‹ Le Canada héroïque et pittoresqueChapitre 115 sur 225 · LA PROVINCE ECCLÉSIASTIQUE D’OTTAWA · texte numérisé non relu

LA PROVINCE ECCLÉSIASTIQUE D’OTTAWA

Aussi, personne ne fut-il surpris quand, à la mort du vieil évêque, le nom de son successeur, l’abbé Duhamel, fut proclamé. Le nouveau prélat n’avait pas encore trente-trois ans.

Mgr Duhamel n’était point un érudit, encore moins un orateur éloquent ; mais ses qualités naturelles dépassaient le niveau commun. Au vieux missionnaire ardent chasseur d’âmes succédait un administrateur, un organisateur, un homme aux vues d’ensemble, aux conceptions à longue portée, tel que le réclamaient les exigences des temps nouveaux.

La Colonisation.

La grande œuvre du nouvel évêque, celle qui devait primer toutes les autres, fut, on le devine bien, l’extension de la colonisation catholique et la conquête progressive du sol. Cette œuvre, il ne l’a point inaugurée ; son prédécesseur et tous les évêques du vieux Québec l’avaient créée avant lui et soutenue énergiquement ; mais il mit son honneur à la poursuivre.

Il n’est guère au monde, que je sache, de spectacle plus émouvant que celui de la forêt canadienne dans la splendeur de ses automnes, lorsque les massifs de merisiers et d’érables, empourprés par les premiers froids, se dégagent violemment du fond noir des sapins, tandis que, aussi loin que porte la vue, du fond des ravins jusqu’au ciel, s’étend silencieux, immobile, velouté, l’immense tapis vert des feuilles.

Combien de fois, dans nos voyages à travers les grands bois, sur la route mobile des fleuves, n’avons-nous pas subi le charme étrange de cette sauvage nature ?

C’étaient, d’abord, de gracieux tableaux, des cabanes perchées sur le flanc de la falaise, des sentiers menant à l’eau, des canots d’écorce renversés, la quille en l’air, des pâturages à demi défrichés d’où descendaient les sonneries de troupeaux invisibles, des perdrix effarées qui se coulaient dans les buissons, et, à l’arrière-plan, l’impénétrable taillis, repaire des chevreuils et des ours.

Puis surgissait le désert des bois brûlés, des rochers nus, des fourrés de framboisiers que menacent les squelettes calcinés des grands pins.

Apparaissaient enfin les grands lacs sans nom, où la barque se glisse en silence sous les ombrages des îlots, où la truite bondit dans l’air vaporeux, où les chiens lâchés dans les futaies, glapissent, rabattant vers la rive le chevreuil éperdu.

Puis, le repos sous la tente, le retour, un beau soir, quand les derniers feux du soleil se reflètent en vagues sanglantes sur les flots, les ombres descendant épaisses du haut des monts, les rapides que l’on saute, en cachant son émoi sous un air détaché, la nuit et la marche à l’aventure au choc cadencé des avirons.

O merveilleux spectacles, ô délicieux souvenirs ! Hélas ! cette forêt, joie au cœur de l’artiste, est pleine d’horreur pour le colon.

L’hiver dans nos bois est long et cruel ; il faut, pour l’endurer, plus qu’un courage à toute épreuve, un corps d’acier. Aussi, le pauvre bûcheron qui, pendant des mois, à demi enseveli dans la neige, loin des siens, frappe l’arbre ennemi de toute la force de son bras, pleure-t-il à la visite du missionnaire qui lui apporte les grâces des sacrements et les nouvelles du pays.

Et, pourtant, ne plaignons pas le bûcheron. Il est jeune, amateur d’aventures, il vit en nombreuse et joyeuse compagnie, il chante. Au printemps, quand grossissent les rivières, il descend avec ses billots vers les villes et s’abandonne à de bruyants ébats.

Mais le sort du colon est plus digne de notre sympathie. Ce véritable fondateur d’une nation éprouve réellement les douleurs communes à tous les enfantements.

Voyez-le, quittant, avec sa jeune compagne, son village natal et la civilisation. Il s’enfonce en pleine forêt ; il se construit une pauvre hutte basse et sombre, et commence ses défrichements.

Pendant l’été, le supplice des mouches et des moustiques ne lui laisse pas un instant de répit. Vienne l’hiver, un autre supplice, celui de la séparation, commence. Ses ressources sont épuisées ; et, pour gagner un peu d’argent, il part aux chantiers.

Contemplez maintenant cette jeune femme abandonnée, sans voisins, sans secours, seule avec ses petits enfants. La peur la prend, car tout la menace : la solitude, les bêtes féroces, la maladie, la misère. Elle n’a plus d’espoir qu’en Dieu. Mais Dieu lui-même semble se cacher, puisque son église est trop loin.

Si, du moins, l’espérance de la fortune pouvait soutenir le colon ! Mais non ! Chacun sait que le colon meurt toujours pauvre et que la graine qu’il a semée ne mûrit que pour ses enfants.

Dans ces conditions, il ne faut pas s’étonner que le Canadien seul soit capable de s’attaquer à nos forêts, et que l’émigrant de la vieille Europe, après quelques essais malheureux, finisse par se rebuter. C’est ce qui fait notre force et notre meilleure assurance pour l’avenir. Adossé aux glaciers du Nord, la tête alerte, le bras fort et le cœur chaud, le Canadien restera inexpugnable aussi longtemps que la foi le soutiendra.

C’est, en effet, la foi seule qui rend la vie supportable au colon. Ç’a été la gloire de notre clergé de s’être mis et d’être demeuré à la tête du mouvement colonisateur. Le premier des colons fut Mgr de Laval.

Chacun connaît la tactique familière aux curés missionnaires. Ils commencent à visiter, à de rares intervalles, les familles éparses dans les bois, relevant les courages, administrant les sacrements. Puis, ils construisent une modeste cabane qui sert à la fois de maison de prêtre et d’école. Le gouvernement, sollicité, octroie quelques maigres subsides pour le maintien de l’institutrice. Cependant les colons affluent, la cabane ne

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