G LE CANADA ET LES
Puis, après avoir exhorté les Zouaves à se montrer toujours courageux, et adressé quelques paroles de consolation à leurs parents. Sa Grandeur termina en disant qu'Elle allait prier pour eux à l'autel et les bénir.
Sa Grandeur se rendit ensuite à l'autel et bénit solennellement les Zouaves.
Après la cérémonie, on défila en procession par les différentes rues de la ville. Il y avait près de cent voitures. Dans la première, qui ouvrait la marche, se trouvait un étendard sur lequel étaient incrits les mots suivants : « En avant, nos Zouaves, à Rome.» Dans la deuxième, le Révd. M. BaïUargeon, curé de la paroisse teuait un autre drapeau sur lequel on lisait : « Vive Pie IX. » Puis venait Id voiture des Zouaves. La procession présentait le plus magnifique coup-d'œil. Les musiciens de la ville réunis à ceux du collège faisaient retentir l'air des sons d'une musique vive et joyeuse, et de toutes les poitrines s'échppaient de distance en distance des vivats enthousiastes et chaleureux. La procession s'arrêta devant l'Evèché et les trois Zouaves allèrent saluer Sa Grandeur Monseigneur Thomas Gooke qui les bénit et leur donna à chacun une médaille.
On se rendit ensuite à la gare du chemin de fer où se trouvait réunie une foule considérable. Une seconde adresse fut présentée aux Zouaves par M. X. Gauthier, étudiant en droit, au nom de leurs anciens confrères du collège. M. Ep. Dusseault y répondit en proposant trois chaleureuses acclamations pour Pie IX.
Malheureusement les Zouaves ne purent s'embarquer vendredi, le train d'Arthabaska n'ayant pu venir ce jourlà. Ils ne sont partis que samedi après-midi.
Telle a; été la brillante démonstration que la ville des Trois Rivières a faite aux Zouaves qu'elle envoie au secours du Saint Père. Les citoyens en garderont longtemps le souvenir. (I)
Les Zouaves de St. Hyacinthe voulurent avant leur départ assister une dernière fois au divin sacrifice dans leur paroisse. Les élèves du Collège chantèrent à l'orgue, la milice forma une garde d'honneur, tandis que les paroissiens se pressaient en foule sous les voûtes sacrées.
Après la messe, ils se rendirent à l'Evèché. Monseigneur l'évoque de St. Hyacinthe était malade, mais Monseigneur de Germanicopolis leur donna sa bénédiction en leur
(1) Jouriial des TroU-Rlvlôres, IS février 1868.
•disant avec affection : « Allez, mes enfants, soyez bons chrétiens et bons soldats.»
A la gare du chemin de fer, les citoyens leurs présentèrent une adresse de félicitation :
Jeunes amis, — PermeUez-nous, à l'accasion de votre départ pour l"Ilalio, de vous tcinoigiicr nos plus vives sympathies pour votre <lcvouoment à la belle cause que vous embrassez
Quoique nous éprouvions un profond regret en vous voyant laisser nos rangs, nous sommes tiers do votre décision et nous sommes convaincus que si l'occasion se présente sur le champ de bataille, vous ajouterez de nouvelles gloires au nom canadien, vous ferez l'houneur (le St. Hyacinthe que vous allez représenter en défendant, au prix de votre sang, s'il le faut, la plus belle cause, la cause que tout Canadien noble et généreu.x voudrait défendre, la cause de Notre Saint Père le Pape.
En nous séparant, veuillez croire en notre affection la plus sincère, et espérons qu'un jour nous viendrons vous recevoir ici couverts des lauriers que vous aura mérité votre courage.
Au revoir, jeunes amis, soyez braves et courageux.
Bientôt après, le convoi partait au milieu des acclamations de la foule qui les suivit longtemps du regard, et se dispersa profondément émue en faisant des vœux pour leur heureu.x retour.
Le Nouveau Monde (1) a raconté dans les termes suivants les scènes touchantes qui se sont passées au Collège de Montréal, lorsque quatre Zouaves, élèves de cette antique maison, ont été faire leurs adieu.K à leurs anciens professeurs et condisciples. L'un d'eux est M. Adolphe Forget qui a rendu des services au Comité en tenant le bureau, dans la rue St. Vincent.
Lundi dernier avait lieu, au Collège de Montréal, une scène qui a produit sur ious ceux qui en ont été témoins la plus profonde impression. Un professeur et trois élèves de cette maison venaient y faire leurs adieux, avant de partir pour Rome : M. Adolphe Forget, ancien élève et professeur pendant neuf ans; M. Adolphe Lamarche, élève de philosophie ; MM. Sévérin Lachapelle et Léonidas Brunet, élèves de rhétorique. Après avoir vit-ité, en particulier, chacun des prêtres du Collège, ils prirent le souper avec la communauté. Ils furent reçus avec des applaudissements vifs et prolongés. A la vue de ces jeunes gens sous l'uniforme des Zouaves, un sentiment indéfinissable saisit tous les cœurs. L'estime, l'affection, une joie mêlée de tristesse, et môme une vénération religieuse se
(1) 22 février 1868.
manifestaient sur toutes les figures. On sentait que le dévouement avait imprimé à leurs personnes un caractère de grandeur qui commande l'admiration.
Après le souper, la communauté, sous l'empire d'une vive émotion, se presse silencieuse autour des quatre Zouaves. M. P'orget attirait surtout l'attention et les regards ; car il avait été pour tous un ami tendre et dévoué, pour plusieurs, un père et un mentor plein de charité et de sagesse, pour la maison, un professeur intelligent et habile. De plus, la force d'âme, l'esprit si éminemment chrétien qu'il avait montrés pendant tant d'années, en supportant la maladie qui le retenait aux portes du sanc tuaire où le portaient tous ses désirs, avaient donné un nouvel éclat à toutes ses belles qualités et avaient achevé de lui gagner les sympathies les plus cordiales. Jamais il n'eût consenti à faire le sacrifice de son habit ecclésiastique, s'il eût dû l'échanger pour un autre que pour le costume du Zouave Pontifical, qu'il paraît maintenant si fier de porter avec ses trois compagnons.
Au milieu du plus profond silence, un élève s'avance vers eux et leur dit :
Chers amis, vous allez donc bicnlùt nous quitter ! Permettez-nous de vous dire les impressions que nous éprouvons en vous voyant vous éloigner de nous. Nous ne pouvons vous le cacher, chers amis, votre départ nous cause beaucoup de peine. Nous sentons que nous nous séparons d'amis bien chers, et ces séparations, vous le savez, font toujours du mal au cœur. Nous sommes donc vivement affectés. Mais, chers amis, nous faisons volontiers notre sacrifice, quand nous pensons à la belle cause pour laquelle vous allez vous sacrifier si généreusement. Oui, parlez, nobles amis, puisque Dieu vous appelle, accomplissez votre grande mission, et nos cœurs vous accompagneront partout, nous penserons bien souvent à vous dans nos prières, vous serez toujours présents dans nos souvenirs. Nous aimerons à nous rappeler les chers condisciples avec lesquels il nous était si doux de vivre, un maître bien-aimé qui a été le professeur d"un grand nombre d'entre nous, l'ami de tous et comme un frère pour plusieurs. Mais, chers amis, nous ne pouvons pas vous dire tout ce que nos cœurs ressentent en ce moment. Vous sentez vous-même tout ce que nous pouvons éprouver en vous voyant partir.
Permettez-nous de vous offrir quelques objets qui vous rappelleront le souvenir de vos amis, quand vous nous aurez quittés. C'est une petite croix pour chacun de vous. C'est pour la croix que vous allez combattre, c'est pour elle que vous voulez vivre et mourir, vous Zouaves du Vicaire de Jésus-Christ crucilié. Elle sera le signe et le lien de notre union. Ce sont vos professeurs et vos condisciples de classes qui vous présentent ce mcmcnlo. Et vous, M. Forgct, c'est la communauté entière qui n'a jnis voulu vous laisser partir sans vous donner au moins ce faible témoignage de son affection.
Souvent ces paroles furent entrecoupées par l'émotion
trop forte pour êtie complètement maîtrisée. Déjà de grosses larmes montaient des cœurs et remplissaient les yeux d'un grand nombre.
On distribua aux Zouaves les croix qu'ils baisèrent amoureusement en les recevant, et depuis ce moment elles brillent sur leurs poitrines. On leur présenta aussi une somme d'argent. Puis M. Forget qui, quelques instants auparavant, avait dit à ses compagnons : « Mes amis, soyons Zouaves jusqu'au bout, » ne peut déjà plus dominer son émotion, et au milieu des larmes qui s'échappent de ses yeux, il épanche en ces termes son cœur si vivement impressionné :
Ah ! mes bien chers amis, jo comprends aujourd'hui plus que jamais qu'il y a des choses qui se sentent et ne peuvent se dire. Je comprends qu'il y a des émotions que la langue ne peut exprimer. Non, il ne m'est pas possible de dire tout ce que ressent mon âme en ce moment.
Il me faut donc contenter de vous remercier tout simplement, mais certes bien cordialement, du bon témoignage de sympathie affectueuse que vous voulez bien nous donner avant notre départ.
Ah ! mes chers amis, j'ai toujours cru au bon cœur des élèves du Collège de Montréal. Oui, et j'en ai eu bien des preuves, et la délicatesse avec laquelle vous en agissez, ce soir, envers nous, les beau.\. et nobles sentiment, que vous venez de nous exprimer par un si digne interprête, tout cela ne peut être pour moi qu'une cofifirmation d'une chose déjà prouvée depuis longtemps, je veux dire de la bonne éducation et de la politesse qui vous distinguent. Je vous remercie donc, encore une fois, de tous vos bons sentiments à notre égard. Je vous remercie du don que vous nous faites. C'est le fruit et tout à la fois le gage do votre générosité. Je sais avec quel cœur et quelle libéralité vous donnez toujours.
Vous me dites que vous avez déjà pensé bien des fois aux Zouaves dans vos prières, et que vous ne les oublierez jamais. Je vous en suis bien reconnaissant. Le Zouave Pontifical, ah 1 il a bien besoin du secours du ciel. Il ne s'agit pas seulement pour lui d'être un brave et courageux soldat, un soldat prêt à donner volontiers son sang, à vendre chèrement sa vie sur le champ de bataille, mais encore et surtout à être un excellent chrétien ; et certes, il est plus difficile de bien vivre pour Jésus-Christ que de mourir pour lui.
Vous trouvez du dévouement dans notre démarche et vous semblez l'admirer. Pour moi, mes chers amis, j'estime que s'il y a quelque mérite dans notre départ, c'est le mérite d'accomplir un devoir et rien que cela. Pie IX, notre Père commun, appelle à son secours un certain nombre de ses enfants. C'est la voix de Dieu qui se fait entendre. Notre saint Evoque fait appel à son tour aux enfants de son diocèse ; c'est encore la voix de Dieu. Dieu lui-même parle au fond de l'âme de quel([aes-uns et leur dit : « Partez. » Kt ceux-là, il faut qu'ils partent. C'est un devoir pour eux d'aller à Rome, rendre témoignage à la justice, au droit, à la vérité. C'est un devoir pour eux d'aller combattre pour toutes ces grandes choses, et, s'il le faut, de mourir pour elles.
Le devoir, je le sais, demande le sacrifice. Le sacrifice est une conséquence inévitable du devoir. Ah ! que vous avez eu une bonne et belle pensée de nous faire présent, à chacun, d'une croi.x. C'est là remblème du sacrifice. Rien de bon, rien do grand, ne peut se faire sans le sacrifice, sans la croix. Oui, c'est bien là l'arme avec laquelle nous devons combattre dans la cause dont il s'agit. Si la victoire est due au sacrifice, c'est bien assurément dans la cause de Jésus-Christ. Lui, notre chef, n'a pas combattu autrement. Le Zouave Pontifical, qui a conQU un véritable amour pour son devoir, pour la noble et sainte cause qu'il va défendre, doit accepter de bon cœur toute espèce de sacrifices. Il doit tout sacrifier généreusement pour Jésus-Christ et le triomphe de son Eglise.
Oui, il doit tout sacrifier, non-seulement tout son sang, mais encore tout son cœur. La patrie, les lieux qui l'ont vu naître, les lieux si pleins de souvenirs de son enfance, de sa jeunesse, ses amis dont la piésence lui est si chère, son vieux père, sa tendre mère qu'il ne reverra plus ici-bas, peut-être, il doit tout quitter, il doit tout sacrifier! Ah ! le sacrifice du cœur ! Mes chers amis, laissons-là ces pensées. Je ferais paraître quelques faiblesses devant vous et ce serait indigne d'un Zouave Pontifical.
M. le Directeur, vous avez toujours été bien bon pour nous, pour moi en particulier, permettez-moi de vous renouveler ici, devant toute la communauté, ainsi qu'à tous les autres Messieurs de la maison, l'expression de ma vive reconnaissance pour l'intérêt que vous m'avez toujours porté. Veuillez recevoir mes adieux avec l'hommage de mon respect filial.
Pour vous, chers confrères, avec qui j'ai vécu si paisiblement, si joyeusement, agréez aussi mes adieux et mes amitiés les plus afi'ectueuses.
Et vous, mes jeunes amis, je vous dis aussi adieu, car il faut vous quitter. Ah ! comptez toujours sur mes meilleures amitiés, vous surtout avec qui j'ai eu des rapports plus particuliers, dont j'ai été le professeur.
Mon cœur me fait ici un devoir de faire une mention spéciale.
Je veux parler de vous, chers amis, qui finissez votre cours d'étude cette année. J'ai été longtemps avec vous. Je n'ai jamais eu qu'à me féliciter de vos bons procédés, de votre délicatesse à mon égard. Je veux parler aussi de ceux dont le souvenir est peut-être encore plus vivant chez moi, parceque je viens de les quitter. J'ai été plus longtemps avec eux ; j'étais heureux d'être avec ces chers élèves, ils savaient si bien se faire aimer.
Et pour vous, jeunes amis, qui m'avez montré plus do confiance et d'amitié que les autres, ah ! croyez que je ne vous oublie pas. L'amitié est une chose trop sacrée pour moi ; soyez bien persuadés que j'y serai lidèle et toujours fidèle.
Quand M. Forget eut fini de parler, M. Lamarche, d'une voix émue et les yeux remplis de larmes, exprima les sentiments de reconnaissance et d'amour dont ils étaient animés, lui et ses deux compagnons, envers leurs maîtres et leurs cliers condisciples, et il termina en disant :
Ce crucilix qui est devenu pour nous l'emblènio de la religion, de l'amitié et du souvenir; ce crucifix auquel vous avez attaché tous vos cœurs, nous est un gage assuré de votre éternel souvenir.
Les élèves ne répondirent ù ces épanchements que par des pleurs. Plusieurs môme éclataient en sanglots. C'était le spectacle d'une famille réunie auprès de la tombe qui va se fermer sur un père tendrement aimé.
M. le Directeur adressa ensuite au.\ Zouaves ces quelques paroles :
Mes bien cliors amis, nou« vous remercions très-cordialement de votre bonne visite et des beaux sentiments que vous venez d'exprimer. Vous n'avez pas voulu partir pour votre noble mission sans venir nous faire vos derniers adieux. Celte délicate attention de votre part sera pour nous tous un souvenir toujours précieux. Dieu vous appelle à défendre le Saint-Père. Ah! vous no pouvez faire un meilleur usage de vos jeunes années qu'en les consacrant à- la défense de la plus noble et de Ja plus sainte des causes. Cet exemple si louchant de sacrifice et de dévouement que vous nous donnez aujourd'hui, jamais nous ne l'oublierons. Partez donc, généreux amis, partez avec les bénédictions les plus affectueuses de tous les prêtres de cette maison, avec les vœux et les prières de tous. Veuillez, s'il vous plaie, vous souvenir de nous lorsque vous serez aux pieds de Pie IX, dans vos pieux pèlerinages aux tombeaux des Saints apùlres et martyrs. Bien chers amis, nous ne vous désirons pas la mort, nous serions si heureux de vous revoir, mais s'il arrivait à quelqu'un d'entre vous de succomber dans la lutte, oh ! que le collège de Montréal bénirait le ciel de lui avoir donné un martyr.
M. Forget reprit aussitôt :
Nous vous sommes très-reconnaissants, M. le Directeur, pour les bonnes paroles que vous venez de nous adresser. Ah ! oui, nous nous souviendrons toujours du Collège de Montréal. Pour moi. quelque part que je sois, que je sois au beau pays de France, sous le beau ciel d'Italie, au milieu des monuments et des souvenirs de Rome, sur le champ de bataille, je penserai à mes chers amis, je me souviendrai d'eux. Je verrai sans doute bien des jeunes gens, bien des élèves; mais il ne seront pas pour moi les élèves du Collège de Montréal. J'entendrai de bien belles voix, mais elles ne seront pas pour moi les voix accoutumées des élèves du Collège de Montréal. Allons, mes chers amis, adieu.
Puis s'adte saut à M. le Directeur :
Ajoutez, s'il vous plaît, M. le Directeur, une nouvelle faveur à toutes celles que nous avons reçues de vous, daignez nous donner votre bénédiction ; elle nous obtiendra la protection do Dieu et nous portera bonheur.
Alors les quatre Zouaves allèrent s'ageuouiller au.x
fàeds de M. le Directeur qui, tout attendri, appela sur eux es bénédictions du ciel avec effusion de cœur. La communauté était vivement touchée et édifiée.
Quand ils se furent relevés, au milieu d'un silence qui avait quelque chose de lugubre et de solennel, les prêtres du Collège, les maîtres et les élèves s'approchèrent tour à tour de ces généreux amis et les embrassèrent affectueusement. Là. la main dans la main, le cœur pressé sur le cœur, on échangea à l'oreille des souhaits, des paroles et des larmes. Cependant on remarquait sur la figure des Zouaves, à travers l'expression d'une profonde tristesse, une sérénité, un calme et même un épanouissement qui disaient à tous qu'ils avaient fait leur sacrifice de grand cœur.
L'heure du départ était arrivée. Ililarem datorem diligil DcuSj dit alors M. Forget ; mes amis, s'il vous semble qu'en nous laissant partir vous faites quelque don, quelque sacrifice, faites le joyeusement; Hilarem datorem diligit Deiis. Et il ajouta : Nous partons, mais nous nous reverrons. Nous vous donnons tous rendez-vous au ciel ; le voulez-vous ? Tous levèrent la main en signe d'adhésion.
Les voix étaient trop fortement comprimées par le sentiment pour répondre par des acclamations.
En voyant l'attitude de la communauté reconduisant jusqu'à la porte ces chers Zouaves, on s'apercevait qu'elle était sous l'empire de deux sentiments qui se combattaient dans les cœurs : la douleur et la joie. La séparation était cruelle; mais le motif était glorieux. Mais surtout depuis les dernières paroles de M. Forget, la joie qu'inspirait la vue de leur courage et de leur dévouement, commençait à prédominer dans tous les esprits. Enfin le sacrifice était fait de part et d'autre ; la séparation était consommée ; ils avaient franchi le seuil du Collège de Montréal peut-être pour la dernière fois.
A la date du 18 février, le Journal des Trois-Rivicres a raconté en ces termes les démonstrations faites par les paroisses de Nicole t et de Bécancourt à l'occasion du départ de leurs Zouaves :
Mercredi, lo 12 de février, fut un jour bien solennel pour la paroisse de Si. Gr?goire. Un jeune monsieur du nom de Luc Rheaull, étudiant au Collège de Nicolct, lils de M. Pierre Rheaull, cullivaleur notable du lieu, parlait pour aller joindre, à Montréal, le bataillon de Zouaves qui doit i)rochainement s'embarquer pour Uomo. Le village do St.
Grégoire était ravissant de beauté, tant il était magnifiquement orné et richement pavoisé. Des drapeau.\ do toutes sortes, placés au sommet des cloches et sur les plus hauts édilices, flottaient dans les airs. De splendides banderoles au.\ couleurs vives, traversant le chemin, étaient placées do dislance en distance depuis la rue La Fabrique jusqu'à la rue Royale. Sur la première, près de l'Eglise, on lisait en gros caractères : < Vive Pie IX !• sur la seconde : • Vive notre Zouave Pontilical !» sur la troisième, au milieu de laquelle hgurail une croi.x, on lisait : i A ce signe tu vaincras ; » plus loin, « Honneur au.v braves,» F]nfin : > Nos souhaits vous accompagnent jusqu'à Rome. »
La réunion était très-nombreuse, et à cette pompeuse démonstraiion venait se joindre une foule immense de citoyens de Nicolet qui accompagnaient M. Oscar Rousseau, lils du Dr. Rousseau, partant aussi pour la capitale du monde catholique. Comme on attendait ces derniers, on avait eu le bon goût de placer sur le chemin, à l'entrée du village, cette invitante inscription : • Soyez les bien venus. » Or les Nocolettins se joignirent aux citoyens de St. Grégoire ; puis la foule s'étant rendu à l'Eglise oîi se tenaient pieusement agenouillés au pied des autels les deu,\ Zouaves, un chœur bien organisé fil entendre le chant du Veni Creator. Ensuite eut lieu le départ; et l'on vit défiler une nombreuse suite de voitures se dirigeant vers la gare du chemin de fer. Celles qui portaient les Zouaves marchaient en tôle et étaient attelées chacune, de doux magnifiques chevaux. Dans la première oi!i se trouvait le Zouave Rheaull accompagné du Révérend M. Harper, curé de St. Grégoire, on remarquait un joli drapeau aux couleurs pontificales.
Avant de partir de l'Église de St. Grégoire une adresse d'adieu fut présentée au jeune Rousseau par ses amis de Nicolet. El en attendant l'arrivée des chars à la station, les jeunes gens de St. Grégoire, ayant à leur lèle M. Amédée Brassard, fils du Lieutenant-Colonel Brassard, présentèrent au jeune Rheaull, l'adresse suivante :
A Monsieur Luc Rheaull, de la paroisse de St. Grégoire, Etudiant au Collège de Nicolet, partant pour Rome.
Il est donc vrai, cher ami, que toi aussi, tu pars pour la Ville Eternelle. Oui, nous l'avons appris avec peine, lu vas nous quitter. Cependant nous éprouvons aussi une joie mêlée d'un sentiment d'orgueil bien légitime, puisqu'à celle occasion il nous est donné d'admirer en toi qui fus notre compagnon d'enfance, un si beau zèle, un si noble dévouement, en un mol des sentiments dignes du cœur le plus généreux et le plus sincèrement chrétien.
Comme Monseigneur d'Anlhédon nous le disait dernièrement, tout catholique est soldai de l'Eglise militante, et chacun, selon la mesure de ses forces, est appelé à prendre part à la guerre qu'elle soutient contre ses ennemis. Mais toi, plus heureux que nous, parce que tu es plus courageux, luVas avoir la meilleure part,; plus fortune que nous parce que lu es plus généreux ; privilégié entre nous tous, parce que, sans doute, ta foi est plus vive, tu vasètre admis dans la glorieuse phalange chrétienne catholique, lu vas" te joindre à cette poignée de soldats d'élite choisis par la Providence pour soutenir et défondre la cause de notre Religion. En allant offrir tes bras, ton sang et ta vie au Père Commun dos fidèles pour la défense de ses droits, tu auras l'honneur do marcher dans ce sillon profond et ensanglanté, tracé par
les combats de la cliréllenté, tel que Monseigneur Laflèche nous l'a montré en termes si pleins de feu. Nouveau croisé, tu vas marcher sur les traces de tes illustres devanciers, ces guerriers intrépides, à l'exemple desquels tu sacrilies tout, tu renonces à tout ce que tu as de plus cher ici pour aller fenrôler dans la milice chrétienne, sous l'Etendard de rimmortel, de Tlllustre Pie IX.
Va donc, jeune et vaillant soldat, va combattre contre ces vils et infâmes spoliateurs, ces esprits rébelles qui, animés du souffle de satan, osent attenter aux droits les plus légitimes et les plus sacrés de TEglise. en s'efforrant de détruire la souveraineté temporelle du Pape. La cause que tu vas défendre est noble et belle et la victoire sera glorieuse. Une fois de plus il va être prouvé à l'univers entier que le Vicaire du Christ ne doit pas seulement être couronné de la Tiare Pontificale, mais aussi que son front doit être ceint du diadème royal. Le Pape est roi, et il doit être roi. Roi et .souverain temporel dans ses étals, comme il est le roi et le souverain spirituel de tous les fidèles catholiques.
Adieu donc, cher ami ; pars et sois courageux. Nos vœux l'accompagnent jusqu'à Rome. Que Marie, l'Etoile de la mer, te guide à travers les océans ! Que le Dieu des armées te bénisf^e, te conserve et donne à ton bras la force d'écraser l'ennemi ! Tels sont les souhaits les plus ardents de tes jeunes amis et, nous en sommes surs, de tous les co-paroissiens qui avec nous te disent adieu et au revoir !
(Signé,) Amedée Brass.\rd,
J. A. PoiRiEn, Is.\iE Beugeron. etc.
St. Grégoire le lî février 1S68.
Messieurs, chers amis.
Je suis bien sensible aux marques d'estime cl de bienveillance que vous me témoignez si hautement.
Cependant, je ne suis nullement surpris. Avant ce jour, j'ai appris à connaître vos cœurs en apprenant à vous aimer. Aussi les dangers, les sacriflces nombreux, tout cela s'efface à la seule pensée de vous quitter. Oui, me séparer de vous, abandonner ma famille, laisser la belle paroisse de St. Grégoire, voilà ce qui émeut la nature, ce qui fait gonfler le cœur. Mais je me trompe, je ne me séparerai pas de vous ; je vous réunis et vous emi)ortc tous dans mon cœur. De plus, vous le savez, l'amitié ne connaît ni le temps ni res|)ace.
Quoi séparés de vous depuis quelques années, soyez persuadés, que les liens d'enfance et de co-paroissiens qui nous unissaient, ne sont pas rompus. Je crois, au contraire, qu'ils deviennent plus fermes, quand des circonstances voudraient les briser et les rompre ; c'est du moins ce que j'éprouve aujourd'hui à votre égard.
Il y a à i)eiiie deux mois, assistant avec vous à une réunion semblable, partageant les mêmes senliracnls que faisait nailre le départ des deux amis dont j'aurais voulu partager le sort, je me suis dit que je saluerais avec un bien vif plaisir le jour qui verrait se renouveler celte scène <|ui lit alors tant d'impressions sur mon co)ur. Ne pouvant con-
tenir toute ma joie et jaloux do leur bonheur, je demandai à Dieu le courage d'imiter leur exemple. Ma prière fut entendue ; mes espérances sont réalisées, je suis au comble de mes vœux.
Oh ! que la Providence me fait un grand don ! Veut-elle relever sa gloire en se servant d'un instrument aussi faible et aussi fragile que moi '( Non, sans doute, mais nous manifester sa bonté et nous faire voir qu'aucun n'échappe à ses regards ; que sa sollicitude ne connaît souvent le plus indigne de ses enfants. Ainsi favorisé, je ne dirai pas avec ces preux chevaliers du moyen âge. i Nous partons sans espoir, comme sans peur, » mais je pars avec espérance et sans peur.
Que cette démarche, messieurs, ne vous paraisse point téméraire et irréfléchie. Si le petit enfant n'attend pas qu'il soit homme pour dire à son père qu'il l'aime, il n'attend pas non plus qu'il soit fort pour le défendre s'il tombe sous les coups d'un assassin. Il sait opposer la faiblesse à la force, et le bras d'un enfant qui défend son père est toujours redoutable. Ici c'est le père de tous les catholiques qui fait appel à ses enfants dévoués. Mes oreilles ont entendu sa voix ; mon àme a senti le poids de sa douleur; c'en est assez, je pars. Adieu, bien aimé pasteur, et vous aussi, chers amis, adieu ! Permettez-moi de réclamer avec instance le secours de vos prières. Demandez à Dieu de me conduire sûrement à Rome, unique objet do tous mes désirs. Agenouillé aux pieds de l'illustre et immortel Pie IX, je ne vous oublierai pas.
Recevez tous mes sincères remerciments, vous surtout, vénéré pasteur, qui avez une si large à ma reconnaissance. Le souvenir de ces marques de sympathie ranimera mon courage sur le champ de bataille, fortifiera mon âme contre les ennuis de la patrie absente, et si Dieu accepte ma vie, vos prières m'ouvriront la porte du ciel.
Luc Rhe-A-ult St. Grégoire 12 février 18G8.
La réponse du jeune zouave fut acclamée par de chaleureux hourras, qui furent suivis du chant de quelques strophes appropriées eà la circonstance. Ce chant habilement exécuté par les amateurs de St. Grégoire eut un très-bel effet. La musique de Nicolet contribua beaucoup à rehausser l'éclat de la fête pour les airs mélodieux qu'elle exécuta à diverses reprises. Mais ce qui intéressait le plus, ce qui parlait le plus au cœur, c'était cet air de fermeté, de courage qu'on remarquait chez ces jeunes et nouveaux soldats du Pape, qui disaient un solennel, peut-être un dernier adieu à leurs parents éplorés, à leurs amis, et à tout ce qu'ils ont de plus cher; et qui, cependant, partaient joyeux et contents de leur sort.
Vers cinq heures du soir arriva le train à bord duquel se trouvaient un grand nombre des citoyens les plus notables de Bécancourt qui accompagnaient jusqu'à St. Grégoire trois jeunes Zouaves de leur paroisse. Messieurs Beauchêne, Lupien et Cormier, auxquels se joignirent à bord, ceux de Nicolet et de St. Grégoire.
Ainsi se trouvaicnt^réunies, dans un même but, partageant les mêmes sentiment, ayant la même pensée, le même désir dans le cœur, la môme prière sur les lèvres, formant les mêmes vœux, les trois plus belles et plus grandes paroisses du comté de Nicolet. Or, s'il est vrai que l'union fait la force, on peut dire en toute sûreté que ces nouveau-x défenseurs de la Papauté seront invincibles.
Mercredi matin, (I) une foule considérable remplissait l'église de Bécancourt, pour entendre la messe à laquelle assistaient trois jeunes Zouaves, qui venaient pour la dernière fois, avant leur départ, implorer le secours de la Divine Providence, de leur donner les forces nécessaires pour remplir dignement la tache qu'ils voulaient bien s'imposer. La messe fut entendue avec le plus grand recueillement par la foule, qui comprenait toute l'étendue du sacrifice que faisaient ces jeunes défenseurs du Saint-Père, en laissant leurs parents et amis pour aller exposer leur vie pour la plus sainte des causes. Le chant conduit par MM. Blondin, Arcand et Leclerc ne laissait rien à désirer et contribuait à rendre plus solennel encore le spectacle que nous olfraient ces jeunes soldats agenouillés au pied des saints autels. Avant l'heure fixée, plus de cent voitures encombraient la i>lace publique. A une heure précise.la cloche invita les bons habitants de Bécancourt à venir une fois encore implorer Dieu de veiller sur ceux qu'ils envoyaient comme leurs représentants pour défendre la cause commune de la religion. Le Vetii Crealor fut chanté par les mêmes messieurs et eut tout l'effet que l'on pouvait attendre de ce sublime morceau. Immédiatement après, M. le curé adressa la parole en termes touchants ; il félicita ces jeunes braves de l'empressement qu'ils avaient montré à se rendre à l'invitation faite à tout le monde catholique par le Souverain Pontife, de venir en aide à l'Eglise menacée par les bandits garibaldiens, il parla aussi en termes très-éloquents de la beauté de la cause qu'ils allaient défendre, en les mettant à un rang plus élevé que les Croisés ; en ce que ceux-ci ne faisaient que voler à la défense des lieux qui leur étaient chers par les souvenirs religieux, tandis que les Zouaves vont défendre la religion menacée dans sa base. Il termina en leur disant qu'il était persuadé qu'ils reviendraient, couverts de gloire pour eux et pour le Canada, car, combattant auprès des Français dont le sang coulait dans leurs veines, ils ne manqueraient pas d'en être les dignes émules. Ensuite les jeunes zouaves sortirent de l'Eglise, drapeau en tête, suivis des notables et d'une foule considérable pour delà se rendre au Doucel's Landing, ou fut lue l'adresse ci-dessous, par A. O. Désilets, Ecr., N. P.
A MM. Joseph Beauchêne, Adélard Lupien et Mo'ise Cormier, Zouaves Pontificaux
Messieurs,
A l'occasion de votre départ pour la Ville Eternelle, nous, vos parents, vos amis et vos co-paroissiens, avons cru de notre devoir de vous accompagner jusqu'ici, en faible témoignage des regrets que nous fait éprouver votre éloignement d'au milieu de nous, el en même temps pour vous remercier de l'honneur que vous procurez à la paroisse de Bécancourt, en lui fournissant dans vos personnes trois représentanis dans l'armée pontificale ei vous féliciter do la noble démarche que vous faites en ce moment en volant au secours de notre Père commun.
N'eussions-nous, messieurs, une connaissance personnelle de la pureté des sentiments qui vous animent, et do votre dévouement à la religion, le fait que vous n'avez pas hésité à quitter la patrie, des
(1) 12 février.
parents et des amis qui vous sont chers, et que vous n'avez pas reculé devant la perspective d'un lointain voyage, de la pénible vie des camps et du péril des combats, nous serait un gage suffisant que vous serez les fiers imitateurs de ceux de nos braves compatriotes qui vous ont devancé et ont déjà illustré leurs noms et les dignes émules de vos compagnons d'armes, dans la défense de la plus sainte des causes, qui est à la fois la cause du droit, de l'honneur et de la civilisation.
Comme l'a si bien remarqué notre vénérable curé, dans les belles et encourageantes paroles qu'il vous a adressées dans l'église, il y a quelques instants; nouveaux croisés, vous serez comptés parmi ceux que la Providence a désigné pour travailler au maintien de cette grande institution, qui a d'ailleurs pour elle les promesses de son Divin Fondateur.
Recevez, messieurs, avec nos adieux, l'expression de nos souhaits les plus smcères et de nos vœux les plus ardents pour un bon voyage, un entier et un heureux retour.