CHAPITRE IX. — UN VOYAGE SUR LA RIVIÈRE DU LIÈVRE EN L’AN
naissance à l’un de ces booms si fréquents dans les mines américaines. On raconte à ce sujet un trait caractéristique de l’époque et du milieu.
Un ingénieur français aurait été chargé par une Compagnie minière de Bordeaux de se transporter sur les lieux, de prospecter et de faire rapport sur des acquisitions éventuelles. Des agioteurs de Montréal lui proposèrent l’achat de mines prétendues très riches ; mais l’ingénieur leur répondit que, faute de lunettes convenables, il n’avait rien trouvé d’avantageux dans les terrains qu’on lui offrait. Les Montréalais se décidèrent alors à lui payer les lunettes dont il avait besoin. Elles coûtèrent cher, sans doute, trente mille piastres, dit-on. Mais elles firent découvrir à l’ingénieux géologue tant et de si précieux phosphate que la Compagnie en acquit pour un demi-million.
Or, la nouvelle ne tarda pas à se répandre qu’en Floride, en Tunisie, au Maroc, le phosphate abondait à la surface du sol et se vendait à bas prix. En peu de temps le boom de la Salette devint un krach, et les mines tombèrent en déconfiture (1892). Les villages furent abandonnés, les machineries se rouillèrent, et les quais de la rivière, démantelés, s’en allèrent en lambeaux. Un affreux éboulis des rives glaiseuses de la Salette devait, en engloutissant les maisons avec leurs habitants, achever la ruine du malheureux canton.
La petite paroisse de la Salette fondée, en 1883, sous les plus brillants auspices, à 20 milles de Buckingham, connut presqu’en naissant les tristesses de la décadence, et cesserait aujourd’hui d’exister, si les colons établis sur des terres argileuses des environs et sur un lac voisin aujourd’hui desséché, le lac Thomas, ne lui avaient assuré une survie modeste. L’église et le presbytère participent à cette modestie.
Notre-Dame de la Garde (120 familles).
Le bateau qui nous amène au village de la Salette poursuit sa course cinq milles plus haut, jusqu’au pied des High Faits. Là, un portage assez court, quoique abrupt, le met en communication avec le bief supérieur de la rivière, lequel est desservi, pendant quelque dix milles, par un second bateau plus léger que le premier.
Ces High Falls sont des chutes formidables dont l’énergie ne saurait tarder à être utilisée. La Lièvre est, en effet, une rivière très rapide, profonde de six à dix pieds, large de trois cents, qui reçoit, pour les porter à l’Ottawa, les eaux d’une vaste région des Laurentides. Depuis l’écluse de Poupore, nous nous trouvons en plein milieu de la fameuse chaîne de ce nom dont il convient ici de dire un mot.
Le massif granitique des Laurentides constitue l’une des plus an-
ciennes chaînes montagneuses qui soient au monde, tellement ancienne qu’elle est aujourd’hui presque totalement érodée et qu’elle fait à peine saillie au-dessus du sol. On n’y trouve plus de pics élevés ni de ligne de faîte. Les vallées sont comblées ou fermées, et les alignements ont été rompus par des bouleversements inouïs. Une telle contexture de l’écorce explique l’abondance des lacs qui couvrent le pays et l’abondance également des forêts. Les vallons fermés sont remplis d’eau, et les arbres poussent sans crainte sur les versants nivelés. Les Laurentides ne mériteraient plus le nom de montagnes si l’épaisseur de leur massif et l’aridité de leur sol rocheux ne témoignaient de leur origine. C’est ce massif convulsé que nous allons maintenant traverser de part en part, en compagnie du bon curé de la Salette dont nous sommes l’heureux hôte.
La tâche n’est point aisée à nos deux petits mais vigoureux chevaux de remonter la rivière par le rude et glissant chemin de quinze milles qui, de la Salette, conduit à Notre-Dame de la Garde. Il s’agit de doubler le cap de la High Fait, en contournant, sur une longueur d’une dizaine de milles, d’énormes collines séparées entre elles par des coulées argileuses. Le sol est certainement fertile au fond des vallons, mais la montagne est si grosse et les vallons sont si étroits ! La forêt a été ravagée par le feu et les fermes brillent par leur absence : spectacle de vraie désolation ! Finalement, la route remonte en serpentant sur le plateau, dessert quelques fermes prospères de colons allemands et rejoint la rive de la Lièvre. L’aspect général de la localité a changé totalement dans ces derniers milles. La rivière, large, claire et peu profonde, coule entre des mamelons de conifères unis comme d’immenses tapis verts ; le sentier qui suit le fil de l’eau s’est élargi et aplani, ombragé d’érables et de merisiers. En revanche le sol de l’étroite vallée, formé d’un sable brun ressemblant fort à de la cendre, est peu fertile, l’herbe y jaunit avant l’été, l’avoine est courte, le sarrasin et les pommes de terre ne parviennent pas à couvrir la glèbe de leur verdure.
Les colons, d’ailleurs, qui sont clairsemés, ne paraissent point en avoir grand souci. Ces bûcherons, semblables aux pêcheurs de la Gaspésie, n’aiment pas l’agriculture ; leur cœur appartient à la forêt. Ils sont des jobbers. Ils prennent des contrats pour l’abattage, chaque hiver, d’un certain nombre de billots au compte des Ross ou des McLaren qui régnent dans ces quartiers, et laissent leurs terres à l’abandon. La région, de fait, n’a guère progressé depuis cinquante ans. Seuls les marchands de bois se sont enrichis et sont devenus des princes de l’industrie. L’un d’eux n’a-t-il pas, naguère, marié sa fille au fils du roi de Danemark ? Sic vos non vobis aedificatis apes.
Il n’y avait aucun village à Notre-Dame de la Garde, lorsque nous la visitâmes en 1900. Mais la chapelle, que le curé de la Salette desservait, était bâtie au bord de l’eau dans un site ravissant. Tandis que, de l’autre