‹ Le Canada héroïque et pittoresqueChapitre 130 sur 225 · CHAPITRE VI. — UN VOYAGE AU NORD-OUEST (EN · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI. — UN VOYAGE AU NORD-OUEST (EN

barbares comptent, en effet, dans ces territoires naguère désolés six évêques et deux cent trente prêtres, avec une foule de Frères coadjuteurs et une légion de vaillantes Sœurs Grises; lesquelles, dès l’origine, ont collaboré à leurs travaux.

Ils voient aujourd’hui la moisson semée dans les larmes mûrir merveilleusement, ils voient de nouveaux ouvriers accourir de tous les points de l’horizon pour les aider à engranger les gerbes ; et le spectacle de ce généreux concours les remplit d’une joie surnaturelle.

Monseigneur Taché mourut à l’aurore des temps nouveaux. Lorsque, en 1894, il rendit son âme à Dieu, la colonisation ne faisait que de commencer, et il ne connut de la civilisation que les amertumes. La liberté de ses Ecoles lui avait été ravie, 1890.

On comptait alors dans tout l’Ouest cinquante-cinq mille catholiques ; ils sont actuellement trois cent mille.

Pour être juste, toutefois, il ne faut point oublier que le plus puissant facteur de la colonisation du Nord-Ouest fut le chemin de fer du Pacifique Canadien. Le voyage que nous accomplissons actuellement en quelques jours et presque sans fatigue était moralement impossible aux foules, puisqu’il fallait des mois aux voyageurs d’autrefois pour le mener à bonne fin. La nouvelle de l’ouverture de la voie ferrée, 1885, fut le signal de l’invasion pacifique des colons, invasion qui grandit chaque année au point d’alarmer plus d’un prévoyant patriote.

Mais, dira-t-on, que pensez-vous de Winnipeg ?

Ce que j’en pense, c’est que l’histoire de Chicago se répète et que la métropole du Nord-Ouest peut aspirer sans présomption aux plus hautes destinées.

Rien n’est plus décevant que de vouloir fixer les traits d’une ville dans sa période de formation ou d’évolution, car on peut rester assuré que le tableau que l’on en trace aujourd’hui sera infidèle demain. C’est ainsi qu’un écrivain d’humeur maussade (il pleuvait quand il passa), faisait naguère de Winnipeg un portrait peu flatteur : cabanes mal alignées, hôtels énormes et laids, trottoirs en bois disjoints, rues démesurées, pleines d’u-ne boue liquide où les piétons s’enlisaient.

Quant à moi, j’ai contemplé avec admiration les plus superbes rues qui soient au monde, asphaltées, cimentées, et si longues que leur largeur ne choquait point. J’ai vu partout de beaux parcs, et, en bordure des maisons, des plantations d’ormes et d’érables Giguère. Sans doute les résidences sont d’ordinaire assez vulgaires, et il s’en faut que Winnipeg ait la grâce d’Ottawa ; mais ce qu’elle perd en élégance, elle le compense en grandeur. Quelques monuments, les gares surtout, sont magnifiques. Les

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automobiles pullulent au point que l’on ne voit presque plus de chevaux et que cette ville si active est silencieuse. La fièvre du progrès est si ardente que tout autour de la cité, en pleine campagne, les rues sont tracées et les terrains allotis. Qu’il y ait de la folie dans cette fièvre, on n’en saurait douter. Les taxes sont écrasantes ; les Anglais, effrayés de l’énormité des emprunts municipaux, ont serré les cordons de leur bourse, les ventes forcées se multiplient, les bureaux d’immeubles ferment leurs portes, les sans-travail abondent dans toutes les villes de l’Ouest. Après le boom le krach est venu.

Mais qu’est-ce à dire et pourquoi s’étonner ? Il faut un estomac intrépide pour digérer chaque année quatre cent mille émigrants. Enfin, tant bien que mal, la digestion s’opère et le boom reprend. La chenille elle aussi a ses krachs et ses booms, le krach de la chrysalide avant le boom du papillon.

Ah ! ce n’est pas ainsi que l’on procède dans notre bon vieux Québec. On ne brûle point les étapes. Notre papillon, fixé dans sa beauté gothique, contemple impassible du haut de son roc le bateau du progrès qui monte.

Retournons à Winnipeg et, puisque l’on affirme que les chiffres sont éloquents, recourons à cette éloquence.

Population de Winnipeg en 1870 215 habitants.

Ce dernier chiffre, si j’en crois les gens de Saint-Boniface naturellement un peu jaloux, est exagéré d’un bon quart. Dans l’Ouest il faut toujours se méfier de l 'inflation, Pauvres Gascons endormis dans votre gloire, réveillez-vous ! L’Ouest est né, prenez garde à vos lauriers !

Que si l’on me demande ce que je pense de la physionomie des habitants de Winnipeg, je prendrai mon courage à deux mains, comme on dit, et je répondrai qu’ils m’ont paru un peu... rustiques.

Ce à quoi les indigènes riposteront, non sans apparence de vérité, que les rustiques que je dédaigne sont des colons venus comme moi d’Europe... et j’aurai le bec fermé.

Winnipeg s’étend sur la rive occidentale de la rivière Rouge, un cours d’eau de la taille de notre rivière Saint-Charles à marée haute. Sur l’autre bord s’étale le vaste territoire mal peuplé, mais percé de belles rues, de Saint-Boniface. J’avoue qu’en pénétrant dans la petite capitale des Français de l’Ouest j’éprouvai, non une déception, mais une agréable surprise. Je me figurais Saint-Boniface en face de sa puissante rivale sous l’humble

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