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LE CONTRAT SOCIAL

En dépit de toutes les théories absurdes qu' un certain nombre de philosophes européens ont débitées à propos d'un prétendu contrat social, il n'en est pas moins avéré pour les gens qui savent l'histoire et qui possèdent une raison vraiment droite et vraiment saine, que l' homme est né, qu'il a été créé essentiellement sociable.

Au dix-huitième siècle, où toutes les passions mauvaises et brutales mal retenues par un sens moral déjà trop avili, mal conduites par un esprit déjà trop malade et trop égaré, se produisaient au grand jour, et se ruaient avec effort contre un lien déjà trop usé, des écrivains, des savants, des hommes tenus pour des sages par la populace ignorante dont ils flattaient les grossiers instincts, ont pu travestir l'histoire, dénaturer les principes de la philosophie et les données de la science, et poser hardiment des principes nouveaux, fondés sur le mensonge et la mauvaise foi. Cela s' explique : ils préparaient de longue main une œuvre qui ne pouvait en aucune façon trouver à être justifiée par les œuvres du passé, une rébellion sans exemple contre toutes les lois possibles. Il s'agissait de créer des prétextes aux monstruosités qu'un avenir menaçant et noir d'orages allait faire pleuvoir sur le monde.

Jadis, Ton n'avait jamais vu un peuple se révolter contre l'autorité qui le gouvernait, que lorsqu'il avait cru apercevoir au moins une appa-

rence de tyrannie sous le voile de cette autorité. Ou plutôt, jamais un peuple ne s'était attaqué à l'autorité elle-même, mais bien à l'exercice de cette autorité, aux hommes qui le gouvernaient- Une forme de gouvernement avait été remplacée par une autre, mais l'autorité et les lois sur lesquelles elle était assise étaient toujours sorties à peu près intactes des crises révolutionnaires. Le plus souvent, l'on avait coupé pour ainsi dire la main qui tenait le pouvoir, mais le même pouvoir respectueusement relevé avait été confié à une autre main crue plus digne et moins tyrannique. C'est ainsi que, Tibère mort sous les étreintes de Macron, Caligula lui avait succédé aux acclamations universelles du peuple romain ; que, Caligula poignardé par Chéréas, Claude l'avait remplacé pour tenir le même sceptre. C'est ainsi que, dans le Moyen- Age, et plus tard encore, les révolutions n'avaient opéré que des changements de dynasties. Il y avait eu, au commencement du dix-septième siècle, la république anglaise créée par Cromwell, mais le dictateur républicain avait gouverné l'Angleterre au nom des mêmes lois qui existaient sous Charles 1er. Les lois iniques contre les catholiques, élaborées par Elizabeth, avaient été rendues exécutoires contre les royalistes. Cromwell n'avait fait qu'établir une constitution nouvelle sur le fondement de l'ancienne constitution ; en ses mains, le pouvoir n'avait fait que changer de visage ou mieux d'instrument d' exercice.

Le dix-huitième siècle fit la guerre à l'autorité elle-même ; il s'attaqua à la base même du pou-

voir, au fondement même des lois, aux assises mêmes de la société. Doutant de tout, répondant par une négation plus obstinée encore qu aveugle aux principes les plus vrais et les mieux établis, et forgeant une philosophie dont le point de départ était l'incrédulité, il mit toutes choses en question. Insolent, impie, il poussa l'audace plus loin ; il se prétendit en possession d'une lumière qui n'avait brillé que pour lui, et r jetant le sarcasme aux traditions de l'histoire, 1 insulte et la calomnie aux enseignements de l'Eglise, la moquerie et l'outrage au bon sens et à la raison, il annonça que le monde, sorti toutà-coup des ténèbres d'une barbarie honteuse, et délivré des chaînes d'un lourd esclavage, venait de naître à la civilisation, au progrès, à la liberté.

En France surtout, une école puissante, dont les leçons retentissaient par toute l'Europe, enseignait les théories du contrat social. Cette école affirmait que l'homme était né naturellement sauvage, et faisant poser la civilisation européenne en face des peuplades errantes des sauvages de l'Amérique, elle trouvait que l'état de société de ces dernières était bien plus convenable à l'homme, et mieux de nature à sauvegarder ses droits et sa liberté. Donc, la société civilisée était un crime contre la nature humaine. Un jour, les hommes, [mal inspirés sans doute, s'étaient réunis, et, formant une seule et même part de toutes les forces et de ■ toutes les ressources individuelles, ils avaient convenu ensemble qu'ils vivraient en société. La société n'était donc qu'un contrat ; elle ne I

découlait donc pas de l'ordre établi par la Frovidence ; elle n'existait donc qu'en vertu et de par la volonté humaine. Or, la même volonté qui avait créé la société ne pouvait-elle pas la briser ? Ne pouvait-elle pas déchirer ce contrat auquel elle avait consenti à une époque où elle n'était pas assez éclairée ? Donc, à bas tous les gouvernements, parce qu'ils régnaient en vertu de ce contrat ! à bas toutes les lois existantes, parce qu'elles découlaient d'une convention qui enchaînait la liberté des hommes ! à bas, toutes les institutions établies ! à bas, l'Eglise catholique qui maintenait ces institutions, et prêchait l'obéissance aux lois et le respect aux gouvernements ! La société toute entière devait être renversée, puisque son existence reposait sur un contrat inique et vicieux, accepté par des hommes incapables de se conduire. Une ère nouvelle s'ouvrait, et désormais, les hommes, plus sages que leurs pères, reniant toutes les traditions et tous les enseignements du passé, foulant aux pieds toutes les lois établies, allaient créer Un monde nouveau, où personne ne serait gouverné et où tout le monde gouvernerait.

Yoilà quelle était la théorie du contrat social, inventée par le dix-huitième siècle qui a aussi mérité l'honneur de la mettre en pratique, et d'en voir les résultats. L'on connaît 1Ï93 ! Nos lecteurs comprennent que si cette lumineuse théorie eût prévalu, nous n'aurions pas aujourd'hui besoin d$ nous préoccuper bien fort de savoir si la société a des devoirs à accomplir envers l'individu, et quels sont ces devoirs. Heureusement, les esprits du jour, moins

avancés que les esprits du dix-huitième siècle, ont peur de s'être trop avancés même, et Rétrogradent encore. Au point de vue du mouvement religieux dans le monde, rétrograder c'est avancer. L'époque des croisades était plus chrétienne que la nôtre. Quant à nous personnellement, nous pourrons être tenus peut-être pour rétrograder plus que de raison, vu que nous nous proposons bien sérieusement d'aller jusques dans le Paradis terrestre chercher des renseignements sur l'origine de la société, et compulser le code des lois que Dieu lui a imposées.

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