
Nous constatons alors que tous les partisans de l’union, encore assez rares, s'unissent alors pour plaider leur cause auprès du gouverneur réformateur. James Boyles Uniacke, fils de Richard Uniacke, dont nous avons déjà parlé, fut envoyé par le gouvernement provincial de Nouvelle Ecosse, pour conférer avec Durham à Québec. Le gouverneur de Nouvelle Ecosse, Sir Colin Campbell mentionnait les travaux de Richard Uniacke, dans la lettre d'introduction qu’il donna à son délégué. Celui-ci emporta avec lui le fameux mémoire de 1826. Sir Colin est lui-même partisan de l'union, il déclare à Lord Durham que ses envoyés le sont aussi, mais l’avertit qu’ils ne reflètent peut-être pas la vraie opinion des habitants des provinces maritimes.
Le rapport Durham insiste longuement sur la nécessité de l’union et sur celle de l’établissement d’un gouvernement représentatif, doté d’une certaine autonomie. Il faut réformer le système politique pour donner au gouvernement canadien une autorité qui lui permette à la fois d'empêcher ses nationaux de provoquer l’Amérique et de discuter avec
(1) Durnam Reporr, p. 269. Dépêche du 9 août 1838. Dépêche du 20 octobre 1838. Archives des Communes, N° 2. 11 février 1839, p. 222, Annual register for 1838, p. 12.
(2) Durnam Rerorr, p. 297.
l'Amérique presque d'’égal à égal (1). Il faut réformer le statut politique des Canadiens et leur donner les libertés dont jouissent les citoyens britanniques de peur que « désespérés de ne pouvair obtenir ces avantages sous leurs institutions présentes, ils n’en arrivent à désirer un gouvernement républicain, voire même une incorporation dans lJ’union américaine » (2).
Enfin, il faut faire l’union et « élever par ce moyen les provinces américaines, du niveau de chétives communautés séparées, à un plan élevé de la nation unie » (3). L'union certainement brisera l'influence que les États-Unis peuvent aisément prendre sur les dites petites communautés privées de moyens de défense (4). Mais comment réaliser cette union ?
Durham voudrait que l’on commencçât par l’union législative, pour aboutir à l’union politique. Il aurait voulu aussi que l’union comprit toutes les provinces anglaises de l’Amérique, mais il se vit obligé par les circonstances d’abandonner complètement ce projet — qui n’était populaire ni dans les Canadas, ni dans les provinces maritimes.
Abaissant ses désirs aux possibilités immédiatement susceptibles de réalisation, il recommanda une union législa-
. tive — avec diminution et non abolition des privilèges français — et une union politique des deux Canadas. Cette union serait représentée par un parlement unique, gouvernée par un seul ministère placée sous l’autorité d’un seul gouverneur général, et une porte serait laissée entr'ouverte, permettant l’accession des autres provinces.
Durham ne devait pas voir la réalisation de ses idées, qui furent fidèlement appliquées dans l’Union Act du 33 juillet 1840. « Deux chambres, dont une nommée à vie, furent instituées, chacune des deux provinces envoyant un nombre égal de députés. La majorité française se trouva dès lors soumise à la minorité anglaise. Comme contre-partie, le
(1) Durxam RerorrT, p. 276.
(2) Durxam Reporr, p. 261.
(3) Lucas : Introduction to Lord Durhanvs report; p. 266. (4) Durnam ReporrT, p. 311.
ministère exécutif fut rendu directement responsable à l'égard du Parlement canadien. Avec de temps, l'élément anglais se renforça, mais les Français restaient obstinément fidèles à leurs coutumes et à leurs lois nationales, et le système d’union s’avéra à un franc échec. Et cependant l’octroi au Canada d’une indépendance virtuelle fut suivi de développements heureux » (1). Il fut surtout un pas important et nécessaire accompli dans la voie de la fédération. Nous verrons à la fin de ce chapitre les difficultés que suscita son application.
Le rapport de Durham en dehors de son effet direct — l’Union Act — eut certainement, de notre point de vue, une grande utilité, il ouvrit les yeux de beaucoup d’Anglais et de Canadiens sur le danger américain. Nous trouvons même à ce sujet deux pamphlets intéressants qui reprochent à Durham d’avoir été trop aimable envers l'Amérique. L'un est une satire amusante en vers (2), l’autre, un ouvrage vraiment sérieux. Il est intitulé « réponse au rapport de Lord Durham » par un Colonial (3). Ce colonial, qui est fort réactionnaire, craint que le rapport de Durham, et son activité radicale, n’aient eu en Angleterre un effet comparable à celui qu’eut, en France, le rapport de Lafayette sur la révolution américaine.
Ainsi Durham avait mis le doigt sur le danger, il avait en même temps, car c'était un esprit constructif, mdiqué les remèdes. Comment saura-t-on les appliquer ?