CHAPITRE V. — UNE PAROISSE CANADIENNE URBAINE
à quoi il faut ajouter quelques grand’messes, les messes basses à cinquante centins, et les deux grandes quêtes de Noël et de Pâques.
De la fabrique, passons aux familles.
Comme il a été dit, la paroisse Saint-François d’Assise est située dans un faubourg de grande ville1. Elle s’accroît rapidement. A l’époque de sa fondation, en 1891, elle ne comptait que cent cinquante familles ; elle en compte actuellement trois cents ; et l’on a sujet de croire que, dans peu d’années, elle atteindra le chiffre normal de six cents qu’elle ne doit pas dépasser. Il faudra songer alors à créer une nouvelle paroisse à l’ouest, selon l’intention formelle de l’évêque, partisan convaincu des petites congrégations qui permettent au pasteur de se tenir en contact incessant avec son peuple.
Outre ses trois cent trente familles françaises, le faubourg de Hintonburg comprend encore sept cents familles de langue anglaise, formant une population totale de cinq mille habitants. Tous appartiennent à la classe ouvrière. Ils ont été attirés dans cette localité par le bon marché des lots à bâtir qui leur permet l’espoir de devenir propriétaires. Un lot, en effet, vaut de trois à quatre cents piastres, selon les rues, et se paye par annuités. Le Canadien, expert en tous métiers, construit lui-même sa maison, ne payant que le bois qui en est l’unique matière première. Il la finit à l’intérieur, la meuble avec élégance, à des conditions qui surprennent l’étranger par leur bas prix. Il est vrai que les meubles et les vêtements manquent également de solidité et doivent être remplacés fréquemment. Plus tard, lorsque les dettes contractées seront éteintes, l’heureux propriétaire lambrissera l’extérieur de sa demeure et la couvrira d’une double couche de peinture rose, verte ou bleue.
Deux ou trois appartements, dont un salon, en bas ; autant dans le haut ; à l’arrière, une cuisine ; au fond de la cour un appentis pour le bois ; dans le jardinet quelques fleurs ; des arbres près du trottoir ; de l’eau en abondance ; car l’aqueduc municipal fonctionne, en attendant les égouts : telle est l’économie de ces petits immeubles jetés, épars, sur le bord de vastes rues à peine tracées, où des troupes d’enfants, roses et pieds nus, s’ébattent à l’aise, buvant l’air à pleins poumons, sous l’œil bénin des mères. Quelle supériorité ces quartiers excentriques n’ont-ils pas sur les rues congestionnées et sur les immenses maisons ouvrières des vieilles cités ! Les tramways électriques ont rendu possible cette heureuse décentralisation.
Les trois cent trente familles de la paroisse Saint-François donnent un
I, Ottawa. Ontario; capitale fédérale du Canada.
chiffre total de 1709 âmes, soit une moyenne de trois enfants par famille. A qui ce nombre de trois enfants paraîtrait bien faible, chez des Canadiens, nous ferons observer que les ménages, dans cette paroisse nouvelle, sont presque tous jeunes, et que, d’ailleurs, les enfants quittent leurs parencs de bonne heure, soit pour s’établir, soit pour courir le monde. La statistique ci-dessous, tirée des registres paroissiaux, édifiera le lecteur sur ce point.
Année 1900. Mariages, 20. Décès, 46. Naissances, 88. Soit 55 naissances et 29 décès par mille.
Le tableau suivant est des plus suggestifs :
Par mille habitants.
Naissances.
Décès. Excédent des naissances.
Province d’Ontario
21 2 en moins
France
21 1 naissance en plus.
Etats-Unis
Paroisse Saint-François
Comment s’étonner, après cela, que les Canadiens se croient appelés à l’hégémonie de l’Amérique ?
Quoique pauvres, les paroissiens de Saint-François ne sont point des indigents. Nous en trouvons la preuve dans le fait que, sur 330 familles, cent dix seulement sont locataires. Les autres possèdent leur maison. 11 n’est que juste d’ajouter que la plupart de ces derniers n’ont pas achevé de payer leurs dettes.
A part une douzaine d’infortunés qui ne subsistent que d’expédients, tous vivent honnêtement. Les plus favorisés sont les petits marchands, les commis ou agents, employés à l’année, les ouvriers appartenant aux divers corps de métiers, dont les salaires sont élevés. Ils sont au nombre de quatre-vingts familles. La grosse majorité, soit deux cent trente-deux familles, appartient à la classe des journaliers proprement dits, et travaille dans les puissantes scieries du voisinage. Ce sera donc le budget type d'un journalier que nous allons présenter au lecteur.
La famille se compose de cinq membres :
Moïse Leclerc, journalier, âgé de 27 ans.
Yvonne Ledoux, sa femme, âgée de 24 ans.
Paul, enfant, âgé de 4 ans.
Jeanne, enfant, âgée de 2 ans.
Louise, enfant, âgée de 7 mois.