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CHAPITRE III. — L’INDUSTRIE DU BOIS ET LES CHANTIERS

s’agenouilla autour de l’autel, la tête baissée pour éviter les regards moqueurs des hérétiques. Puis vint l’instant de communier. L’officiant distribua la sainte hostie à cinquante-quatre assistants bien comptés. Les six protestants de la bande s’étaient discrètement éclipsés.

On devine la surprise de nos braves gens et les joyeux quolibets dont ils s’accablèrent.

Tels sont nos chantiers.

A la fonte des neiges chacun s’en va porter à la maison l’argent laborieusement gagné.

Nous exagérons, hélas ! car, dans le nombre, plusieurs s’attardent dans les hôtels de bas étage des villes limitrophes de la forêt, et perdent en débauches toutes leurs économies.

LES « CHENEURS ».

Mais les abus dont nous sommes les témoins attristés ne peuvent en rien se comparer aux excès de la première moitié du siècle dernier. La ville d’Ottawa, qui s’appelait alors Bytown, passait pour un enfer.

Centre des travaux du canal Rideau, rendez-vous des voyageurs des chantiers, il n’était pas rare d’y voir réunis par milliers des étrangers, la plupart anciens soldats des armées du général Wellington, auxquels on concédait gratuitement des lots de terre qu’ils revendaient pour quelques gallons de wiskey. Les haines de race et de religion étaient ardentes, le rhum coulait librement, et la police brillait par son absence.

Les Irlandais, aigris par les persécutions séculaires qui les forçaient d’émigrer en Amérique, nourrissaient contre leurs ennemis traditionnels, les Orangistes, une haine mortelle. Le sang coula plus d’une fois pendant les processions de la Saint-Patrice ou du roi Guillaume. Aujourd’hui encore, si les batailles sanglantes ont cessé, les batailles électorales continuent et se manifestent par des mesures vexatoires prises en Ontario, contre nos écoles catholiques.

Une association se forma qui monopolisa le travail ouvrier dans les chantiers. Ses membres s’appelaient Chêneurs (Shiners), parce qu’eux seuls brillaient et régnaient dans les bois. Malheur à l’intrus qui prétendait marcher sur leurs brisées !

Tous les Chêneurs étaient des Uripiens (Européens) aux yeux des Canadiens, lesquels, de leur côté, portaient le nom de Kanucks.

A mesure que les Canadiens affluèrent à Bytown, leur concurrence devint plus odieuse aux Chêneurs qui les malmenèrent cruellement.

Les conflits se multiplièrent. Les Canadiens, gens patients, recevaient les coups et se décidaient difficilement à les rendre, si bien qu’on les réduisît au rôle de souffre-douleurs et de parias.

Les Chêneurs se faisaient un jeu de déménager une maison en pleine

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nuit, d’assommer les passants, de gâter l’eau des puits, de mettre le feu aux étables, d’enfoncer les vitres à coups de canne, de déshabiller les enfants dans les rues pour les voir courir sur la neige. Un beau jour, ils dispersèrent un convoi funèbre et abandonnèrent le corps aux intempéries.

Telles étaient les facéties de ces barbares. Bytown, au milieu de ses forêts, passait pour l’épouvantail du Canada. « Il n’y a pas de Dieu à Bytown, » disait-on. Le fait est qu’on n’y pensait guère à Dieu. Lorsqu’un garçon, parti pour les chantiers, négligeait d’écrire à sa mère, la pauvre femme disait : « I! aura été tué à Bytown. »

Les anciens racontent que, parfois, la nuit, on entendait des cris sinistres monter du pont des Chaudières. C’étaient des voyageurs attardés que les Chêneurs jetaient dans l’abîme, en attendant que leur tour vînt de faire le saut.

Il vint, en effet, car la patience la plus angélique a des bornes. Ce fut, croyons-nous, sans en être bien sûr, en 1849. Les Orangistes célébraient la fête du roi Guillaume, et leur procession envahissait triomphalement les quartiers canadiens de la basse ville. On leur fit un accueil plus chaud qu’ils n’espéraient. Ils furent copieusement lapidés et fusillés, malgré l’intervention de la milice, et les vainqueurs de la Boyne détalèrent sans trompette, laissant sur le terrain plusieurs morts et de nombreux blessés.

Depuis la bataille des pierres la paix ne fut jamais plus troublée câ Ottawa.

Le caractère historique de nos récits nous interdit de rappeler ici les exploits légendaires de nos fiers-à-bras, les Joe Montferrant, Sénécal, Brûlé, Mc Donald, Taillefer, Clermont, Colas, Louis Montferrant et tant d’autres voyageurs célèbres en leur temps. Les gars de Sorel, en particulier, se firent une réputation de force et d’audace.

Dans ces journées, où le vernis de la civilisation s’écaille sous l’effort passionné de la bête humaine, la loi devient impuissante. Une seule autorité parvenait à s’imposer et à pacifier les combattants, celle de l’Eglise catholique. Le Père Cannon, curé de Bytown, laissa un nom vénéré. On le représente, avec sa légendaire culotte de nankin, une houssine à la main, accourant aux premières nouvelles d’une émeute, distribuant impartialement ses coups aux combattants, les mettant finalement en déroute.

Tout était permis au bon Père, car l’on savait que s’il frappait fort, il aimait plus fort encore.

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