CHAPITRE VI. — UN VOYAGE AU NORD-OUEST (EN
un district de sa cathédrale, pour en faire une paroisse nouvelle, sous ie titre de Saint-Vital.
Quoi qu’il en soit, les Pères américains m’accueillent avec une si bienveillante fraternité qu’il eût été impossible aux Canadiens de mieux faire.
Brandon, jolie ville de quinze mille âmes, est le château-fort de l’orangisme dans l’Ouest. Les catholiques y sont sans crédit. Leur nombre est d’ailleurs limité, douze à quinze cents âmes. A part un petit noyau de langue anglaise, le reste de la congrégation se compose d’hommes de peine polonais et ruthènes. Encore ces derniers ont-ils actuellement une paroisse de leur rite.
Ce qui donne à cette mission son importance, c’est la desserte des nombreuses- chapelles dont, sur plusieurs lieues à la ronde, les Pères Rédemptoristes ont la charge. Les pauvres colons, noyés au milieu des protestants et incapables de faire vivre un curé, sont visités par ces missionnaires.
Les établissements catholiques de Brandon, église et résidence des Pères, couvent des Sœurs, font grand honneur à notre religion et lui ont mérité la considération des protestants.
Il m’a été donné de faire un soir une promenade délicieuse à travers les champs. Les moissons jaunissaient déjà, surtout l’avoine ; nous courions moitié cachés dans les blés ; la plaine immense ondulait sous la brise ; des fermiers cossus, conduisant leurs gros chevaux ou leurs autos, nous saluaient ; c’était un spectacle unique de prospérité rurale.
Brandon, 10 août.
Il pleut : on craint la gelée, les Sœurs ont couvert leurs citrouilles, la nuit dernière. C’est un désappointement. Qn comptait commencer lundi prochain la moisson. Déjà les moissonneurs de l’Est arrivent à pleins convois ; il en faudra cinquante mille. Malheur au fermier paresseux qui s’attarde et perd une journée. Les froids viendront, la neige ; il ne pourra rentrer son grain.
Ottawa, 17 août.
Me voici de retour au logis.
Après avoir pris congé de mes excellents amis de Brandon et de Saint-Boniface, j’eus le bonheur de rencontrer dans le Père Lemieux et dans un autre Père les meilleurs compagnons. Sachez, lecteurs, qu’une figure aimable embellit les plus tristes horizons.
A Sudbury, je fis halte et visitai les jésuites.
Je descendais lourdement une des rues qui, comme autant de pattes d’araignée, s’insinuent entre d’abruptes collines, lorsqu’une auto court après moi :
« Qet on, Father, » crie-t-on. Je monte — « Vous allez sans doute
au collège ?» — « J’y vais. » On m’y conduit. Et l’auto disparaît sans
me laisser le temps de rendre grâces.
L’accueil du Père Jean et de ses collègues fut tel que je l’attendais,
c’est-à-dire excellent.
Les Pères étaient tout à la fièvre des derniers préparatifs de l’inauguration de leur collège. Ils nourrissaient l’espoir d’une bonne entrée ; et j’ai appris depuis que leur espoir s’est amplement réalisé.
Le nouveau collège, édifice en bois, lambrissé en briques,, fort convenable, doit être remplacé dans la suite par une autre maison plus importante que l’on construira sur une éminence d’où l’on domine la ville et tous les environs.
On compte beaucoup sur ce collège au double point de vue catholique et français.
Le lendemain matin, je descendis au presbytère où résidait mon ami le Père Paré.
Les Jésuites desservent toute la partie occidentale du diocèse du Sault Sainte-Marie. De fait, sur un total de cinquante-trois prêtres que possède le diocèse, trente appartiennent à la Compagnie de Jésus.
Ces religieux ne se contentent pas de visiter les réserves indiennes, ils veillent aux besoins spirituels de tous les catholiques disséminés par petits groupes sur ce vaste territoire.
Sudbury, petite ville de sept mille âmes, dont la moitié de religion catholique et le tiers de langue française, est le centre d’une région fameuse par ses mines de nickel. Les neuf dixièmes de la production mondiale de ce précieux métal en sont extraits, le reste vient de la Nouvelle- Calédonie. Des milliers de mineurs appartenant aux nations les plus diverses habitent dans de grossiers campements qui méritent à peine le nom de villages. Sudbury est la capitale de ce pays minier. C’est assez dire que le whisky s’y distribue librement.
Le Père Lefebvre, curé de la paroisse, nous fit conduire dans l’une de ces mines, à Coppercliff.
Je n’oublierai jamais cette promenade à travers une terre de désolation. On se serait cru à la Martinique, au lendemain de l’éruption du Mont Pelé, et sur les ruines de Saint-Pierre. Les montagnes, couvertes naguère de forêts de pins dont les souches innombrables jonchent encore le sol, ne donnaient plus signe de vie. L’herbe même avait disparu. Des nuages de soufre nous prenaient à la gorge et portaient partout la mort. Des hautes cheminées des fonderies où le minerai était traité, les gaz sulfu-