CHAPITRE VIII. — LES PIONNIERS DE LA SASKATCHEWAN
Les Cow-Boys vivaient sous la tente. Ils allaient, parfois, s’approvisionner à des distances considérables qui exigeaient une absence de plusieurs jours. De mars à décembre ils travaillaient sans relâche, réunissant les animaux dans des corrals (clôtures) pour les compter, les marquer et les conduire à la station prochaine et, de là, à Chicago. Pour se rendre compte de la somme d’efforts qu’ils produisaient il convient de ne pas perdre de vue qu’ils avaient affaire à des milliers de bêtes indomptées.
Durant la saison d’hiver les animaux restaient en liberté et les gardiens prenaient leurs vacances.
On les voyait alors apparaître en bandes de 10, 15, 20 individus dans les villages des frontières. Ils étaient les bienvenus dans les hôtels où ils entraient les poches pleines pour en sortir les poches vides. Alors le fracas commençait : la boisson, le jeu, les cris, les coups de feu, les gens de la maison expulsés, l’hôtelier en tête, le pillage universel. La fête durait aussi longtemps que durait l’argent. Ils payaient d’ailleurs, en partant, tous les dommages sans lésiner.
Les Cow-Boys étaient des gens robustes et d’une santé à toute épreuve, capables de rester à cheval quinze heures par jour et par tous temps, se contentant d’un sommeil de quatre heures. En temps d’alerte : tempête de neige, irruption d’indiens, rixes, etc... tout le monde restait sur pied.
Ces hommes violents s’aimaient entre eux. Chaque équipe se soutenait envers et contre tous.
Les différends avec les étrangers se vidaient au revolver, et, si quelqu’un tombait sur le carreau, on l’enterrait incontinent. Dans le bon vieux temps les choses en restaient là. Quand on se fut raffiné dans les Prairies, les coroners apparurent avec leur attirail de légalité : enquêtes, jurés, citations à comparaître, plaidoiries, verdicts. La forme changea ; le fond resta le même ; et personne ne fut inquiété, sauf dans les cas de crime évident.
Les Cows-Boys étaient, naturellement, tous célibataires. Une famille dans de telles conditions, eût été encombrante. Chacun gardait une dizaine de poneys et changeait de monture trois fois par jour.
Le grand fléau des ranches était le feu de prairie. Les incendies étaient fréquents et redoutables dans ces immenses plaines où nul obstacle ne coupait le vent. A l’époque des sécheresses, lorsque l’herbe dure commençait à jaunir, la moindre imprudence, une allumette, un foyer mal éteint, pouvaient causer une conflagration. L’incendie, parfois, se développait sur un front de trente à cinquante milles, créant un courant d’air de vingt milles à l’heure. Une véritable catastrophe.
Les gardiens! avaient coutume, en ce cas, d’écarteler une vache et de la faire traîner par quatre chevaux au galop sur le front embrasé, pour abattre l’herbe et la flamme.
Un autre fléau des ranches était la neige. Les chevaux savaient bien
l’écarter ; mais les bœufs se montraient plus stupides, et, dans les hivers rigoureux, beaucoup périssaient. Citons encore les voleurs de chevaux, Indiens et blancs qui pullulaient dans la région, et qui, en leur qualité de fins connaisseurs, s’attaquaient aux bêtes de prix.
Les choses en vinrent au point que les ranchers exaspérés résolurent de recourir aux remèdes efficaces. Vers l’année 1886, les éleveurs du Montana, constatant que les Agents du gouvernement, complices ou non des voleurs, ne les inquiétaient guère ou même participaient aux bénéfices de leurs raids, organisèrent, entre eux et à leurs frais, un Comité de Vigilance qui s’inspira des méthodes du légendaire juge Lynch.
Ce comité engagea un certain nombre de Cow-Boys, choisis parmi les plus honnêtes et les plus énergiques, dont il fit un corps de police muni du droit de vie et de mort.
Les vigilants ne procédaient que par jugement sommaire. Tout voleur capturé était jugé sur les lieux. S’il était trouvé coupable, on le pendait à l’arbre voisin, après lui avoir accordé quelques minutes pour faire un acte de contrition.
La juridiction des Vigilants s’étendait sur un parcours de six cents milles, depuis les Montagnes Rocheuses jusqu’au Dakota. On pendit, cette année-là, une centaine de voleurs. C’était un spectacle effroyable que ces cadavres tournant au vent sous les grands arbres qui bordaient le Missouri.
Tout ceci n’est plus guère, aujourd’hui, qu’histoire du passé. Les colons, poussant toujours plus à l’Ouest, ont envahi les Prairies qui se sont révélées d’admirables terres à blé. Les fermes remplacent les ranches et les champs cultivés les déserts.
Aux environs de Willow-Bunch, dans une région dont la petite ville de Gravelbouig est le centre, les Canadiens français se sont groupés en assez grand nombre pour n’avoir plus rien à craindre de l’ambiance anglaise et protestante si dangereuse ailleurs, et se prétendent assurés de l’avenir.