CHAPITRE VI. — UN VOYAGE AU NORD-OUEST (EN
Les environs de Winnipeg, jusqu’à Portage-la-Prairie et au delà, sont moroses. Une immense plaine marécageuse, couverte d’herbes rudes, paradis des oiseaux lacustres et des chasseurs, témoigne de la proximité du lac Manitoba.
Voici Brandon, le pays du blé. La prairie s’étale dans toute sa splendeur. Notons que cette prairie n’est point absolument plane. Elle n’est point non plus ondulée ; la qualification de bosselée lui convient mieux. Les sédiments qui la composent s’accumulèrent diversement, sans dessin régulier, formant des buttes et des baissières où l’eau croupit sous les roseaux. De nombreux bouquets d’arbres rompent la monotonie des guérets, mais ils meurent avant de grossir. Les fermes, dont plusieurs ont un air de manoir, craignant le vent s’enveloppent d’un écran de trembles et d’érables. Des haies épaisses protègent les jardins.
Sur le bord des chemins un arbuste, le shrub willow, et une herbe, le fox tail, aux cruelles barbes, jonchent le sol.
Partout des blés, courts encore, mais qui poussent prodigieusement et qui dans un mois seront mûrs. De-ci de-là un carré noir tranche sur la verdure. C’est une jachère qui se repose. Six forts chevaux attelés à une charrue géante retournent le sol.
Notre train énorme semble voguer sur l’eau tranquille. Les stations se succèdent, gazonnées, fleuries, mais déshonorées par les élévateurs. Autour des gares, des villages largement tracés se cachent sous les érables.
Mais qu’aperçois-je ? Un troupeau qui rumine. Salut, vaches de l’Est exilées parmi les blés !
Que vois-je maintenant dans ce bas-fond ? Un lac d’azur agité ? Non! Non ! Ce sont des fleurs frémissantes. Quoi donc ? Des iris ? J’interroge. On me répond : un champ de lin.
Puis, voici que le sentier qui serpente non loin de nous blanchit. Qu’est-ce à dire ? A-t-il neigé ? Nullement ; ce sont là des efflorescences salines.
Notre convoi monte à présent. La locomotive halète. Nous grimpons sur une hauteur de terre. Nous arrivons à Broadview, nom bien choisi. Notre horizon s’étend infini. Dans ce centre d’un continent, le vert des champs bleuit comme la mer et se fond avec le ciel.
Après Broadview vient Pilot Butte, la butte de sable qui sur le plateau servit de phare aux voyageurs perdus dans les Prairies. Elle nous signale aujourd’hui Régina. Encore quelques tours de roue et nous touchons au terme de notre voyage.
Etrange pays, vraiment, le Nord-Ouest ! A la gare de Winnipeg, je n’avais pu trouver que des automobiles ; je ne trouve rien ici. Mais, si la voiture de l’évêque m’avait manqué, j’étais sûr de son cœur.
En attendant qu’il se construise un évêché près de la cathédrale, Monseigneur Mathieu réside dans une petite maison fort décente où il exerce la plus cordiale hospitalité.
La ville de Régina, mieux encore peut-être que Winnipeg, constitue le type des villes champignon du Nord-Ouest. Hier encore elle n’étalt qu’un village. C’est une capitale, aujourd’hui, de trente, quarante, ou cinquante mille habitants. Le maire tient à ce dernier chiffre, mais... enfin, qu’importe ?
- Les rues tracées à angle droit, asphaltées, cimentées, bordées d’arbres et de pelouses, se lancent intrépidement à travers la prairie, serrées de près par les maisons.
Ces maisons, pour la plupart en bois, toutes gracieuses qu’elles soient avec leurs vérandas, semblent néanmoins assez peu proportionnées avec la largeur des rues.
Dans l’automobile de Monseigneur, qu’un des charmants jeunes prêtres de l’Evêché conduisait, j’ai visité la ville. J’ai admiré l’élégant parlement de la Saskatchewan, chef-d’œuvre d’architectes montréalais, le lac et le parc qui le décorent, et sur le bord desquels un vaste terrain, don de la Province, est réservé au collège catholique que l’on doit prochainement bâtir. J’ai visité la cathédrale, qui sera livrée au culte cet automne, un édifice en briques jaunes du style roman qui a vraiment grand air.
A côté de la cathédrale s’élève le couvent des religieuses de Notre- Dame des Missions, où je dois prêcher la retraite.
Notre promenade s’est poursuivie en plein champ jusqu’à l’hôpital des Sœurs Grises.
Ce superbe édifice, construit sur un terrain donné par la ville, se trouve déjà trop petit, tant les malades y affluent.
Avouons aussi que les échevins protestants de Régina ont la naïveté de payer aux bonnes Sœurs une piastre par jour pour chaque malade indigent et de ne point exiger la taxe d’eau. Un voyage dans l’Est leur apprendrait, peut-être, à traiter comme il convient les religieuses qui s’enrichissent, comme on sait, aux frais du pauvre peuple...
Les catholiques sont malheureusement trop peu nombreux à Régina, trois ou quatre mille au plus, dont quelques centaines à peine sont Canadiens-Français.
Les Oblats dirigent la paroisse allemande. Quant aux catholiques anglais, français, ruthènes, etc., ils se réunissent tous dans le soubassement de la nouvelle cathédrale.
Si l’état de missionnaire a ses charmes, il comporte aussi ses ennuis. C est ainsi que mes occupations m’ont fait manquer les Congrès nationaux de Saint-Boniface et de Régina. J’ai pu, néanmoins, prendre au dernier une certaine part, en assistant aux séances solennelles du soir. J’ai constaté 1 enthousiasme des nombreux délégués accourus de tous les centres fran-