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CHAPITRE VI. — UN VOYAGE AU NORD-OUEST (EN

Le Manitoba compte actuellement, pour une population de 445,000 habitants, 74,000 catholiques distribués entre les diverses races comme

suit :

Canadiens français et belges . 33,453

Italiens . 972

Polonais . 12,310

Anglais . 9,485

Allemands . 2,062

Indiens . 2,000

Ruthènes . 14,000

Il convient d’observer que ce dernier chiffre est bien inférieur à la réalité. Les Ruthènes, confondus dans le recensement officiel avec d’autres races, sont probablement au nombre de trente ou de quarante mille, ce qui accroît notablement la population catholique manitobaine.

Otterburne, orphelinat Saint-Joseph, 1er juillet.

Il y a quelques années, le vénérable prêtre lord Douglas, fondateur de l’œuvre des petits émigrants catholiques, ayant eu l’idée de créer à leur usage au Manitoba une école d’agriculture, choisit à Makinac un des rares cantons qui soient incultivables ; et naturellement sa maison périclita. Les Frères Viateurs à qui sa succession fut confiée, après de longs et stériles efforts, prirent finalement le parti de changer de localité et de s’établir à trente milles au sud de Winnipeg, non loin de la station d’Otterburne. Ils achetèrent deux terres, bâtirent une grande maison et se mirent résolument à l’œuvre. Sous l’habile direction du Père Ducharme, ces bons religieux sont maintenant en passe de prospérer. Sept Sœurs Dominicaines du Séminaire de Québec leur prêtent leur précieux concours. Une cinquantaine d’enfants du diocèse de Saint-Boniface ont été recueillis et hospitalisés. Il en viendrait bien davantage si les ressources financières permettaient d’agrandir les locaux. Avis aux personnes généreuses en quête de bien à faire.

C’est à Otterburne que je prêche ma seconde retraite ; c’est en errant à travers champs que je glane des impressions et des renseignements sur le Manitoba.

L’air au Nord-Ouest est sec et léger ; un vent analogue à la brise marine y souffle fréquemment et rend les chaleurs supportables. On dort bien la nuit. Bref l’été n’a que l’unique défaut d’être trop court. On ne fera pas à l’hiver le même reproche. Il est dur et long. Le thermomètre y descend souvent à quarante degrés Fahrenheit et centigrades, en dessous de zéro. Cette basse température incommode moins que le froid humide de Québec, mais ses effets sont redoutables aux imprudents.

La croûte des prairies qui n’a jamais été cassée est dure et compacte. Il n’en est pas de même du sol des pays en culture. La moindre pluie délaye la terre en bouillie et rend les routes impassables ; en revanche le moindre temps sec les durcit. Il tombe si peu de neige au Manitoba que les traîneaux servent rarement, et que les claques, à Régina, sont inconnues.

L’eau manque généralement dans les prairies ; les rivières, fort rares, se sont creusé dans le sol mou des lits profonds ; les marais jadis nombreux sont partout en voie de rapide dessiccation. On creuse auprès des fermes des mares pour recueillir l’eau des pluies ; on fore de plus en plus des puits artésiens, car le sous-sol est riche en liquide.

Malheureusement ces couches liquides sont parfois alcalines, comme il convient à un fond de mer, et le sel blanc affleure en maints endroits la surface du sol.

Le bois ne pousse guère dans l’Ouest, sauf vers le nord. Sans doute on aperçoit souvent, surtout dans les pointes, des rivières tortueuses, des bouquets d’arbres, des trembles, des chênes rouges ; mais ces arbres restent nains et dépassent rarement la grosseur d’un bras d’homme, après quoi ils se dessèchent.

A quoi attribuer ce phénomène ? Aux feux de prairies, aux marais, aux sous-sols salés, aux grands vents ? J’avoue que ces explications ne me satisfont guère.

Quoi qu’il en soit, on plante beaucoup aujourd’hui dans les villes, et autour des fermes pour s’abriter du vent. L’orme pousse bien à Winnipeg ; mais l’arbre du pays est l’érable Giguère, qui croît rapidement et qui acquiert en grandissant une certaine élégance. A Régina la mode est de planter le peuplier de Caroline, qui y vient très bien.

La campagne présente au Manitoba l’aspect d’un désert, tant les fermes sont espacées. Cela tient au système d’arpentage des terres qui diffère du nôtre. Dans l’Est, en effet, les terres donnent sur le même front : trois ou quatre arpents de large, vingt-cinq ou trente de long. Les maisons bâties sur le grand chemin se trouvent donc rapprochées et créent l’illusion d’un pays densément peuplé.

Dans l’Ouest, au contraire, où le système américain prévaut, l'unité cadastrale est le mille carré, la section. Cette section est divisée elle-même en quarts de section d’un demi-mille, qui constituent quatre terres de cent soixante arpents. Or, l’usage veut que les bâtiments de la ferme soient placés au centre de l’exploitation,' loin du grand chemin.

Les terres sont trop considérables pour être tenues en bon ordre. La rareté et la cherté de la main-d’œuvre rendent indispensable l’emploi des machines. On n’amende point les champs et l’on jette le fumier à la rivière. On sème blé sur blé, lin sur lin. Point d’assolements, ni de rotations dans la culture. Tout au plus, de temps en temps, une année de jachère. Pourquoi se gêner, en effet, avec un sol inépuisable ?

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