CHAPITRE VI. — UN VOYAGE AU NORD-OUEST (EN
forme de Hull, vis-à-vis de la superbe Ottawa. Grâce à Dieu il n’en est point ainsi, et la comparaison serait plus juste de Lévis et de Québec.
Saint-Boniface est, dans l’Ouest, le château-fort de notre religion et de notre nationalité. Faisant front à la rivière, bien que cachée derrière d’épais rideaux de verdure, se dressent parallèlement l’archevêché, la cathédrale, l’hospice des Sœurs Grises, et, un peu plus loin, l’hôpital.
Au second plan, d’autres édifices imposants complètent heureusement le groupe. Ce sont le petit séminaire, le'collège des jésuites, le juniorat des Oblats, le couvent des Sœurs de Jésus et de Marie, l’école des Frères Marianistes.
Je devrais, pour être complet, faire mention des Carmélites et des Oblates, mais leurs maisons ne sont que temporaires.
Saint-Boniface, qui a conscience de son rôle national, résiste bravement, avec ses sept mille habitants, aux séductions de Winnipeg qui voudrait l’annexer ; mais sera-t-elle capable de résister toujours ?
Ce qui explique sa force de résistance, c’est son histoire et son antiquité. L’évêché et la cathédrale, en effet, malgré les incendies et les destructions dont ils furent victimes, sont demeurés au même lieu où les plaça Monseigneur Provencher. Quant aux colons canadiens, ils s’établirent surtout dans les comtés qui environnent la ville.
La cathédrale de Saint-Boniface, réplique de la cathédrale d’Angoulême où j’eus l’honneur d’être vicaire, est une imposante et massive construction à quoi rien dans l’Ouest ne saurait être comparé. Et cependant, malgré ses vastes proportions, elle se remplit deux fois chaque dimanche de pieux fidèles.
Le petit séminaire, édifice tout neuf, ferait, comme la cathédrale, honneur aux plus grandes villes. Je rendrai le même témoignage d’admiration au magnifique hôpital des Sœurs Grises et au couvent de Jésus et de Marie.
Le collège des Jésuites, assez vaste mais ancien, brille surtout par le personnel qui l’habite. Ses quatre cents élèves lui rendent témoignage. C’est là que se construit et s’entretient, sous l’œil du premier pasteur, l’édifice spirituel du catholicisme français.
Lorsque, après un séjour à Saint-Boniface, on se transporte à Winnipeg, l’impression se forme, bien nette, qu’on est passé dans un milieu étranger et même hostile.
Deux édifices seulement font honneur à l’Eglise, le couvent de Jésus et de Marie, et l’hôpital de la Miséricorde. Le monastère du Bon-Pasteur, en dehors de la ville, sur le bord de la rivière, n’est qu’une habitation temporaire.
Les écoles catholiques ont été mises au ban de l’Etat. Il faut pour les entretenir payer double taxe.
Il est bien vrai que l’on trouve actuellement dans la ville neuf
paroisses : quatre anglaises, une française, une allemande, une polonaise, une ruthène, une syrienne ; mais leur population réunie ne dépasse point vingt-trois mille âmes, et leur état de dispersion sur un immense territoire expose fatalement les fidèles à subir des influences dommageables à leur foi.
Qu’est-ce à dire, et faut-il se décourager? Non certes.
Tout d’abord, je puis l’affirmer sans arrière-pensée de flatterie, j’ai rencontré dans l’Ouest un bon clergé, pauvre, laborieux, dévoué à ses chefs. La satisfaction unanime qu’il éprouvait de la nomination de Monseigneur Béliveau à la charge d’auxiliaire de Monseigneur de Saint- Boniface honore également le nouvel élu et ses anciens confrères.
Ensuite j’ai constaté que les prêtres sont pleins de confiance dans l’avenir et s’accordent à déclarer que depuis dix ans la situation, au point de vue national et religieux, s’est améliorée sensiblement.
Reste la question des écoles.
Il faut bien avouer à ce sujet que jusqu’ici justice ne nous a point été rendue, et que tous les politiciens, à quelque parti qu’ils appartiennent, nous ont trompés. Ce n’est pas qu’ils manquent à notre égard de ces bonnes intentions dont l’enfer est pavé ; mais le moindre rugissement du lion orangiste les met hors d’eux-mêmes et leur fait oublier leurs engagements. A^alheur aux faibles ! Pour être écoutés, soyons redoutés.
Ajoutons, cependant, que la persécution ne se fait pas sentir ailleurs que dans les grandes villes, c’est-à-dire à Brandon et à Winnipeg. Dans les campagnes nous vivons sous le régime précaire de la tolérance.
Quant à Monseigneur Langevin qui depuis tant d’années boit à l’amer calice, sa consolation est de se sentir appuyé par l’unanimité des siens. Ses bataillons lui restent fidèles. Et s’il meurt avant d’avoir contemplé le triomphe définitif du droit, son honneur sera d’être demeuré pur de toutes compromissions.
Que dirai-je de la question ruthène ?
Il faut bénir le Saint-Siège d’avoir donné aux Ruthènes un évêque national. C’est dans des cas comme celui-ci que l’on constate sensiblement l’assistance divine qui ne manque jamais à l’Eglise dans ses crises. Mais, mon Dieu ! que la charge placée sur les épaules de Monseigneur Budka est pesante. Prions pour ce jeune et courageux évêque. Dieu fasse qu’il trouve dans sa patrie abondance d’apôtres, qu’il app-récie comme il convient les jeunes prêtres héroïques passés de notre rite au sien, que son peuple lui soit soumis, que l’homme ennemi ne ravage point son troupeau de cent cinquante mille émigrants désemparés. Ne nous contentons pas de prier pour lui, aidons-le de nos aumônes.