UN VOYAGE SUR LA RIVIÈRE DU LIÈVRE EN L’AN
D’où vient le nom de Lièvre attribué à la rivière dont nous allons entretenir nos lecteurs? Sans doute à quelque animal peureux qui s’enfuit entre les jambes d’un voyageur somnolent. Ce qui est certain c’est que la rivière est belle et que, avec lièvres ou sans lièvres, elle a droit à notre admiration.
La rivière du Lièvre fut consacrée, dans le temps, à la Vierge Marie par le Père Michel, curé de Buckingham, et toutes les paroisses qu’il fonda sur ses bords reçurent pour titulaire la vénérable Mère de Dieu. Nous avons prêché fréquemment dans la plupart de ces paroisses ; nous avons admiré la vallée pittoresque que la rivière s’est creusée à travers les embarras des Laurentides ; nous connaissons donc à fond ce dont nous allons parler, et nous affirmons, sans crainte de nous tromper, que ceux qui remonteront la dite vallée n’auront point à s’en repentir.
Notre-Dame des Anges de Masson (240 familles).
La Lièvre se jette dans l’Ottawa par un estuaire large et profond appelé le Bassin, dans lequel remontent aisément les grosses barges et les puissants remorqueurs. Ce beau bassin a fait la fortune du village de Masson. 11 a permis, en effet, aux deux Compagnies de McLaren et de Ross, dont les scieries, établies, à quatre milles de là, dans la ville de Buckingham, étaient séparées de l’Ottawa par des rapides infranchissables, de tourner la difficulté en construisant, sur le bord de la rivière, deux petits canaux en bois, appelés slides ou glissoires sur lesquels sont flottés rapidement et sans frais des milliers de madriers et de planches que les barques transportent ensuite soit à Montréal, soit par le Richelieu et le lac Champlain, aux Etats-Unis. Les vastes cours à bois de Masson donnent de l’emploi à un certain nombre d’ouvriers pendant toute la saison d’été, d’où l’origine du village. L’hiver, ces gens travaillent au fond de la forêt, dans les chantiers. La paroisse de Masson est toute récente ; elle date de 1889 et a eu pour curé fondateur le Rév. M. A. L. Mangin.
Saint-Grégoire de Naziance de Buckingham (800 familles).
De Masson à Buckingham le chemin côtoie presque constamment la rivière en traversant un bois épais qui forme un parc naturel d’érables. Parvenu sur le plateau de sable stérile du canton de Buckingham, il suit la falaise élevée, au fond de laquelle, blanche encore de sa chute, la Lièvre tourbillonne. Sur la paroi à pic de la falaise, des hirondelles nombreuses ont fait leur nid, comme la colombe du cantique qui « nichait dans
la fente du rocher, dans l’abri des parois escarpées. » C’est un curieux spectacle et unique au pays. Ce parcours de quatie milles procure au voyageur des sensations diverses. Tandis que 1 artiste s extasie devant les rapides encombrés d’énormes rochers et encadrés de grands arbres, l’industriel et l’ingénieur calculent le montant des forces perdues qu’on pourrait récupérer et le parti qu’on en devrait tirer.
La petite ville de Buckingham vit non de l’agriculture qui est très limitée dans un territoire assez peu favorable, mais de l’industrie du bois. Deux grands moulins à scie y donnent, en effet, de l’emploi à plusieurs centaines d’ouvriers. La ville a beaucoup grandi dans ces dernières années. Grâce au zèle et au désintéressement du curé Michel, les édifices religieux, scolaires et hospitaliers font grand honneur à l’Eglise catholique et à la générosité des habitants. L’église et le presbytère, le collège des Frères et le pensionnat des Sœurs, enfin l’hospice, resplendissent de beauté et de fraîcheur.
C’est à partir de Buckingham que commence, pour bien dire, notre excursion sur la rivière.
Notre-Dame de la Salette (150 familles).
Le voyageur qui, en effet, remonte la Lièvre, rencontre un premier bief d’eau tranquille qui s’étend depuis Buckingham jusqu’aux High Falls, sur un parcours de vingt-cinq milles. Il prend de bonne heure, le matin, le petit vapeur du capitaine Bothwell, lequel se fraye péniblement un chemin à travers les billots dont la rivière est encombrée. A douze milles, environ, de Buckingham, la plaine monotone s’arrête et les premières collines de la chaîne des Laurentides font leur apparition. Ces collines ont donné naissance à une petite chute de la rivière que l’on franchit au moyen de l’écluse appelée Ponpore, du nom de son constructeur. Cet ouvrage magnifique, parfait modèle des écluses électorales, a coûté au gouvernement fédéral la modeste somme de $ 187.783, et ne sert qu’à un tout petit bateau, pendant un tout petit espace de temps. Avec la même somme on aurait fait un beau chemin perpétuellement fréquenté qui eût rendu à la colonisation et aux mines d’inappréciables services. Mais chacun sait que les démocraties sont très économes des deniers publics, et nous n’avons qu’à nous incliner devant ces mystérieuses combinaisons.
Ce canton de la Lièvre connut récemment une période de grande prospérité. On avait, en effet, découvert, dans les montagnes environnantes, de véritables mines d’un phosphate qui, trituré et préparé à grand frais, constituait un engrais des plus recherchés qu’on expédiait jusqu’en Europe. Des compagnies puissantes, anglaises et françaises, se disputèrent les moindres collines et bâtirent des villages sur les plateaux, ce qui donna