‹ Le Canada-francais et la providenceChapitre 3 sur 7 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Nos destinées providentielles ! Mais, est-ce que la Providence règle les destinées d'une race, d'un peuple, d'une nation ? Ne restreint-elle pas l'influence de son action à l' individu ? ou l' étendelle encore à tous les individus qui forment un corps, une société ? C'est-à-dire : agit-elle seulement sur l'homme solitaire ? ou agit-elle aussi sur ce composé que l'on nomme le peuple, et qui réunit en un seul tout les milliers d'hommes qu'il renferme ?

Et d'abord : qu'est-ce que la Providence ?

Le mot Providence, pris dans soii sens rigoureusement exact, exprime la suprême sagesse de Dieu gouvernant le monde. La Providence (comme l'écrivait un grand polémiste catholique, en 1842,) est " la conduite de Dieu sur toutes les choses créées, la puissance qu'il déploie dans l'administration du monde, l'impulsion irrésistible qui fait tout obéir à ses desseins ; conduite souvent impénétrable à nos regards ; puissance

souvent effrayante à nos cœurs, souvent formidable à nos péchés ; mais, après tout, conduite, puissance, force, providence, en un mot, d'un Dieu souverainement bon, souverainement sage, souverainement miséricordieux, qui ne veut que le salut du pécheur, quand nous croyons qu'il veut sa mort ; qui ne cîaiiit pas de nous éprouver ici par beaucoup d'angoisses, de nous purifier par beaucoup de punitions, parce qu'il connaît aussi bien que les nécessités de sa justice, les secrets de son inépuisable clémence et de son éternité."

La Providence, c'est Dieu veillant à l'observation des lois dont II a si merveilleusement coordonné l'assemblage, en créant le monde, faisant résulter de leur accomplissement de grandes récompenses pour les hommes, et de leur violation des châtiments quelquefois terribles, des événements désordonnés puisqu'ils découlent d'une transgression de l'ordre, mais où Dieu trouve encore à exercer sa justice et sa miséricorde.

Loin de nous la pensée de faire de la Providence quelque chose qui ressemble au dieu Hasard des matérialistes et des athées, c'est-àdire à une inexorable fatalité qui aurait invinciblement réglé d'avance la marche des événements et les actions humaines, en sorte, par exemple, que l'irrésistible destinée d'une époque serait de voir surgir des révolutions et des massacres de tous les côtés, et celle d'un homme de mourir sur l'échafaud pour avoir tué son semblable.

De toute éternité, Dieu a prévu toutes choses ;

Il a connu la direction que les hommes donneraient à leurs actions, le but particulier où chacun d'eux pousserait ses aspirations ; son regard a pénétré jusqu'au fond de la plus secrète pensée des hommes qui n'existent pas encore. Dieu a lu dans l'avenir mieux que nous ne lisons dans le passé, car pour nous le passé a toujours des ombres que ne dissipent point les plus éclatantes lumières de l'histoire, tandis que Dieu a lu dans l'avenir au sein d'une clarté infinie à laquelle il n'y a pas de ténèbres qui résistent.

Oui, Dieu a prévu toutes choses ; Il a su d'avance que l'homme se révolterait contre son Créateur et son Maître, que cette révolte engendrerait le désordre dans la famille humaine, que ce désordre couvrirait la terre de vices et de misères. Mais cette révolte de l'homme, connue de Dieu, n'a pas été décrétée par Lui. Il a fait une créature libre, libre de choisir entre le bien qui serait la conséquence infaillible de l'observation fidèle des lois qu'il avait posées, et le mal qui pourrait suivre de la violation de ces mêmes lois ; libre d'être heureuse en ne touchant pas au fruit défendu, libre d'être malheureuse en écoutant les subtiles inspirations de l' orgueil ; libre d'obéir à Dieu ou au démon.

Le péché de nos premiers parents fut un péché horrible. Un néant que Dieu, par pure bonté, avait retiré d'un chaos informe, et tout impuissant, sans souffle et sans vie ; un néant auquel Dieu avait donné l' intelligence et l' empire sur les choses créées ici-bas, se révolta contre Celui qui lui avait donné cette royauté, et voulut

souonettre à son empire Celui dont il le tenait ! Dès lors, le mal naquit dans le monde, non pas par la volonté de Dieu, mais bien par la volonté, par le choix libre, intelligent et raisonné de l'homme. En 1838, le Révérend Père Lacordaire écrivait à un ami : — " Tu supposes toujours que c'est Dieu qui a fait le monde comme il est, et je t'assure qu'il y est pour très peu de chose. Le mal est enfant de l'homme, parce que

l' homme s'est préféré à Dieu L'homme a mal

choisi, et le mal a été la suite de cette élection fausse. ' '

La Providence n'est* donc pas un tyran qui ait donné d' avance une direction irrésistible aux actions humaines, et les événements qui se passent tous les jours sous nos yeux, bien que permis par Elle, sont plutôt la conséquence et la suite de nos actions, que des faits nécessaires dérivant d'une Force Absolue qui ne nous laisserait ni liberté, ni aucune part de responsabilité, et qui nous mènerait bon gré mal gré, les uns dans la voie du mal, les autres dans la voie du bien. L'homme a été créé libre ; il s'est servi de sa liberté pour détruire l'ordre établi par la Providence et d'où ne pouvait découler que du bien ; il a choisi le mal d'où sont résultés tous les malheurs qui pèsent sur lui. Ce choix était infâme ; il était l'acte d'une ingratitude monstrueuse. Et pourtant, Dieu n' a pas rejeté ce ver de terre qui se révoltait contre Lui ; Il en a eu pitié au contraire, et, docile aux inspirations de sa miséricorde infinie, Il nous a envoyé sa Providence, qui est toujours au milieu de nous, bénissant le bien que nous faisons,

nous punissant du mal que nous commettons par les suites de ce mal même, faisant servir notr 3 malice et nos misères à nous instruire de nos dv. ♦ oirs et des conséquences funestes de la violation des lois divines, à nous éprouver, à nous faire marcher dans la voie de notre salut, à montrer ceux qui trouvent l'abîme infernal au bout de la voie qu'ils ont choisie et librement suivie, à les montrer, dis-je, en exemple à ceux qui seraient tentés de marcher après eux.

Voilà ce qu' est la Providence : l' acte de Dieu gouvernant toute chose dans le monde, employant le mal qu'il n'a pas fait à servir le bien qu'il destine aux hommes, le désordre à prouver l'excellence de l'ordre, le vice à faire honorer et aimer la vertu, et faisant tout correspondre à ses vues éternelles, ce qui est la suite du choix libre de l'homme pour le mal, comme ce qui découle de l'observation fidèle des lois qu'il a établies.

Maintenant, revenons à la question que nous nous sommes posées tout d'abord au commencement de ces considérations. La Providence est une, comme Dieu est un ; au fond, elle n' est pas autre chose que Dieu même agissant dans le monde. Or, cette Sainte Providence s'occupet-Elle seulement de l'homme pris individuellement ? En un mot, pour rendre notre pensée plus claire, un peuple a-t-il comme peuple, des devoirs à accomplir envers Dieu ? Si cette thèse est démontrée, il sera clair ensuite que la même Providence qui instruit, éprouve, récompense ou punit l'individu, instruit aussi, éprouve, récompense ou punit les peuples.

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