CHAPITRE IV. — LA PROVINCE ECCLÉSIASTIQUE D’OTTAWA
préparé les triomphes, il a prévu les catastrophes et les a pleurées d’avance.
Il mourut le 8 février 1874, à l’âge de 65 ans, accablé moins par l’âge que par les fatigues.
Depuis plus d’un an il faiblissait ; et tout le monde autour de lui constatait la diminution graduelle de ses forces. Sujet, depuis longtemps, aux hémorrhagies, il succomba à une syncope que la dernière occasionna.
Sa mort fut pieuse et douce comme sa vie ; le calme et la résignation avec lesquels il reçut les derniers sacrements édifièrent et consolèrent tous les membres de sa maison épiscopale qui entretenaient à son égard les sentiments de la plus filiale affection.
Ce décès, auquel tout le monde s’attendait, n’en causa pas moins une émotion profonde dans la ville et dans le diocèse. Pour tous les catholiques et nous pouvons ajouter, sans exagération, pour un grand nombre de protestants, cet événement fut comme un deuil personnel, tant la figure du prélat était familière et révérée. Une foule immense vint contempler une dernière fois sa dépouille mortelle exposée dans la chapelle de l’évêché.
Terminons cette brève notice par un tableau de l’œuvre accomplie dans le diocèse d’Ottawa pendant l’épiscopat de Mgr Guigues, c’est-à-dire de 1848 à 1874. Cette œuvre est tellement merveilleuse que nous n’osons point en faire honneur à un homme. Les hommes sont les instruments de la Providence, mais c’est toujours la Providence qui dirige et mène à bonne fin.
L’évêque de Bytown, en arrivant dans son diocèse, y trouva, comme nous l’avons dit, sept missionnaires oblats et huit prêtres séculiers. Il y laissait à sa mort vingt-sept Pères de sa Congrégation et cinquantequatre prêtres séculiers.
On comptait, en 1848, trois églises en pierre et trente chapelles en
bois.
En 1874, il y avait cinquante-cinq églises et trente-trois chapelles, construites ou en construction.
Enfin la population catholique qui, d’après le recensement de 1851, s’élevait à trente-cinq mille âmes, était déjà montée, en 1871, au chiffre consolant de quatre-vingt-seize mille habitants.
Ce n’était qu’un commencement, sans doute, mais quel brillant avenir il promettait !
Tableau comparatif de la population du diocèse d’Ottawa, de 1851 à 1871.
Canadiens
Irlandais cath.
Total cath.
Protest.
Grand Total
Monseigneur Duhamel.
Lorsque, dans la première moitié du dernier siècle, les « Voyageurs Canadiens » charmaient les longues soirées d’hiver par leurs récits légendaires, un nom revenait souvent sur leurs lèvres qui faisait trembler les femmes, le nom de Bytown.
Bytown était une bourgade à renommée sinistre établie sur la frontière extrême de la civilisation. La force seule y faisait loi ; l’on disait qu’il n’y avait pas de Dieu à Bytown ; et l’on ajoutait que le gouffre de ses Chaudières engloutissait chaque année nombre de gens assassinés1.
Lorsque les familles canadiennes restaient longtemps sans nouvelles de leurs fils partis aux chantiers, les pauvres mères pensaient aux périls de Bytown et faisaient dire des messes pour leurs enfants prodigues.
Qui eût alors jamais pensé que ce village sauvage allait bientôt devenir, sous le nom gracieux d’Ottawa, la capitale superbe et charmante que nous admirons aujourd’hui ?
C’est dans ce lieu où l’ouvrage abondait que s’établit, en 1844, une pauvre famille d’artisans originaires de Contrecœur, au diocèse de Montréal.
La famille des Duhamel était nombreuse, puisque notre héros, le petit Joseph-Thomas, né en 1841, fut le dernier de douze enfants.
Le bon père de famille, aidé de ses fils aînés, de Laurent surtout, eut le bonheur de procurer à plusieurs des siens l’inestimable bienfait d’une éducation libérale.
Nous avons dit, dans un article précédent, que le premier soin de Mgr Guigues, après avoir pris possession de son siège épiscopal, 1848, fut de fonder un collège qui fit en même temps fonction de séminaire.
Or, parmi les premiers élèves de l’humble établissement, se trouva précisément le petit Joseph Duhamel. Cet enfant grandit sous la férule d’un éducateur éminent, le Père Tabaret, et fit des progrès rapides. A seize ans, ses études classiques terminées, Joseph-Thomas Duhamel entra au Séminaire. On était pauvre de sujets, et le jeune lévite cumula le double office d’élève et de professeur.
Le 19 décembre 1863, il fut ordonné prêtre. Envoyé en qualité de vicaire à Buckingham, il n’y demeura que quelques mois, et, dès le 10 novembre 1864, il était nommé curé de la florissante paroisse de St-Eugène,
Le jeune curé ne tarda pas à gagner tous les cœurs. Sa parfaite connaissance de l’anglais le rendit précieux à ses voisins qui l’invitaient à prêcher. Mgr Bourget le vit fréquemment à Rigaud et l’apprécia à son mérite. Mgr Guigues, de son côté, l’affectionnait tendrement et l’emmena avec lui au concile du Vatican. Bref, chacun le considérait comme un homme d’avenir.