IL. — Les épreuves de force américaine
Avant d'étudier les années d’affolement qui marquèrent au Canada, de 1840 à 1860, les débuts du nouveau régime, il importe d'examiner l’attitude américaine pendant la pé-
(1) Powezz et Tour, p. 1231.
(2) « The Viceroy’s dream, or the Canadian Government not wide
awake » drame politique par Lynch Lawdon Sharpe, Londres, Whittaker and Co, 1838.
(3) Londres, Bentley, 1839.
riode que nous étudions, attitude qui réagit fortement sur les Canadiens, et explique bien des choses dans leur évolution et dans le reforcement de l’idée de fédération.
Nous verrons se produire au Canada, en 1849, un mouvement extrêmement important en faveur de l’annexion aux États-Unis, il importe de signaler auparavant que par deux fois l'Amérique avait fait aux frontières du Canada étalage de sa force et essayé d'acquérir des portions de territoire canadien, afin de montrer solennellement que ce n’était pas pour elle une tâche insurmontable que d’en acquérir l’ensemble. Nous étudierons donc la question dite de « l’Aroostock War ou des frontières du Maine » (1838-1842) et celle de la « frontière de l’Oregon » (1846) ; nous y adjoimdrons un court développement sur une affaire de pêcheries qui, si elle n’alla pas si loin que les autres, n’en fut pas moins un symptôme du même état d'esprit américain.
L'affaire de l’Aroostock trouve son origine dans une frontière, insuffisamment délimitée par le traité de 1783, entre le Bas-Canada et le Nouveau Brunswick d’une part, et l'Etat du Maine d’autie part (1). La frontière avait été alors établie d’après des cartes très fantaisistes, et il existait un vaste territoire contesté : l’art. 2 du traité précisait en effet : 1° que la frontière suivait la rivière Sainte-Croix, or on ignorait quelle rivière était exactement la Sainte-Croix ; 29 que les îles de la baie de Passamaquoddy, où débouchait, la rivière Sainte-Croix, scraient partagés entre les deux pays mais il n’énumérair pas la part de chacun ; 3° que l’un des points importants de démarcation serait la chaîne des Highlands, ligne de partage des eaux affluant vers le Saint- Laurent et de celles coulant vers l'Atlantique. Or il y avait une série de chaînes parallèles répondant à la définition.
En 1798 une commission avait résolu la première question, à l'avantage de l'Angleterre. La deuxième l'avait été en 1817, par une ConnRIESIoR présidée par Thomas HAT T;
(1) On trouvera dans Fazconer (Sir Robert), The United States as a neighbour, from the Canadian Point of view, Cambridge University press 19925, p. 39 à 51, un exposé très complet de la question, que nous nous contenterons de résumer succinctement.
de New Brunswick, toujours à l’avantage de l’Angleterre. Mais la 3e question, la plus importante du point de vue de l'étendue du territoire contesté, restait encore pendante. Une commission mixte avait étudié la question de 1817 à 1821 sans-succès. Les Américains avaient une interprétation, qui plaçait leur frontière à quelques milles seulement du Saint-Laurent, les Anglais une autre, qui leur donnait la motié de l'Etat du Maine. Le traité de 1783 parlait, en un endroit, de l'Océan Atlantique, on ne savait même pas s’il s'agissait de la Baie du Saint-Laurent, au nord de la presqu'île d’Acadie, ou de la Baïe de Fundy, au Sud.
Après des négociations sans résultats, les deux partis se décidèrent à confier l’affaire à un arbitre (accords Gallatin de 1827), qui fut le roi des Pays-Bas. Celui-ci rendit sa sentence en 1831, après avoir éprouvé mille difficultés, dues toujours à l'insuffisance des renseignements historiques et géographiques, et il ne put juger en droit. Mais il avait recu mission, au cas où il ne pourrait juger en droit, de faire fonction de médiateur, et il proposa une solution transac- tionnelle, qui donnait au Maine la plus grande partie du territoire contesté, tout en sauvegardant les communications canadiennes entre Québec et le Nouveau Brunswick, par la vallée du Saint-John. Mais le Maine n’admit pas la décision et, malgré l’avis du Président, le Sénat la rejeta.
La question n’était donc pas encore résolue en 1838 au moment où le frisson impérialiste passa à travers les États- Unis (Révolte canadienne, Frontière du Nord, Texas). La question des frontières se présenta comme une occasion, pour les États-Unis, d’exercer une poussée contre la domination anglaise. Les observateurs britanniques furent bientôt amenés à constater que la nation américaine tout entière s’apprêtait à appuyer, de toutes ses forces, les revendications des populations frontalières.
Le 28 février 1838, H. S. Fox, ministre d'Angleterre à Washington écrivait à Sir John Harvey, lieutenant gouverneur de New Brunswick (1) : « Vous aurez le déplaisir de
(1) Als. Can. Archives, C. O. 188, vol. CLXXXV, p. 1125.
constater que le danger de guerre sur la frontière canadienne augmente de plus en plus... Le président et son faible gouvernement n’ont pas plus de contrôle sur ces États (Maine et Vermont), qui ont pris le parti de se transformer en pirates, que le Sultan de Constantinople n’en a sur les beys d'Alger ou de Tripoli (1) ».
Le 8 novembre, il lui écrivait encore (2) : « Je suis absolument persuadé que le gouvernement de Washington est prêt à risquer une guerre contre l’Angleterre, il est regrettable de constater que tous les Américains ont vaguement l’idée que le Canada doit, d’une manière ou d’une autre, tomber entre leurs mains ».
Le vieux lion américain André Jackson écrivait, le 29 mai 1839 au Major William B. Lewis : « Je crois que le gouvernement anglais a vu qu’il devait se hâter de résoudre les questions des frontières, car, s’il ne le fait pas rapidement, la guerre arrivera. S'il en est ainsi, il perdra toutes ses possessions d'Amérique du Nord, et ce en moins de trois mois, pour peu que la guerre soit bien menée (3) ».
Deux pamphlets intéressants furent publiés à Londres sur cette question (4).
L'officier du génie Yale compare les États-Unis au classique Américain des comédies françaises et anglaises, qu’une dame européenne prie de, sortir, en usant des périphrases du langage civilisé, parce qu’il ne lui plaît pas, et qui, ne comprenant pas, obtient d'elle tout ce qu’il veut, tant elle est exaspérée par sa prodigieuse incompréhension. Il dit : « La grande âpreté du peuple américain et la persévérance, plus grande encore, qu’il met à obtenir tous les avan-
(1) Voir aussi Fox à Durnam les 16 et 24 juin 1838 (privée), 4 octobre (confidentielle), 5 octobre (privée) dans Als. Arch. canadiennes. Durham papers.
(2) Als Can. arch. C. O., 188, Vol. CLXXX VIII et CLXV, pp. 1228.
(3) Correspondance d'André Jackson. !
(4) À brief History of the U. S. boundary question, par G. A. R. James, Londres. Saunders 1839. Remarks on the disputed North Western boundary of New Brunswick, bordering the Uniled States of America, par Major P, Yaze, Royal Engineers. Ridgeway, 1838, 2° éd.
Pierre Sebilleau. &
tages possibles des États étrangers, particulièrement de la Grande-Bretagne, sa connaissance supérieure des questions locales, semblent faire un devoir au peuple de ce pays, et à celui des colonies d'Amérique, de comprendre comment, graduellement mais régulièrement, les États Unis ont gagné à peu près sur tous les points qu’ils discutent avec nous ».
Pendant l’hiver 1839, la question s’aggrava. Les incidents devenant chaque jour plus nombreux dans le territoire en litige, la législature du Maine plaça un crédit de ,00.000 dollars à la disposition de son gouverneur pour hâ'2r les préparatifs de guerre, et le président fut autorisé par le congrès à lever la milice. De son côté, le Canada se pr. »ara à la lutte, mais attendit sans céder. Le Maine n’osa déclancher le conflit, et le gouvernement de Washington voyant que sa menace avait échoué, recula et obligea le Maine à se désister. Il le fit sur les conseils uu président Van Buren et d’un de ses conseillers militaires, le Général Winfield Scott, qui savait que la guerre ne serait point une simple promenade militaire. C’est cet incident qu’on appelle la guerre de l’Aroostock.
La question n’était donc pas résolue et restait un casus belli dangereux, d'autant plus que personne ne voulait négocier. Palmerston qui ne voulait pas de guerre, décida néanmoins de retirer ses troupes du territoire contesté et de n’y laisser qu’un contingent de police. L'Amérique promit d’en faire autant de son côté. Le gouverneur du Canada, Lord Sydenham, s’en plaignit à Lord John Russel, dans une lettre du 28 juin 1840 : « Je regrette que Palmerston repousse ma suggestion et ne veuille pas employer l’armée, et l’armée seule, dans le territoire contesté. Il reproche aux militaires l’habitude qu’ils ont de construire des forts et des blockhaus, mais leur présence est le seul moyen d’empêcher les adversaires d’en construüe de leur côté, voyez ce qu'ils ont fait l’an dernier quand la police occupait le pays. Vous laissez les communications vers les provinces occidentales sans défense. Je voudrais que vous vissiez ce qu’est la police civile d'occupation du côté Yankee. Ce n’est pas du tout une escouade d’agents armés de matraques. C’est
LE CANADA A LA CROÎSÉE DES CHEMINS x |
un corps d'hommes bien armés, et aussi aptes au combat en forêt que n'importe quelle troupe régulière, mais avec en plus, l’audace de gens nullement contrôlés et aucunement responsables... Prenez garde de lâcher la proie pour l’ombre, Ta & que le Maine pourra se procurer des crédits, — et il en trouvera dans les caisses fédérales — il ira de l’avant, jusqu’à ce qu'il nous entraîne dans un conflit où le gouvernement fédéral devra le soutenir. Vous ne devez pas en user avec le gouvernement de Washington comme vous le faites avec un gouvernement européen, et si vous manquez l’occasion de lier les mains des gens de Washington et de ceux du Maine, les difficultés se reproduiront ».
Rappelons-nous qu’en même temps se poursuit, avec moins d’acuité naturellement, l’affaire Mac Leod. Les négociations sur les deux questions continuent sur un ton acerbe, entre Palmerston et Forsyth. Néanmoins l’opinion américaine se calme, et le 12 avril 1841, Lord Sydenham écrit à Lord John Russell une lettre très intéressante au point de vue de notre thèse : « Nul homme ne peut prévoir ce que seront, six mois après le jour où il écrit, les sentiments d’un peuple aussi mobile que le peuple américain. Mais, en ce moment, je suis heureux de constater qu’ils ont peur de la guerre avec nous. Ils sont un peuple trop calculateur pour lutter pour une gloire sans butin, et ils savent qu’ils n’en peuvent pas faire au Canada. Vous ne devez pas prêter une grande importance aux discours qu’ils font dans leurs assemblées populaires. Ce sont des espèces de « baggadoccios » et leurs hommes politiques doivent se conformer à ce tempérament vaniteux et content de soi, aussi leur langage est toujours au superlatif, mais leurs actes sont très différents. Mr. Pickens, en expliquant que son rapport était fort pacifique, étala au grand jour tout le caractère et la conduite de ses compatriotes, quand .l dit qu’il ne voulait pas la guerre et qu’il voulait seulement nous effrayer en nous lançant des injures de harengère (to frighten us by abuse and billingsgate) ».
Pickens était le président de la commission sénatoriale des affaires étrangères, et son rapport a trait à l’affaire Mac
Leod (1). Cette citation appuie notre opinion que les Américains ne voulaient à aucun prix faire la guerre, qu'ils la craignaient même, mais pensaient arriver à leurs fins par la menace.
En 1841, le secrétaire d'Etat du nouveau gouvernement démocrate, Webster, qui ne brülait pas de lardeur impérialiste des Républicains, inquiet de voir ce casus belli toujours dangereux, fit de nouvelles ouvertures. En Angleterre, le nouveau gouvernement tory de Sir Robert Peel, avec Lord Aberdeen au Foreign Office, ne demandait qu’à arranger les choses. Il envoya comme gouverneur au Canada, un charmant vieux diplomate, à l’ancienne mode, Sir Charles Bagot, que les Américains appréciaient beaucoup — il avait été ministre à Washington — et appointa comme plénipotentiaire chargé de négocier le traité Lord Ashburton, personnage très bien vu des hommes d’affaires américains. Le traité du 9 août 1842 confirmait à peu près les traits essentiels de l’arbitrage de 1821, légèrement à l'avantage du Canada (900 milles carrés). Webster, pour obtenir l’assentiment du congrès, dut dorer la pilule et promettre au Maine une indemnité de 250.000 dollars (2).
Aiïnsi fut signé le traité que Mr. Elihu Root a qualifié « Le plus important traité qui ait été fait en vue de préserver la paix entre la Grande-Bretagne et les États-Unis ».
Cependant le traité fut très critiqué. On eut le malheur de retrouver à la Bibliothèque Nationale — ce fut un Américain qui fit cette découverte et, très loyalement, la publia — une carte envoyée par Franklin à Vergennes qui donnait à l'Angleterre un territoire plus étendu. Ce fut le signal d’une vraie chasse aux cartes. Ashburton fut critiqué au Parlement de Londres, jusqu’à ce que le British Museum ait fourni une autre carte de 1783, tout à fait à l'appui de la thèse américaine. Heureusement, on ne modifia pas le traité, mais le Canada resta persuadé que l'Angleterre
(1) American State Documents. 26th Congress. 2 session N° 162, 18 fé-
vrier 1841.
(2) On régla en même temps la question de la frontière entre le Lac des Bois et le Lac Supérieur.
l'avait sacrifié à son amitié avec l'Amérique, et les Américains furent furieux d’avoir manqué une si belle occasion de s'emparer du Canada.
Le second incident fut provoqué en 1846 par la fameuse question de l’Oregon. Nous nous rappelons qu'après les discussions de 1824-1827, le territoire situé à l’est des Montagnes Rocheuses, que l’on n’avait pu départager, avait été abandonné à la libre colonisation des deux parties. Du côté anglais, la Compagnie de la baie d'Hudson fit un gros effort de colonisation et de découverte, sous la direction d’un grand pionnier, le Dr John Mac Laughlin. Mais à partir de 1834, de nombreux colons et missionnaires américains s’installèrent, sans protection, avec un grand courage, « comme des croisés » (1) sur le territoire. En 1846, ils étaient 6.000 et ce ne fut pas là un faible titre de possession pour leur pays.
Les démocrates du Sud, Webster et Gallatin, ne tenaient pas tant que cela à acquérir un pays qui devait augmenter la puissance des républicains anti-esclavagistes du Nord (2). Mais une forte opinion publique soutenait leffort des pionniers. Le Général Cass disait : « Nous ne tracerons pas de lignes rouges à travers l’Oregon — l’ensemble est à nous et nous l’aurons » (3). Le 7 décembre 1842, le président Harrison parlait du « territoire des États-Unis, généralement appelé l’Oregon ».
Le point de vue anglais n’avait pas changé, la rivière Columbia devait être la frontière des deux pays à travers l’Oregon. Mais les Américains demandaient toujours que la frontière suivît le tracé du 54040’ latitude Nord.
Les démocrates se présentèrent aux élections de 1844, avec un programme très annexioniste, relativement au Texas et à l’Oregon, ils avaient compris qu’ils suivaient ainsi le vœu général de la population. La phrase «le 54040, ou la guerre » (Fifty four forty or fight) devint le «slogan »
(1) Fazconer, p. 62.
(2) Foster, p. 302.
(3) V. Simpson, «the Oregon territory » (pamphlet), Londres 1844, p. 10.
de la campagne électorale (1). Le candidat démocrate Polk triompha. Il n'était pas très pressé, pas plus que Webster, de mettre son programme en exécution, des négociations furent entamées entre Packenham, ministre d'Angleterre et Buchanan, secrétaire d'État. Pakenham commit la faute de rejeter brutalement certaines propositions américaines. Alors le président Polk, poussé par l'opinion, rompit les négociations et en décembre 1846 lut au Congrès son fameux message qui est la seconde borne, le second point culminant de l’Evolution de la Doctrine du Monroe.
On peut avec raison considérer le message de Polk comme une interprétation sensiblement modifiée de la Doctrine.
Il déclare qu'aucune nouvelle colonie ne doit être établie en Amérique, par aucune puissance européenne. Ceci n’est qu'une réaffirmation de la vieille doctrine ; mais il ne s'arrête pas là, il condamne toute intervention des puissances d'Europe dans les affaires des nations américaines indépendantes. Que veut-il dire par là : il peut s’agir des affaires entre nations américaines, une intervention européenne tomberait, dans ce cas, sous le coup de la doctrine de Monroe, première manière. Nous croyons que Polk a voulu ajouter quelque chose à celle-ci et nous trouvons dans un passage de son message ce que nous cherchons.
Il dit en effet : « Le peuple de ce continent a seul le droit de décider sa propre destinée. Si quelque communauté américaine, constituant un État indépendant,se proposait de s’unir à notre confédération, ce serait une question à régler entre lui et nous, sans aucune intervention étrangère possible. Nous ne pouvons jamais admettre que des puissances européennes interviennent pour prévenir une telle union, parce que cela déplacerait l'équilibre de forces que, comme nous, ils doivent avoir le désir de voir se maintenir sur ce continent ».
Cette citation ne nécessite pas beaucoup de commentaires. Il est évident que Polk pense avant tout au Texas, qui vient de se joindre à la confédération américaine. Mais
(1) PorrarD, Factors in Américan History, p. 122.
nous devons nous rappeler qu’en ce moment le Canada est agité de nombreux frissons d'indépendance, et que les chefs du parti nationaliste pensent sérieusement à s’unir aux États-Unis. On peut supposer qu’une révolte, mieux conduite, plus générale que celle de 1837, serait capable de chasser les Anglais et d'établir un gouvernement indépendant. Celui-ci, pensent les Américains, ne pourrait se maintenir très longtemps, et fidèle à sa « destinée manifeste » réaliserait l’annexion aux États-Unis — à condition toutefois que ceux-ci empêchent l’Angleterre de reconquérir le Canada.
Donc la doctrine n’a pas changé, elle garde la même base : la liberté ; les États-Unis entendent que leur idéal de liberté s’étende à toute l'Amérique. Mais nous continuons à dire que la doctrine n’est en aucune façon un principe juridique, elle est toujours purement et simplement un principe politique, car les États-Unis n’adinettant pas que les peuples américains puissent jouir de la liberté en dehors de leur cadre ; ils sont les dispensateurs obligatoires de la liberté sur le nouveau contineut.
Polk a seulement augmenté le potentiel de la doctrine. L'Europe sait, en effet, depuis l'affaire du Texas, comment les États-Unis savent provoquer, chez ses voisins, des désirs d'union. Par conséquent, si un parti politique au Canada levait l’étendard de la révolte et proclamait son désir de s’unir aux États-Unis, ceux-ci, au nom de la nouvelle doctrine de Monroe, pourraient faire objection aux tentatives de répression anglsise et pouraient se dire en droit d'intervenir militairement pour permettre aux révoltés « de décider eux-mêmes de leur destinée ».
Heureusement pour elle, l’Angleterre se garda encore une fois de reconnaître aucune valeur juridique à la doctrine en refusant de modifier le moins du monde sa position.
Nous pouvons citer une déclaration, postérieure de huit ans, il est vrai, faite par le ministre des Affaires Etrangères Lord Clarendon à l'Américain Buchanan, le 2? mai 1854, c’est une affirmation de la position anglaise à l’égard de la doctrine de Monroe : « Quant à la doctrine présentée par le
président Monroe, en 1823, comme un axiome international destiné à régler la conduite des États européens, elle ne peut être regardée que comme l’opinion de l’éminente personnalité qui l’a énoncée ; mais le gouvernement de Sa Majesté ne peut admettre que cette doctrine soit un axiome international destiné à régler la conduite des Etats européens » (1).
La guerre menaça encore une fois, les États-Unis élevèrent le ton, maïs se heurtèrent une fois de plus à l’inébranlable flegme britannique. Une fois de plus ils n’osèrent pas attaquer.
«Si l'Angleterre, dit un auteur, avait été aussi arrogante et insolente que le fut le peuple américain, il y aurait certainement eu la guerre (2) ».
Brusquement, comme pour l’affaire de l’Aroostock, les États-Unis reprirent la négociation, qui aboutit rapidement à un traité, le 15 juin 1846. Le Canada abandonnaïit la frontière de la Columbia, mais conservait toute l’île de Vancouver, et la frontière suivait le 40€ parallèle.
Aüïnsi l’Angleterre résista, par la force d'inertie d’ailleurs, à la plus violente explosion de nationalisme qu’ait connue l’histoire américaine. N'oublions pas que, à la même époque, les deux puissances se heurtent en Amérique centrale, sur la question de l’Isthme de Panama : les négociations, qui avaient commencé en 1840, devaient se terminer, comme on sait, le 19 avril 1850, par le traité Clayton Bulwer.
Par ailleurs, une autre difficulté opposait les deux pays, et celle-là intéressait directement notre sujet : c’est celle des pêcheries. On sait combien sont poissonneuses les eaux de la côte est de l'Amérique du Nord britannique (Acadie — Baie du Saint-Laurent — Terre-Neuve, Labrador). « On y trouve la morue en haute mer, et, près des côtes, maquereaux, harengs, églefins (haddocks), homards et espadons (3) ». Ces poissons sont pêchés par des pêcheurs de
(1) Parlem. Papers 1856. Lx 266-76 cité dans Cambridge History of British Foreign policy, t. II, p. 273.
(2) Bancrorr, Canada and its province, VIII, p. 869 s.
(3) Farconer, p. 84.
toutes nationalités, et les populations anglaises riveraines tirent des nombreux navires, qui se ravitaillent dans leurs ports, d'importants bénéfices, et réglementent très sévèrement la pêche. La France connaît bien la question et a eu bien de la peine à la résoudre. Or beaucoup de pêcheurs sont des Américains, venant surtout du port de Gloucester, qui bénéficient de leur grand marché national, mais pêchent tout de même trop loin de leurs bases pour pouvoir se passer du ravitaillement canadien.
La question avait été réglée par l’art. 3 du traité de 1783, puis revue en 1818, au plus grand avantage de PAngleterre. La convention du 20 octobre 1818 réduisait en effet à certaines zones, bien délimitées et peu étendues, le droit pour les Américains de pêcher et de préparer le poisson. On accordait, hors des zones, aux navires américains, le droit de s’abriter et de se ravitailler (1). Mais un changement se produisit dans les conditions de la pêche ; les maquereaux et les harengs devinrent plus nombreux que la morue et les pêcheurs américains les poursuivirent à l’intérieur des eaux territoriales anglaises ; la Nouvelle Ecosse en 1836 passa des lois en conséquence et commença à saisir les navires américains. Les juristes commencèrent à discuter la fameuse question des baies ouvertes, comme celle-ci n’était en aucune façon réglée par la coutume, comme les Anglais faisaient état de leur doctrine des King’s chambers, il y eut de grandes difficultés.
«En 1851, plus de cent vaisseaux américains furent jetés sur les côtes de l’Ile du Prince Edouard, par une tempête et plus de 300 hommes périrent. La flottille brava la tempête plutôt que de mettre à l'abri dans les ports et ainsi avouer ses infractions aux lois britanniques » (2). L'année suivante, une escadre anglaise alla croiser sur les lieux de pêche, et Amérique riposta en envoyant aussi quelques navires. La guerre menaça encore, le congrès en parla et Daniel Webs-
(1) Groez, Droit international public de la mer, LIT, 320. (2) C. C. Taxsrrx, The Canadian reciprocity treaty of 1854 (1929), p. 40.
ter, exprimant l’opinion de ses contemporains, s’en prit aux Canadiens plutôt qu'aux Anglais et accusa leur mauvaise volonté et leur désir de causer des ennuis à l'Amérique. Il faut dire que cet incident se place peu de temps après le mouvement annexionniste canadien, qui donna aux Américains un grand espoir et dont l’échec leur fut très sensible.
Après avoir étudié cette politique américaine, si menaçante, nous allons voir comment réagit le Canada devant elle, et nous comprendrons mieux l’état d’énervement, d’affolement politique, dans lequel il se trouva de 1839 à
INT. — La grande crise canadienne
Au milieu des disputes politiques qui proviennent du récent établissement, par l’acte de 1840, du gouvernement représentatif, nous pouvons distinguer dans l’opinion canadienne deux courants profonds et, du reste, opposés : le courant annexioniste d’une part, conduisant à la fusion avec les États-Unis, le courant fédéraliste d’autre part, tendant
l'établissement d’un État canadien comprenant toute l’Amérique du Nord anglaise, et gardant son lien avec la Grande-Bretagne.
Nous verrons, au cours de cette époque difficile, le parti annexioniste se Doré de grandes démonstrations, tendre la main à l'Amérique, qui ne bougea pas, voulant sans doute que les Canadiens se révoltent avant de venir à leur aide, puis s'effondrer, après que le parti impérialiste américain eût changé de tactique et décidé de forcer le Canada à l’union, par des moyens économiques.
En face, subissant les contre-coups, profitant des échecs des annexionnistes, l’idée de fédération fait des progrès, arrive à des réalisations importantes ; par exemple la construction du chemin de fer intercolonial, qui devait être le ciment du futur Dominion du Canada.
Mais avant d’étudier ces deux courants qui nous intéressent au premier chef, nous devons, très rapidement, es-
quisser l’évolution de la politique canadienne de 1839 à 1860. : /
De 1839 à 1847, les gouverneurs Lord Sydenham, Sir Charles Bagot et Sir Charles Metralfe, eurent une politique personnelle désastreuse, dont le but unique était de tourner les directives du rapport Durham, en entravant le développement du souvernement représentatif. Leur tactique fut d’exciter les partis les uns contre les autres. Ce ne fut pas difficile car libéraux et conservateurs, français et anglais, ne demandaient qu’à se disputer. Ils avaient découvert le beau thème classique de la représentation proportionnelle qui prête, comme chacun sait, à de faciles discussions.
En 1847, le ministère whig de Lord Russell (arrivé au pouvoir en juin 1846) avait pour ministre des colonies Lord Grey, fils du Premier de la Réforme électorale. Celui-ci avait adopté les idées de son parent Durham, et avait une « conception de l’Empire qui est en gros celle d’aujourd’hui » (1). Il se moquait des avis de son ministère, encroûté dans la routin. de la vieille théorie colomialiste, et désirait voir le Canada voler de ses propres ailes dans le sillage de la Grande-Bretagne. Il choisit pour gouverneur Lord Elgin, qui avait épousé la fille de Lord Durham, et qui était un représentant remarquable de ces tories peu nombreux, mais de grande valeur, qui avaient gardé leur fidélité à Sir Robert Peel, après sa chute en 1846.
Elgin forma un ,ninistère de concentration solide, dirigé par les leaders libérrux français et anglais Baldwin et Lafontaine. « C’utait reconnaître l’unité politique du Canada, et affirmer le principe qui devait conduire à la confédération » (2). Il cherchait en même temps à moderuiser le Canada, dans un esprit très libéral, en trans'érant aux paysans 1es terres de la couronne et de l’Eglise, en abolissant les droits féodaux ues seigneurs français, en construisant des rouces et des chemins de fer, en améliorant la navigation sur le Saint-Laurent.
(1) Kexnepyx, The canadian Constitution, p. 251. (2) Kenweoy, id., p. 25.
Ce fut cependant sous le gouvernement de Lord Elgin que se produisit le grand mouvement annexioniste de 1849.
Ce mouvement n’a pas de cause profonde bien nette, il est le fait de mécontents de tous partis, qui, sans cohésion ni programme, demandèrent l’annexion du Canada aux États-Unis, pour le seul plaisir d’inquiéter l’Angleterre et de manifester contre certaines décisions qu'ils jugeaient contraires aux intérêts canadiens. Beaucoup, parmi ceux qui signèrent, par colère, le manifeste annexioniste, regrettèrent plus tard publiquement leur attitude.
Les causes de mécontentement sont d’ordre politique et d'ordre économique. Les clauses d'ordre économique sont vraiment graves : les bills de 1846, 1847 instituant le libre échange en Angleterre avaient porté un coup terrible aux marchands canadiens, qui auparavant, jouissant seuls du commerce libre avec la métropole, gardaient encore l’avantage sur les marchands américains, mieux outillés, produisant moins cher, mais dont les marchandises étaient frappées de droits de douane (1). D’un coup le Canada perdit tout son commerce, on prétendit que les 3/4 des commerçants et industriels de la province furent ruinés. L'Amérique fit un effort, acheta au Canada, le Congrès passa même une résolution permettant aux marchandises canadiennes de passer en transit par les ports américains. Les Canadiens, qui étaient en train de dépenser de grosses sommes pour construire un chemin de fer chez eux, de Québec à Halifax, pour faciliter le commerce avec l’Angleterre, abandonnèrent les travaux, interrompant la fabrication du trait d'union entre les provinces de l'Amérique du Nord Britannique. Les hommes d’affaires canadiens commençaient donc à considérer l’union avec les États- Unis comme le seul moyen de sortir de la crise terrible, où les jettait la politique commerciale de Londres.
Mais l'abandon anglais se faisait sentir aussi au point de vue politique, nous avons vu les reproches adressés par les Canadiens à Lord Ashburton après la signature du traité de
(1) Ce fut surtout le commerce des bois, capital à cette époque, qui fut k plus atteint.
1842. On qualifia aussi d’abandon l'attitude de Lord Grey qui laissait Elgin agir comme un souverain constitutionnel indépendant. Il se passa une chose étrange, ce furent les conservateurs canadiens qui levèrent le drapeau de l'annexion, après qu'Elgin eut appelé au pouvoir les libéraux des deux provinces. Ceux-ci firent voter une loi pour indemniser les victimes de la révolution de 1837, qui étaient surtout des canadiens français. Elgin, conformément à la constitution, signa le bill. Les tories demandèrent au Parlement britannique d'intervenir ; Lord Grey, fidèle à sa théorie, empêcha cette intervention. « Ce devait être, d’ailleurs, la dernière fois qu’une tentative était faite pour limiter l’indépendance du Canada » (1).
Les mécontents se réunirent en une ligue, la British American League, qui au début ne se montra aucunement favorable à l’union avec les États-Unis. À sa réunion de Kingston, le 26 juillet 1849, la ligue se prononçait unanimement pour l’union des colonies d'Amérique du Nord, sous l’autorité anglaise. Mais la campagne annexioniste allait son train menée par plusieurs journaux à Montréal : le Herald, le Courrier, le Wilness, la Gazetle for independance. La réunion de la ligue à Torento, en novembre 1849, prépara directement le fameux manifeste pour l’annexion, qui réunit en fin novembre un nombre important de signatures, un millier environ.
Grâce à une indiscrétion d’un employé de l’association, E. Goff Penny, on connaît aujourd’hui ces noms, et de leur étude, on peut tirer des conclusions très nettes. C’est une liste de mécontents, que ne lient aucune opinion de parti ou de classe. On y lit de nombreux noms de conservateurs anglais — dont la plupart regrettèrent amèrement leur geste (par exemple J. J. C. Abbot qui sera premier ministre du Dominion), mais on n’y voit pas ceux de Brown et de Macdonald, membres très importants de la ligue, qui refusèrent de signer. On y trouve très peu de canadiens français (3 % environ), pourtant ils n'étaient guère favorables, à ce mo-
(1) Powezr and Tour, p. 1231.
ment, à la Grande-Bretagne, Par contre, plusieurs radicaux du parti des « clear grits » signèrent.
On peut donc conclure que le mouvement annexioniste en 1839, malgré la grande importance qui lui a été attribuée, n'avait pas vraiment une base bien solide et n’était que l’expression d’une toute petite minorité de Canadiens, poussés par les circonstances au paroxysme de la colère. La majorité de la population restait fidèle à la Grande-Bretagne.
Quelle fut l’attitude de l’Amérique devant cette manifestation, qui comblait si parfaitement ses vœux ? Immédiatement, les Américains comprirent qu’il fallait aider le mouvement en faisant savoir aux Canadiens qu’on les recevrait avec joie dans l’Union. Une législature, celle du Vermont, passa une résolution recommandant l’annexion pacifique du Canada. L'opinion publique s’enflamma, on chanta « notre frontière ne s'arrêtera pas à Utica, l'immense continent tout entier est nôtre ».
Deux ouvrages de voyages contemporains nous renseignent sur la campagne électorale américaine de 1848 et sur celle de 1852, ils furent écrits par deu : Anglais, John Bigsley et le lieutenant-colonel Sleigh. D’après le premier, le général Winfield Scott fit campagne en demandant l’annexion (1). Quant à Pierce, dans son adresse inaugurale du Congrès, il fit l’éloge enthousiaste de l’expansion territoriale (2).
L'ouvrage du Colonel S'igh présente un autre intérêt, il expose admirablement la question de l’Amérique anglaise : si les provinces d'Amérique du Nord ne s'unissent pas, elles ne peuvent échapper à l’annexion. Nous retrouverons cette idée, et verrons comment elle se répandit.
Mais les Américains n’allèrent pas plus loin, peut-être avaient-ils été avertis par leurs agents de la fragilité du mouvement annexioniste ; mais nous devons dire que l’Amérique avait chez elle d’autres soucis plus graves : l’attitude
(1) John J. Bicscey, The Shoe and Canoe, or pictures of travel in Canada, vol. I, p. 207. Londres, 1880.
(2) Lieutenant-Colonel Szercu, In pine forests and Hackmatack clearings, or travel, life and adventures in British North America Provinces. Londres, 1863, p. 95.
des états esclavagistes qui déjà commencaient à montrer une attitude dangereusement séparatiste. Nous verrons que la guerre de Sécession fut le choc qui détermina le-Canada à réaliser sa fédération ; le mouvement sécessioniste le sauva aussi, en 1849, d’une intervention qui eut pu lui être fatale. L'Amérique avait perdu, sans s’en douter, sa dernière chance. Et pourtant, au Canada, le gouvernement s'attendait au pire : «ou bien nous aurions dû, à l’heure actuelle, être ignominieusement chassés du Canada, ou nos relations avec les États-Unis devraient en arriver à une situation très tendue », écrit Lord Elgin.
Elgin n’eut pas peur du mouvement, mais chercha à faire disparaître les causes de mécontentement. « Il faut, disait-il, mettre les coloniaux dans une aussi bonne position commerciale que les citoyens des États-Unis, pour cela la libre navigation et la liberté de commerce réciproque avec les États- Unis sont indispensables ». Il négocia avec le secrétaire d'État américain William M. Marcy, qui se montra fort disposé à traiter. Les républicains espéraient peut-être prépa-er l’union politique par un Zollverein américain.
Le traité fut signé le 5 juin 1854, l’Amérique aurait le droit de pêcher dans les eaux britanniques, les principaux produits des deux pays seraient réciproquement admis sans droits d’entrée, enfin la navigation libre était concédée par l'Amérique sur le lac Michigan, par le Canada sur le Saint- Laurent ; on formait ainsi une magnifique voie navigable de Chicago à la mer. Le traité donna au Canada une grande prospérité.
Que devint pendant cette période l’idée de fédération ? Elle fit des progrès considérables, dus à l’attitude annexioniste d’une partie de la population, aux mécomptes du système représentatif, -enfin aux menaces américaines. L’idée que nous avons trouvée dans l’ou\ :age du Colonel Sleigh se répand extraordinairement : beaucoup de Canadiens pensent maintenant que l’heure est venu: de choisir entre l’annexion et la fédération, et quelques Anglais les suivent dans cette opinion.
Nous disons quelques Anglais, mais non pas tous les An-
glais, car la thèse de la « Little England » garde ses partisans. Nous allons l’étudier d’abord.
L'établissement du libre échange et l’abandon du système protectionniste, dit Ewart, ce polémiste canadien anti Anglais, dont nous retrouverons souvent le nom, supprimait les raisons financières qui militaient en faveur des colonies, Le Canada comprit que les Anglais lui disaient : « À partir d'aujourd'hui, considérons nos propres affaires ; nous sommes assez grands, nous sommes assez forts. nous sommes, vous et nous, dans une fausse situation et le temps est venu pour nous d’en être délivrés. Prenez votre liberté ; vos jours d'apprentissage sont finis » (1).
Gladstone penche fortement pour la théorie « Little England ». Il fait sa profession de foi, un discours à Chester le 12 novembre 1855. On accordera aux Canadiens tout ce qu’ils demandent » non par peur, mais parce que, à bien considérer la question, on a trouvé que, après tout, nous n’avions pas d'intérêt direct à les retenir » (2).
La littérature s’en mêle, le chartisme qui se meurt lentement et l’esprit libéral triomphant pénètrent les poètes euxmêmes. Lord Tennyson s’écria :
Une telle loyauté est trop coûteuse. Amis, votre amour N'est plus pour nous qu’un fardeau ; brisez vos liens et allez.
Il y a aussi des découragés, le grand Peel, qui jamais, pourtant ne perdit sa foi dans les destinées de l'Angleterre, écrivit en 1843, quand l'esprit étroit de Stanley, son ministre des colonies, rendait difficile la position de Bagot, puis celle de Metcalfe : « Si la population canadienne n’est pas sincèrement pour nous, pourquoi assumerions-nous la terrible obligation de défendre, pour l’honneur, son territoire contre une agression américaine » (3).
Le brillant Lord John Manners, cet élégant grand sei-
(1) Ewanr, Foreign affairs, 1927, citant Spencer Wazrorr, History of iwenty five years, III, 87.
(2) Letters and documents of Lord Elgin, 32.
(3) Parker, Life of Sir Robert Peel, III, p. 389.
gneur, anti peelite convaincu, partisan de la jeune Angleterre et de la modernisation de la gentry, celui-Rà même qui eut tant d'influence sur Disraelli, écrit : « Si vraiment vous croyez qu'il faille reconnaître l'indépendance virtuelle du Canada, rappelez votre gouverneur général, rapatriez votre armée et votre flotte et laissez le Canada établir son indépendance, s’il le peut, ou chercher refuge dans les vastes bras des États-Unis » (1). Lord John, lui non plus, ne croit pas que le Canda puisse conserver bien longtemps son indépendance.
Enfin Disraeli qui, à force de combattre Peel, commence à apprendre de lui la foi dans les destinées de l’empire, prononça, en parlant des affaires de pêcheries, la fameuse phrase qu’il devait tant regretter : « Ges maudites colonies seront indépendantes avant peu de temps, elles sont actuellement une meule de moulin autour de notre cou ». Nous verrons comment il changea d’avis et devint, en quelque sorte, le fondateur du nouvel empire.
Un incident significatif mérite d’être signalé ici ; en 1858, le gouvernement britannique refusa une proposition canadienne en faveur de la fédération. Sir Edward Bulwer Lytton, secrétaire d’état aux colonies, communiqua le projet à ses collègues du cabinet, accompagné d’un mémorandum très confidentiel où 1l faisait dire, en substance, par son rédacteur : La demande est trop prématurée, il y a encore une forte opposition contre la fédération, le gouvernement ne peut s’en mêler, et, par ailleurs, s’il doit octroyer la fédération, il ne faudra pas qu'il ait l’air de s’y résigner sous la pression de l’opinion canadienne (2). En 1867, on pensera et on agira différemment.
Il y avait pourtant des Anglais qui n’avaient pas perdu tout espoir de sauver le Canada par le moyen de Îa fédération. Nous avons vu ce qu’en pensait lord Grey. Voici l’opinion de l’auteur anonyme d’un pamphlet publié en 1849 (3),
(1) Hansarp, 4 mars 1853.
(2) Memerandum confidentiel sur la question de la fédération des provinces d'Amérique du Nord, par T. F. Errorr, du ministère des Colonies.
(3) Shall we keep Canadas. Londres Hatchard and Son, 1849.
Pierre Sebilleau. 5
il signale lui aussi le danger américain, démontre que le Eanada ne peut être qu'anglais ou américain. Dans une très curieuse prophétie, il arrive à entrevoir, assez nettement, ce que sera l'Empire Britannique quatre-vingts ans après, et à en résumer en quelques lignes le statut actuel : « La Grande Bretagne doit s'identifier avec ses colonies. Elles doivent devenir, ce qu’elles sont loin d’être actuellement, parties intégrantes d’un grand empire unique... Cela les élèvera et les fera regarder par les Britanniques et par les étrangers d’une manière bien différente de celle dont ils la regardent actuellement. » Cette remarque, et surtout de mot « les étrangers », s'applique, si nous regardons le contexte, aux États-Unis.
Cependant, l’idée de fédération fait au Canada des progrès incessants, et surtout, elle rend la forme, plus incisive, plus frappante, du fameux dilemme : fédération sous l’Angleterre ou annexion aux États-Unis. C’est de 1858 que date un fameux discours de Sir Alexander Tilloch Galt, ministre de la couronne, sur les dangers d’annexion, et sa lettre à Bulwer Lytton : « Mon opinion est très nette : la question est la suivante, tout simplement, confédération entre provinces ou absorption dans l’union américaine, et toute difficulté opposée à la première est un argument en faveur de ceux qui soutiennent la seconde ». Nous avons vu, à l’instant, que Bulwer Lytton n'avait tenu aucun compte du conseil de l’éminent homme politique canadien.
On peut dire que vers cette époque, l’idée de fédération commence vraiment à pénétrer le peuple canadien. On commence à en parler dans les assemblées des provinces (1), mais c’est surtout par la question du chemin de fer qu’elle se rend accessible aux foules.
En 1852, en réaction peut-être contre le traité Ashburton
(1) En 1857 le gouvernement canadien {à propos d’une reddition de compte de la Compagnie de la Baie d'Hudson) recommande aux délégués qu'il a envoyés à Londres à cet effet : « de montrer l’urgente nécessité d’une délimitation précise de la frontière entre le Lac Supérieur et le Pacifique, pour lutter contre l'immigration américaine ». Minute of the Council 18 février 1857. Canadian archives, State Book, r., p. 223 et s.
Webster, de 1849, les provinces maritimes ont demandé qu’un chemin de fer les relie au Canada, en passant par la vallée du Saint-John. Mais le ministère anglais refusa daceorder sa garantie à l'emprunt qu’elles comptaient lancer pour couvrir les frais de l’entreprise. Le traité de réciprocité de 1854 porta au projet un coup définitif.
En 1857, les gens de Nouvelle Ecosse reviennent à la charge et envoient des délégués au ministre des colonies, pour lui exposer que le chemin de fer aurait deux grandes utrhités : l’une stratégique, en cas d'attaque militaire américame, l’autre nationale, pour prévenir l'influence américaine sur des communautés séparées. Deux citoyens de Nouvelle Ecosse écrivent le 20 août 1857 : « Personne ne peut apprécier mieux que nous les avantages de la paix avec les États- Unis. Néanmoins, ceux qui vivent tout près d'eux sont moins convaincus que ne peuvent être beaucoup d’autres, de Fimpossibilité d’une guerre entre les deux puissances (Angleterre et États-Unis). Et pourtant c’est un fait connu que, dans aucun pays, les relations extérieures ne sont plus sujettes aux pressions populaires et à celles des intérêts de partis qu'aux États-Unis. Cette considération qui a été récemment illustrée par l'affaire des enrôlements (1), marque suffisamment qu’une politique fondée sur la prétendue impossibilité — ou lFimprobabilité — d’une guerre avec ce peuple, peut devenir erronée et montre qu’il faut chercher, par une préparation adéquate et opportune, à prévenir toute agression, et le cas échéant à la repousser » (2).
On voit donc quel intérêt, la population des provinces maritimes, et celle du Canada en même temps, attachaient au chemin de fer et comment elles en faisaient le symbole
(1) Il nous est impossible de raconter toutes les petites difficultés qui surgirent, au cours de l’histoire, entre le Canada et les États-Unis ; nous avons choisi les plus importantes et les plus frappantes, pour illustrer notre exposé. L'affaire des enrôlement consista en ceci : quelques Américains s'étaient enrôlés parmi les volontaires Canadiens, qui étaient allés combattre avec les troupes anglaises, à Sébastopol, et l'Amérique avait accusé l'Angleterre d'envoyer des sergents recruteurs sur son territoire.
(2) J. W. Jouxsron et A. G. ArcaiB4azp, à Labouchère, 20 août 1857.
de l’union. Mais le chemin de fer n’était pas encore construit, et l’union était loin d’être réalisée. La question qui nous intéresse n’est pas réglée. Le Canada peut encore très bien se séparer de l’Angleterre, pour devenir la proie de l'Amérique, il n’a pas encore pris sa décision.
Nous verrons, au chapitre suivant, comment il la prit, après la Guerre de Sécession américaine. Mais nous devons auparavant, et ceci servira de conclusion à ce chapitre, exposer l’unique effort fait par l'Angleterre à la fin de notre époque pour défendre son influence au Canada, le voyage du Prince de Galles en 1860. Le prince Edouard, accompagné du ministre des Colonies, le duc de Newcastle, traversa les provinces au milieu d’un grand enthousiasme. Ils allèrent aussi aux États-Unis, où l’accueil fut peut-être plus chaleureux encore, on sait combien les citoyens de la République américaine respectent et aiment la famille royale britannique. Le jeune prince et le ministre rencontrèrent au Canada, parmi les gens éclairés, de fervents partisans de l’idée fédéraliste, et en Amérique, le duc fit la connaissance de Mr. Seward, alors gouverneur de New-York, qui allait devenir Secrétaire d'Etat, et dont les idées annexionistes l’inquiétèrent. C'était là un lien qui se créait entre l’idée fédéraliste et le gouvernement britannique, et on peut dire que le futur Edouard VII, en inaugurant la tradition qui devait faire des princes de Galles les idoles au peuple canadien, fit un geste qui fut très profitable à l’avenir de l’Empire.