LIVRE III
chaque porte descendait sur la berge un étroit sentier qui menait à l’eau. Près de chaque sentier gisait un canot d’écorce renversé, le ventre rayé comme un caïman endormi, unique carrosse de ces humbles châtelains. La rivière constituait la grande avenue de cette solitude ; et, sur ses bords, toutes les maisons se succédaient. Le chemin que nous suivions était couvert de trèfles et de sainfoin qu’avaient mordu les premières gelées et que les perdrix se disputaient. Ces perdrix trottaient devant nous avec la superbe indifférence de l’innocence, ce qui nous permit d’en chasser une à coups de fouet. On les tirait par dessus la tête des chevaux, et nous ne descendions de voiture que pour ramasser notre butin.
Aussi innocents que ces oiseaux les enfants accouraient sur leur seuil et recevaient à genoux notre bénédiction.
A quelques pas derrière les maisons commençait la forêt infinie, repaire des' ours, des chevreuils, des caribous, des orignaux. Nous n’en vîmes aucun, mais nous éprouvions l’impression sensible d’être suivis des yeux par ces subtils animaux.
En pénétrant dans le canton de Wells, la Lièvre fait une courbe, et la route pour raccourcir, pénètre en plein bois. Elle suit une prairie de castor, ancien lac artificiel dont la jetée abandonnée par ces ingénieuses bêtes, a cédé sous la poussée des eaux. Tout autour, l’incendie a exercé ses ravages, dévorant les végétaux et l’humus fécond. Les cadavres des arbres calcinés qui jonchent le sol sont comme ensevelis sous les framboisiers sauvages, tandis que des douzaines de pins noircis, restés debout, étendent leurs bras déchiquetés sur cette scène de désolation. Nous rejoignions enfin la rivière au terminus de la navigation, et lançant nos chevaux au grand trot, nous atteignions, la nuit tombante, le presbytère de Notre-Dame du Laus.
Le R. Père Trinquier qui fonda, le 2 décembre 1873, cette humble paroisse perdue au fond des bois ne l’a jamais quittée depuis. Aussi bien, l’évêque du nouveau diocèse de Mont-Laurier auquel elle appartient désormais, voulant honorer un si rare dévouement, a-t-il obtenu pour ce prêtre vénérable le titre de prélat de la Maison du Saint Père (1925).
L’Eglise de Notre-Dame du Laus nous réservait une agréable surprise en nous faisant voir ce que peuvent faire, sans architecte et sans argent, d’humbles ouvriers de village. C’est un véritable monument d’art rustique, le mot pris dans un bon sens.
L’intérieur de la chapelle est tout fini en bois dur et poli. Les colonnes sont cannelées, les voûtes, les lambris, les autels sont du meilleur goût, laissant voir, sous le vernis, la richesse de couleur des essences diverses harmonieusement mariées. La sacristie est digne de l’église. 11 n’est point jusqu’au clocher, fièrement campé face à la rivière, qui n’ait un air coquet.
Nous félicitâmes chaleureusement le bon M. Trinquier et nous le décidâmes à nous accompagner jusqu’à la limite de ses domaines, au lac des Iles.